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La génération Facebook plus forte que Ben Ali

Le président tunisien Zine el-Abidine Ben Ali salue ses supporters après avoir prêté serment, le 12 novembre 2009. (REUTERS/Zoubeir Souissi)

Le président tunisien Zine el-Abidine Ben Ali salue ses supporters après avoir prêté serment, le 12 novembre 2009. (REUTERS/Zoubeir Souissi)

Depuis que Mohamed Bouazizi s’est immolé par le feu le 17 décembre, la région de Sidi Bouzid connaît de graves troubles. Pour le journaliste et écrivain tunisien Taoufik Ben Brik, le régime de Ben Ali commence à se fissurer.

Depuis que Mohamed Bouazizi, un vendeur de fruits et légumes, s’est immolé par le feu le 17 décembre après que la police municipale lui a confisqué sa marchandise, la région de Sidi Bouzid connaît de graves troubles. Des manifestations de soutien ont eu lieu dans plusieurs villes de Tunisie, faisant trois morts. Un vent de contestation souffle, fait très rare dans un pays où l’opposition est bâillonnée. Face aux troubles, le président Ben Ali, au pouvoir depuis 1987, a remanié son gouvernement le 29 décembre et limogé des gouverneurs de région. Pour le journaliste et écrivain tunisien Taoufik Ben Brik, le régime commence à se fissurer.

Mohamed Bouazizi, le jeune homme qui s'était immolé le 17 décembre à Sidi Bouzid est décédé le 5 janvier.

Cette mort va donner un second souffle au mouvement de contestation. Ces derniers temps, cette contestation s'exprimait surtout à travers l'Internet. Cette cyberguerre, on la veut aussi sur le terrain. La Tunisie avait besoin de son martyr. Maintenant, elle l'a.

De quels moyens disposent les journalistes pour rendre compte des événements de Sidi Bouzid?

Personne n’a foulé la «lune» Sidi Bouzid. C’est la cité interdite. Interdite à tous ceux et celles qui savent ébruiter de scandaleuses vérités sur la place publique. Des ébruiteurs, observateurs, journalistes; tous sont pris en chasse. Mais les autorités tunisiennes peuvent-elles empêcher l’information de gambader hors de leur périmètre de sécurité? A part le bouche-à-oreille, le téléphone arabe, il y a ces instruments du diable contre lesquels le président Ben Ali ne peut rien: les SMS, Internet, et surtout Facebook. Les Tunisiens font partie des plus grands utilisateurs de Facebook. Jamais un événement local n’a été aussi ébruité. La circulation de l’information a été tellement dense qu’elle a créé un bouchon sur l’Internet. En fait, sans Internet, il n' y aurait jamais eu une telle implosion. Il vous suffit de taper «Sidi Bouzid» sur Facebook. Des dizaines de pages s'affichent. Les Tunisiens sont de plus en plus nombreux dans le cyberespace.

Quelles sont les revendications de ces manifestants?

Ils n’appartiennent ni à des partis, ni à des organisations syndicales, ni à des associations de la société civile. Ces jeunes se sont identifiés à Mohamed Bouazizi. Ben Ali a cherché à le maintenir artificiellement en vie, mais Mohamed Bouazizi n'a pas voulu. Il s'est immolé par le feu. Il n'a pas voulu que ses brûlures restent vaines. Il faut que cette mort tragique ouvre enfin la voie à la liberté. Celle dont la Tunisie rêve depuis l'indépendance. Celle qu'elle n'a jamais eu depuis l'indépendance. L'heure est venue d'y accéder enfin.

Pourquoi les jeunes sont-ils aux avants-postes de la révolte?

Les villes tunisiennes ne sont pas adaptées aux jeunes ni aux jeunes adultes. Ils n'ont pas beaucoup de loisirs, pas de possibilité de s'impliquer véritablement dans la citoyenneté. Les nouveaux médias sont un véritable défouloir pour cette frange de la population en mal d'expression. Internet est le relais d'un hymne à l'action.

Les grandes chaînes de télévision comme Al Jazeera ou France24 se sont transformées en «radios-trottoir». Leurs sources principales ce sont ces internautes, des journalistes amateurs. Les vidéos qu'ils postent. Les journalistes de ces médias ont été censurés: ils n'ont pas vraiment eu accès aux évènements. Sauf la chaîne privée Nessma TV. Mais on peut se poser des questions sur le l'indépendance de ce média vis-à-vis du régime de Ben Ali.

Le régime de Ben Ali est-il menacé par ces troubles?

Il ne peut rien contre ce raz-de-marée qui touche bien un million de Tunisiens. Barak Obama avait qualifié le régime tunisien d'«ennemi de l'Internet» parce que tous ces sites participatifs et ces réseaux ont été bloqués par Ben Ali. Mais la pression est trop grande. Les «intifadas» successives, tout au long de ces deux dernières années, dans le bassin minier de Gafsa, à Ben Guerdane —ville frontalière tuniso-libyenne—, à Sidi Bouzid, sont venues à bout du «mythe Ben Ali», le Caligula maghrébin.

A Tunis, on raconte que même la propre fille du président, Cyrine Mabrouk, l'a supplié de débloquer Internet. Elle dirigeait le premier fournisseur d'accès Internet en Tunisie. C'était vital pour elle. Cela l'est tout autant pour le reste des Tunisiens. 

Le pouvoir tunisien a-t-il encore les moyens de bâillonner cette opposition?

Bien sûr la répression est là. Mais les internautes savent bien contourner le problème. Pour ouvrir ces sites, tous utilisent un serveur proxy qui leur permet de masquer leur adresse IP. C'est le cas dans tous les pays où la liberté d'expression n'existe pas, en Chine, en Corée du nord. Ben Ali n'a pas les moyens d'empêcher cette intifada de prendre de l'ampleur.

Propos recueillis par Pierre Malet et Agnès Ratsimiala

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