Monde

Qui sont les Français de Côte d'Ivoire?

Nina Montané, mis à jour le 04.04.2011 à 12 h 10

Essentiellement basée à Abidjan, la communauté française compte 15.000 ressortissants, mais son rôle économique est considérable et représente un tiers du PIB du pays.

Les forces françaises Licorne patrouillent dans Abidjan, le 2 avril 2011. REUTERS/ECPAD/SCH Blanchet

Les forces françaises Licorne patrouillent dans Abidjan, le 2 avril 2011. REUTERS/ECPAD/SCH Blanchet

L'Elysée a décidé le 3 avril 2011 le regroupement de tous les ressortissants français d'Abidjan «afin d'assurer leur protection». Le 31 décembre 2010, le gouvernement français avait une nouvelle fois conseillé aux familles françaises de Côte d’Ivoire de quitter provisoirement le pays. Nous republions notre article paru en janvier sur la communauté française de Côte d'Ivoire.

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La tension actuelle rappelle à la communauté française les souvenirs douloureux des violences antifrançaises de novembre 2004. Après des affrontements entre forces armées françaises et ivoiriennes, des émeutes et des pillages avaient visé des ressortissants français. A l'époque, plus de 8.000 d'entre eux s’étaient fait rapatrier —la moitié seulement est revenue. En 2010, après que le gouvernement a conseillé à ses concitoyens de quitter le pays le 22 décembre, seuls 1.500 sont partis.

13.000 Français à Abidjan

La communauté compte aujourd’hui environ 15.000 personnes, selon le ministère des Affaires étrangères, sur une population totale du pays de 21 millions d'habitants. Parmi les ressortissants qui vivent actuellement en Côte d’Ivoire, à peu près la moitié détiennent deux nationalités: la plupart sont franco-ivoiriens, mais il existe aussi une communauté franco-libanaise. Les Français sont proches de plusieurs dizaines de milliers de Libanais en Côte d’Ivoire; réunies, les deux communautés représentent moins de 2% de la population étrangère, derrière des populations des pays limitrophes (les Burkinabè, les Maliens et les Guinéens en tête).

La plupart des Français vivent à Abidjan. La ville côtière en accueille environ 13.000, dans plusieurs quartiers résidentiels et commerciaux. Après les événements de 2004, beaucoup se sont rapprochés de l’aéroport pour des raisons de sécurité. Le Quai d’Orsay estime que deux petits milliers de Français se disséminent dans le reste du pays, surtout dans les villes à proximité de la capitale économique et dans l’intérieur des terres (ce sont principalement des propriétaires de plantations et de petites entreprises industrielles).

Si les Français sont présents en Côte d’Ivoire, c’est surtout pour y travailler et y faire des affaires. Les entreprises créées par des Français jouent un rôle majeur dans l’économie ivoirienne: en tout, entre 500 et 550 sociétés génèrent 30% du PIB, rapportent plus de 50% des impôts sur les sociétés et génèrent 400.000 emplois, selon la mission économique de l’ambassade française.

Bouygues, Air France, Total...

Parmi elles se trouvent 150 filiales d’entreprises françaises, dont celles de Bouygues, Air France, Total, de la Société générale ou encore d'Areva. A côté de ces grands groupes, des Français ont monté 350 à 400 petites et moyennes entreprises, qui oeuvrent dans de nombreux secteurs, de la restauration à l’ingénierie pétrolière en passant par l’électronique et l’électricité. A titre d’exemple, Construction métallique ivoirienne, détenue par un ressortissant français, est considérée comme une des premières entreprises du bâtiment ivoirien.

Beaucoup d’entrepreneurs ont cependant quitté le pays depuis 2004 et ont vendu leurs affaires, principalement à des Libanais, comme le décrit ce reportage diffusé sur Arte avant les élections.

L’architecte de cette présence forte de la communauté française a été le président Félix Houphouët-Boigny. Au pouvoir de l'indépendance, en 1960, à 1993, il a mené une politique d’ouverture volontariste de la Côte d’Ivoire, principalement axée vers la main d’oeuvre des pays voisins... et le capital et les entreprises françaises. En témoigne Huguette Kouamé, une Franco-ivoirienne de 66 ans qui a suivi son mari: «A l’époque, c’était l’Eldorado. Nous étions beaucoup à être attirés par ce pays tropical qui décollait.»

«Les problèmes ont commencé à la fin des années 1980, quand les cours des produits agricoles ont commencé à baisser et que le président Houphouët a montré des signes de maladie», explique Jean-François Bijon, directeur de la mission économique de l’ambassade de France. Dans les années 1990, entre 35.000 et 40.000 Français vivaient encore en Côte d’Ivoire, mais la crise économique les a fait fuir depuis une dizaine d’années.

Des réalités différentes

Encore aujourd’hui, d’après François Mathieu, un cadre dans la sécurité impliqué dans la vie associative des français en Côte d’Ivoire, «tous les niveaux de vie sont représentés, des plus riches aux plus pauvres». Même si, admet-il, «la communauté française a globalement un meilleur niveau de vie que le reste de la population en Côte d’Ivoire».

Le terme «Français de Côte d’Ivoire» recoupe des réalités très différentes. Pour être enregistré au consulat, qui compte actuellement ces fameux 15.000 ressortissants français, il faut résider dans le pays au moins neuf mois.

Il y a d’abord les binationaux, une catégorie à part, qui se considère autant française qu’ivoirienne, puis ceux qui ont presque vécu plus longtemps dans le pays qu’en France mais qui sont là pour le travail. «Je me sens autant berruyer [le nom qu’on donne aux habitants de Bourges, NDLR] qu’abidjanais, je suis aussi français que ceux qui vivent en France», explique ainsi Bernard Sadet, ex-directeur de banque et conseiller à l’Assemblée des Français de l’étranger (AFE). Venu travailler pour quatre ans au départ, il vit à Abidjan depuis quarante ans maintenant. Selon lui, c’est justement le travail qui permet d’être liés aux locaux: «On monte nos entreprises ensemble, on reste longtemps dans le pays, il y a beaucoup de mariages mixtes... on a forcément des copains ivoiriens.»

«Vivre avec une petite pension»

Une troisième catégorie de Français en Côte d’Ivoire ne pense qu’au business. Ce sont les expatriés de grands groupes, qui restent pour des contrats qui ne durent pas plus de trois à quatre ans. Il n’est pas rare qu’ils passent beaucoup de temps entre eux et mènent le même type de vie qu’ils pourraient avoir à Singapour ou à Lima qu’à Abidjan.

De nombreux Français restent également en Côte d’Ivoire même une fois qu’ils ont fini de travailler, pour passer leur retraite. «La vie est moins chère, c’est plus facile de vivre avec une petite pension, ce qu’on ne peut plus faire en France, même si la situation a eu tendance à se dégrader depuis une petite dizaine d’années», commente Monique Masse. Membre de l’association Français du Monde, elle a cessé son activité d’agent immobilier il y a sept ans.

Mais il n’y a pas que l’aspect financier qui fait rester ces Français. De passage chez une amie, Monique n’a pas pu se résoudre à repartir définitivement d’Abidjan, il y a quinze ans. Elle invoque le climat et la vie plus douce. «On a le feeling, l’amour de la Côte d’Ivoire, raconte-t-elle. Il y a une chaleur humaine ici qu’on a perdu en France, les rapports humains sont moins compliqués.»

«On évite de parler politique»

Mais ces Français de Côte d’Ivoire doivent évidemment éviter certains quartiers populaires d’Abidjan, devenus encore plus chauds depuis une dizaine d’années. Et depuis 2004, il leur faut aussi faire profil bas sur le plan politique. Ancienne professeur d’histoire-géographie mariée à un ivoirien, Huguette Kouamé a fréquenté autant de nationaux que d’étrangers et disserté sur tous les sujets avec eux en quarante ans de Côte d’Ivoire. Mais récemment, ce thème est devenu tabou: «Depuis quelques mois, on évite de parler politique avec les Ivoiriens. Le découpage se radicalise entre les soutiens de Laurent Gbagbo et ceux d’Alassane Ouattara.» François Mathieu, retraité et ancien militaire qui vit depuis vingt-deux ans en Côte d’Ivoire, a également adopté cette attitude: «Le problème actuel est ivoiro-ivoirien, argue-t-il. D’ailleurs, chaque déclaration d’une personnalité française peut nous nuire.»

C’est en substance le message d’une lettre envoyée à Nicolas Sarkozy mi-décembre par la section Côte d’Ivoire de l’association Français du Monde et le conseiller à l’Assemblée des Français de l’étranger. Un courrier publié dans la presse du pays et qui vise à redorer l’image de la France, «bien mise à mal dans l’esprit des Ivoiriens»: «Nous ne souhaitons pas, comme en 2004, perdre tout ce que nous avons réussi à reconstruire et encore moins voir une fois de plus tous nos efforts réduits à néant… Personne ici ne veut revivre ces moments douloureux et personne n’y a intérêt !», écrivent-t-ils en références aux violences et aux saccages d'il y a six ans.

Pour ceux qui ont toute leur vie sur place, difficile d’imaginer de partir se réinstaller en France. Mais si la plupart se disent calmes actuellement, les Français de Côte d’Ivoire ont pris l’habitude de se tenir prêts à toute éventualité, à l’image d’Huguette Kouamé: «Les choses pourraient se compliquer très rapidement, mais nous ne sommes pas directement visés pour l’instant. Je ne rentrerai en France que si ça devient très dangereux.»

Nina Montané

Article mis à jour le 4 avril 2011 avec le regroupement décidé par l'Elysée.

Nina Montané
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