France

Sept grandes tendances qui changent notre monde

Jean-François Copé, mis à jour le 01.01.2011 à 9 h 31

... et nous invitent à changer.

Nasa, la terre vue de l'espace Ho New / Reuters

Nasa, la terre vue de l'espace Ho New / Reuters

La première décennie du siècle a été marquée par des bouleversements de plus en plus compliqués et de plus en plus rapides à l’échelle de la planète. Globalement, ces bouleversements ont conduit à une remise en cause inédite du «leadership» occidental. Il en résulte une difficulté à penser notre monde qui peut paralyser les décideurs et angoisser les citoyens lorsqu’ils ont le sentiment d’être livrés à eux-mêmes face à des dynamiques qui les dépassent.

Cette angoisse fait le jeu des populistes, aussi bien aux Etats-Unis –avec le mouvement des «Tea-Party»- qu’en Europe – avec la montée de partis extrémistes, dont le FN et le Parti de gauche sont les visages français. Ces deux mouvements n’apportent évidemment aucune réponse aux problèmes qu’ils dénoncent; ils attisent seulement des peurs qui sont leur fonds de commerce électoral. C’est un phénomène malheureusement classique en période de crise. On ne peut pas le contrer si l’on s’enferme dans le déni du réel.

Au contraire, il faut regarder la réalité en face, faire l’effort de la comprendre avant de proposer des solutions crédibles sur le long terme. A mon sens, sept grandes tendances lourdes qui ont marqué les débuts de ce siècle doivent être prises en compte au commencement de cette nouvelle année. C’est une condition pour mieux préparer l’avenir.

1/ La fin de l’économie de l’endettement oblige les Etats à dépenser moins et les entreprises à se financer autrement.

Les années «Greenspan» du crédit et de l’endettement faciles ont permis aux pays les plus riches de vivre au-dessus de leurs moyens mais elles ont aussi créées une bulle financière: les liquidités disponibles dans le monde progressent de 15% l’an, soit près de quatre fois plus vite que le PIB. L’éclatement de cette bulle en 2008 sonne le glas de l’économie de la dette. Confrontées à de nouvelles règles prudentielles, les banques vont devoir limiter drastiquement leur volume de crédit.

Cela impose pour les Etats une réduction de la dépense publique et une relance des politiques en faveur de la compétitivité. S’ils ne font pas cet effort, ils risquent de perdre peu à peu leur souveraineté au profit de leurs créanciers, c’est-à-dire les pays émergents, moins endettés, plus dynamiques et où se trouvent aujourd’hui les plus grandes réserves de liquidités (50% de taux d’épargne en Chine, 38% en Inde).

Quant aux entreprises, surtout les PME, elles auront encore plus de mal à se financer par l’emprunt classique. Il est donc vital de leur trouver de nouvelles sources de financement non-bancaires et notamment de mieux orienter l’épargne des Français (15% du revenu disponible des ménages) vers les fonds propres des entreprises. C’est un chantier essentiel pour les années à venir.

2/ L’avènement des puissances émergentes impose un changement de stratégie économique.

Souvent vu exclusivement comme une menace, le dynamisme des pays émergents est aussi une chance dans la mesure où l’économie mondiale n’est pas un jeu à somme nulle : la croissance des émergents n’est pas qu’un transfert de richesses à notre détriment. C’est un rattrapage normal – et pas indéfini - pour des pays dont le revenu par habitant est encore assez faible. Ce développement peut nous profiter, si nous sommes capables d’y arrimer notre économie. A l’image de ce qu’a connu l’Europe avec les Trente Glorieuses, cette forte croissance se traduit par l’émergence massive de classes moyennes (600 millions de Chinois par exemple) et par une urbanisation rapide (en 1950, 72% de la population mondiale vivait la campagne, aujourd’hui plus d’un homme sur 2 habite en ville). La France, qui a un savoir faire mondialement reconnu dans les infrastructures urbaines ou dans l’industrie de la grande consommation et du luxe, pourrait davantage tirer parti de ces nouveaux marchés.  

Reste qu’on ne peut pas s’en tenir à un discours «béat» sur la mondialisation. Aujourd’hui, elle fait aussi des «perdants» –en particulier les travailleurs les moins qualifiés des pays développés. A ce jour, selon la logique de l’Etat Providence, les politiques publiques ont surtout consisté à les « indemniser » de leur perte d’emploi, sans intégrer véritablement le bouleversement systémique de la nouvelle concurrence internationale. Certes, l’Etat ne peut pas tout, mais le fait de verser des allocations ne l’exonère pas de ses responsabilités. Il a le devoir de créer les conditions qui permettent à chacun de gagner sa vie par le travail, quelle que soit la concurrence internationale. Comment créer cet environnement qui remettrait dans le jeu les actuels «perdants de la mondialisation»?

A mon sens, nous devons agir sur trois leviers.

-       La baisse du coût du travail, sans réduction de salaires. Nous n’éviterons pas un débat sur la question du temps de travail et sur le poids des charges sociales. La sortie de la logique des 35h et le transfert d’une part des cotisations sociales vers une TVA anti-délocalisation seront deux grands débats incontournables pour 2012.

-       Le renforcement de l’employabilité de chaque Français. L’éducation et la formation professionnelle tout au long de la vie sont la meilleure des assurances chômage, à condition d’avoir un bon système d’orientation et de véritables incitations à la reconversion qui empêchent l’assistanat. Là encore, c’est un rendez-vous majeur pour 2012.

-       L’exigence d’une plus grande réciprocité dans les échanges internationaux. En phase de « décollage », il est normal d’accorder des conditions extrêmement favorables à des pays en développement. Maintenant que certains sont devenus des puissances affirmées, il paraît légitime de mettre en place des conditions d’échange plus équilibrées pour lutter contre le dumping : nos entreprises doivent pouvoir bénéficier à l’international des mêmes droits que ceux qui sont accordés chez nous aux investisseurs étrangers. Par ailleurs, l’instauration d’une taxe carbone aux frontières de l’Europe devrait permettre d’intégrer le coût environnemental des produits que nous importons.

3/ La crise économique et environnementale a accéléré la prise de conscience de la nécessité d’une gouvernance mondiale.

Le rééquilibrage des pouvoirs au FMI, acté récemment au G20 de Séoul, illustre l’avènement d’une gestion plus collégiale des affaires du monde. Les pays européens ont accepté de perdre deux sièges au conseil d’administration et plus de 6% des droits de vote au sein du FMI ont été transférés de pays surreprésentés - principalement des pays riches et producteurs de pétrole - vers des pays émergents sous-représentés. Alors que les réponses à certains enjeux –comme la protection de l’environnement, ou la gestion des matières premières- passent obligatoirement par des accords internationaux, il est dans l’intérêt de tous de réunir les plus grands pays autour d’une même table pour réfléchir à notre avenir commun. La France doit être à la pointe de ces mouvements de rééquilibrage: il est légitime et souhaitable que de grands pays –comme les BRIC- soient associés à la conduite du monde.

4/ Les turbulences de la zone euro montrent que le déficit de l’Europe n’est pas seulement budgétaire, il est aussi politique!

Bien sûr les attaques contre l’Euro ont pour causes directes les défauts de compétitivité, l’endettement public massif et la faillite du système financier. Mais les difficultés que nous avons à y répondre sont ailleurs. On a cru qu’une monnaie unique et quelques règles communes pouvaient se substituer à un projet politique en voie d’essoufflement. La crise est un rappel à l’ordre. Cette construction européenne qui paraissait si solide est en fait très fragile dès lors que la volonté politique et l’adhésion démocratique passent au second plan. Plus que jamais, l’Europe doit rester unie face à la crise mais la suite du projet européen passe par un retour du politique, tout particulièrement au niveau franco-allemand. La convergence de nos deux pays pour constituer ce G2 auquel je suis tant attaché est un impératif.

5/ Le vieillissement est un défi à l’échelle mondiale. Ne comptons pas sur l’immigration pour le résoudre en Europe.

Le monde, hors Afrique subsaharienne, a achevé sa transition démographique. Il n’y a plus la vieille Europe d’un côté, et les jeunes émergents de l’autre. Selon l’INED, la natalité mondiale est aujourd’hui de 2,5 enfants par femme, et décroît désormais beaucoup plus vite dans les pays du Sud que dans les pays du Nord. Aujourd’hui, par exemple, Algérie, Tunisie ou Vietnam, trois pourvoyeurs d’immigration en France dans les dernières années, ont un taux de fécondité inférieur au taux français, respectivement 1,76, 1,71 et 1,93 enfants par femme. Ces données doivent nous amener à anticiper le défi global que représente le vieillissement du monde, et à reconsidérer la question des flux migratoires. Au-delà des problèmes d’intégration qu’une arrivée non maîtrisée de populations étrangères peut entraîner, l’immigration ne pourra pas servir de variable d’ajustement démographique entre le Nord et le Sud. Il y aurait un certain égoïsme à vouloir dépeupler des pays du Sud, notamment de leurs élites, pour pallier nos manques démographiques alors même que ces pays vont avoir besoin de toutes leurs forces vives pour faire face à un vieillissement très rapide de leurs propres populations! Pour l’Europe, la vraie réponse à l’hiver démographique ne peut pas être l’immigration; c’est la natalité. Il est temps que l’Union européenne réagisse. Nous pourrions proposer un agenda européen commun de la famille qui fasse le pari d’accéder au renouvellement des populations européennes (2,1 enfants par femme) d’ici à 2050. Cet objectif n’est pas irraisonnable : il a fallu un peu plus de 30 ans à la France pour passer de 1,7 enfants par femme en 1975 à 2 enfants en 2008. C’est à la fois un des moyens les plus sûrs de sauver notre modèle social sur le long terme et d’enrayer le déclin économique de notre continent.

6/ L’Europe laïcisée est rattrapée par le fait religieux.

L’Europe, France en tête, a connu un processus de sécularisation unique au XXème siècle. La religion a été reléguée dans le domaine privé et les Européens ont agi comme si la question de Dieu était universellement réglée. Mais l’Europe – ainsi que la Chine marquée par le communisme athée - sont une exception dans un monde où la religion est au contraire omniprésente : aux Etats-Unis, en Amérique du Sud, au Proche-Orient, en Inde, en Afrique… Le facteur religieux est même un élément qu’on ne peut pas ignorer dans les relations internationales. Le Quai d’Orsay s’est ainsi récemment doté d’un pôle « religions » pour intégrer cette donne. Sur la scène intérieure, la religion revient également dans le débat public, principalement avec le développement de l’islam qui ne théorise pas la distinction entre le pouvoir politique et le pouvoir religieux. La France et l’Europe en prennent conscience, elles ne feront pas l’économie d’une grande réflexion sur les religions et leur place dans la vie publique. L’enjeu majeur est d’assurer la liberté de conscience et de garantir la liberté de culte tout en luttant contre une instrumentalisation du religieux par le politique.

7/ La leçon de Wikileaks: le progrès technique ne doit pas être déconnecté de l’éthique.

C’est évidement une avancée qu’en quelques clics, chaque citoyen ait un accès instantané à une information de qualité. Mais quand des informations confidentielles sont mises en ligne sans hiérarchisation et sans prendre en compte les dangers qu’elles peuvent entraîner pour le personnel diplomatique, est-ce vraiment un progrès? Cette question se pose au sujet de toutes les avancées technologiques qui voient le jour à une vitesse stupéfiante dans le numérique, les biotechnologies, les nanotechnologies… Nous pouvons parfois être fascinés au point de perdre notre sens critique. Scientifiques, dirigeants économiques, journalistes, élus, citoyens, nous devons tous assumer nos responsabilités en gardant à l’esprit qu’il n’y a pas de véritable progrès technologique sans progrès éthique.

Ces sept points ne sont pas exhaustifs et ils sont chacun traités brièvement, mais je vous propose d’en développer quelques-uns dans mes prochaines chroniques, en fonction de vos réactions. Nous ne pourrons pas nous dispenser de cette réflexion à long terme dans la perspective des prochaines élections présidentielle et législatives.

Jean-François Copé

Photo: Nasa, la terre vue de l'espace Ho New / Reuters

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