Monde

Obama a déjà perdu la guerre contre les inégalités

Jacob Weisberg, mis à jour le 05.01.2011 à 3 h 40

Les inégalités de revenus continuent à se creuser aux États-Unis. Et malgré ses promesses, le président n’y change rien.

Un repas servi aux sans-abris à Los Angeles à l'occasion de Thanksgiving Mario A

Un repas servi aux sans-abris à Los Angeles à l'occasion de Thanksgiving. REUTERS / Mario Anzuoni

L’administration Obama ne s’était-elle pas donné comme objectif primordial d’inverser la tendance vers l’inégalité de revenus qui dure depuis plusieurs décennies? C’est ce qu’exprimait très intensément le nouveau président dans son discours d’investiture, quand il disait qu’«un pays ne peut pas prospérer longtemps en ne favorisant que ceux qui sont prospères». Il a enchaîné avec une proposition de budget 2010 qui cherchait, selon les termes de David Leonhardt, du New York Times, «à inverser la rapide augmentation des inégalités économiques des trente dernières années». Obama a abordé le sujet lors de plusieurs grandes occasions depuis, notamment dans son premier discours sur l’État de l’Union de 2010, lorsqu’il a souligné:

«Nous ne pouvons nous permettre une autre soi-disant “expansion” économique comme celle de la dernière décennie… durant laquelle les revenus du ménage américain moyen ont baissé.»

Mais si c’est Obama qui a déclaré la guerre aux inégalités, ce sont pourtant elles qui semblent remporter la victoire. Dans l’accord auquel il vient de parvenir avec les républicains du Congrès, le président accepte non seulement d’étendre les réductions fiscales favorisant les plus hauts revenus mais aussi d’éliminer les droits de succession pour tous, excepté le microscopique pourcentage de gens transmettant plus de 5 millions de dollars—ce qui a poussé Ray Madoff, partisan de l’impôt sur les successions, à décréter que la bataille était perdue pour de bon.

La «menace» venant d'en bas

Et malgré le rôle des gratifications financières faussées dans l’affaissement de l’économie mondiale, politiquement, l’administration Obama n’a pas su aborder de façon significative la question des rémunérations démesurées des acteurs de Wall Street et des PDG. La saison des bonus est arrivée, et maintenant que les grosses banques sont libérées de leurs obligations du Plan Paulson, l’attitude générale semble être de dire: «Quelle crise financière?» La lutte des classes, menée d’en haut, est dépeinte comme une menace venant d’en bas. Il y a quelques mois, le milliardaire Steve Schwarzman, directeur d’un groupe de capital-investissement, a osé comparer la tentative de l’administration d’Obama de taxer les «intéressements aux performances» au même taux que d’autres formes de revenus à «l’invasion de la Pologne par Hitler en 1939».

En ce qui concerne l’augmentation des revenus de la classe ouvrière, Obama a fait preuve de la même inefficacité. À mesure qu’elle sera mise en place (en supposant qu’elle survive aux écueils juridiques), la réforme du système de santé d’Obama pourra jouer un rôle significatif à la fois dans la réduction du fardeau des coûts médicaux des familles des classes moyennes et dans la promotion de l’égalité sociale. En attendant, de 2008 à 2009 le nombre de personnes dépourvues d’assurance santé est passé de 46,3 millions à 50,7 millions. À plus long terme, la solution clé pour combattre l’inégalité est de faire remonter le niveau d’éducation et de formation des travailleurs américains. Mais maintenant que les républicains ont la haute main à la Chambre, les espoirs d’Obama de voir de nouveaux grands investissements dans la formation des travailleurs semblent plus irréalisables que jamais. En particulier, son objectif que chaque Américain puisse faire des études supérieures ne va nulle part. Dans l’année qui vient, le président aura de la chance s’il arrive à préserver les programmes de promotion de l’égalité qui existent déjà.

Les statistiques montrent que le problème s’aggrave. À en croire une étude par Emmanuel Saez, de Berkeley, les 1% des personnes les mieux payées ont capté les deux tiers de la croissance totale des revenus entre 2002 et 2007. Les plus récentes statistiques du recensement montrent une marche continue vers le même déséquilibre. Les 20% de la population qui gagnent le moin s—ceux qui touchaient l’équivalent de 5,4% du revenu national en 1967— en recevaient juste 3,4% en 2009. Les 20% qui en perçoivent le plus sont passés de 41,5 à 49,4% pendant la même période. Le coefficient Gini —qui mesure l’inégalité des revenus [de 0 à 1, 0 étant l’égalité parfaite et 1 l’inégalité totale]— a continué à la hausse entre 2008 et 2009, passant de 0,451 à 0,458. Selon le CIA World Factbook, ce chiffre place les États-Unis devant la Russie et la Turquie en termes d’inégalités, et au même niveau que le Mexique et les Philippines.

Pourquoi le problème de l’inégalité des revenus se révèle-t-il aussi insoluble? Si ce n’est déjà fait, je vous invite à lire l’excellente série d’articles de mon collègue Tim Noah expliquant les raisons de la Grande Divergence, qui a commencé quelque part au milieu des années 1970. C’est vers cette époque, comme le raconte Malcolm Gladwell dans cet article du New Yorker, que les stars et les professionnels de tout un éventail de secteurs ont simplement commencé à exiger une plus grosse part du gâteau. On est plus ou moins tenté d’imputer l’échec à affronter cette tendance à Obama selon qu’on le voit plutôt comme une victime des circonstances ou de ses propres erreurs.

Verbaliser l'inquiétude

À sa décharge, Obama a contre lui des macro-forces comme la mondialisation et un système devenu extrêmement efficace pour transformer le privilège économique en pouvoir politique. Pour une quelconque raison, de vastes majorités en sont venues à soutenir des réformes fiscales qui ne bénéficient qu’à de minuscules minorités. Au moment où j’écrivais cet article, un communiqué de presse est arrivé dans ma boîte de réception, de la part d’un avocat spécialiste en droit successoral de New York qui me vantait tous les avantages cachés du nouveau projet de loi: «Pour la première fois, des individus fortunés peuvent faire des dons allant jusqu’à 5 millions de dollars, de leur vivant, à n’importe qui, y compris leurs petits-enfants, sans payer d’impôts.»

C’est un peu comme ce vieux sketch de Steve Martin sur comment ne jamais payer d’impôts quand on est millionnaire— sauf qu’au lieu de dire «J’ai oublié!», maintenant vous pouvez dire «J’ai le droit!». C’est une particularité américaine: les riches veulent qu’on les considère comme la classe moyenne, et la classe moyenne s’identifie aux intérêts économiques d’une haute société qu’elle n’a qu’une infime chance de rejoindre un jour. Les États-Unis, le pays des opportunités, peuvent aujourd’hui se vanter d’être à l’avant-dernière place de la mobilité de revenus intergénérationnelle. Et il se trouve que les personnes qui paraissent s’inquiéter le plus de l’émergence de nouvelles dynasties économiques semblent être les super-riches éclairés eux-mêmes, des gens comme Bill Gates et Warren Buffett.

Obama mérite d’être tenu pour responsable de n’avoir pas su verbaliser cette menace abstraite d’une manière que les gens ordinaires puissent appréhender. Tout comme le déficit, l’inégalité des revenus n’a jamais tué personne —elle a simplement le potentiel de miner la santé et le moral de tout le pays. Avancer vers une répartition des revenus comparable à celle du Brésil menace le bonheur individuel, la paix sociale et les valeurs américaines. Mais pour l’instant, le président n’a pas encore trouvé le moyen de faire comprendre le problème au public. En avril, Obama a déclaré à un groupe de banquiers réprobateurs à la Cooper Union: «Il n’y a pas de fossé entre Main Street [la grande rue] et Wall Street.» Et pourtant si, il existe, et il se creuse un peu plus chaque année.

Jacob Weisberg

Traduit par Bérengère Viennot

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