France

Les milliardaires philanthropes, oui, mais (presque) pas en France

Philippe Boggio, mis à jour le 29.12.2010 à 18 h 54

Le club mondial des milliardaires philanthropes compte de plus en plus de membres, mais les hyper-riches français passent pour des pingres. Sauf Liliane Bettencourt, pourtant symbole fustigé de ces fortunes qui dépassent l'entendement.

Liliane Bettencourt interviewée par Claire Chazal diffusée le 2 juillet 2010 sur TF1

Liliane Bettencourt interviewée par Claire Chazal diffusée le 2 juillet 2010 sur TF1

Ce n’est pas encore une campagne. Mais si l’année ne finissait pas, là, dans quelques jours, cela le deviendrait vite, tant 2010 a été marquée, en France, par les coups de sang, les guérillas éditoriales et politiques contre les «hyper-riches» et leurs fortunes hors-échelle humaine par rapport aux revenus de nos concitoyens. Salaires des tycoons du CAC 40, retraites-chapeau, bonus bancaires… Affaire Kerviel. Surtout, affaire Bettencourt, emblématique à tant de points de vue. Les occasions n’ont pas manqué de s’indigner des disparités sociales; pendant la crise, les super-profits continuent. Tel est le constat général, à l’heure des bilans, et du changement de calendrier.

Alors, évidemment, quelques uns ne résistent pas à l’envie de charger les dernières heures de 2010 d’une ultime salve de plaintes ou de griefs, concoctée sur le pouce. N’est-ce pas justement le temps caritatif? Décembre, le mois de la philanthropie? L’hiver, le froid, la neige, même; les messes de minuit du 24 décembre, les reportages, à la télé, sur les sans-abris, le bonheur des familles, et parfois leur gêne, devant les contradictions de plus en plus brutales de l’époque, plus vivement ressenties en cette période.

Le club des (généreux) milliardaires

Puisque les fêtes sont traditionnellement le temps de la générosité publique, l’occasion est jugée idéale, ici ou là, dans les médias, pour rappeler l’initiative prise, cette année, par deux des trois premiers milliardaires de la planète, Bill Gates, fondateur de Microsoft, et le financier Warren Buffet, qui ont entrepris de persuader les milliardaires de la suite de la liste —une sorte de top 100 de la richesse, établi par le magazine Forbes— de céder, comme eux, la plus grande partie de leur fortune aux œuvres. Leur regroupement, qui a désormais son site,  a pris pour nom «Giving Pledge» (la promesse de don).

Ces riches s’engagent à céder, de leur vivant ou à leur mort, au moins 50% de leurs biens ou avoirs à des organisations de bienfaisance. Leur mouvement prend de l’ampleur. Après six mois d’émissions de télévision, de meetings et de dîners de gala, ils sont 57 fin décembre à avoir fait cette promesse. Parmi eux, le maire de New-York, Michael Bloomberg, le réalisateur et producteur Georges Lucas, ou encore Barron Hilton, père de la blonde Paris, et créateur de la chaîne d’hôtels qui porte son nom. Le dernier à avoir rejoint ce qui est devenu en un an le club de plus fermé de la terre est Mark Zuckerberg, fondateur du réseau social Facebook. A eux tous, ces 57-là «pèsent» au moins 104 milliards d’euros, et on peut donc espérer qu’à terme, si ces «redistributeurs» d’un nouveau genre tiennent leur promesse, la moitié de cette somme serve la charité. Ce qui, évidemment, constituerait le record absolu du don.

Bill Gates et Warren Buffet parcourent désormais la planète pour enrôler de nouveaux milliardaires. Rien qu’aux USA, la fortune des plus aisés atteint 1.350 milliards de dollars. Les croisés du legs envisagent aussi d’aller rallier à leur cause les nouvelles fortunes des pays émergents, en Inde, au Brésil, et même en Chine. L’initiative tourne peu à peu au phénomène culturel et rencontre un écho inattendu. Elle fait même des émules: 45 milliardaires américains, démocrates et républicains confondus, pour beaucoup déjà engagés dans le Giving Pledge, ont signé récemment une lettre publique demandant à ce que leurs impôts soient… augmentés. Et ce en pleine campagne politique des Républicains qui veulent obliger le président Obama à prolonger de deux ans les actuelles mesures d’allégement fiscal.

La bourgeoisie française radine

La question, dès lors, vient spontanément: et les Français? Et nos milliardaires à nous? Pour ne citer qu’eux, Libération, L’Expansion, Le Monde, et l’avocat fiscaliste Frédéric Parrat, qui ont exploré le sujet, répondent en chœur: les Français, rien. Ils ne cèdent pas leur fortune, ni de leur vivant ni à leur mort. En France, ceux qui réussissent sont encore obnubilés par l’idée de constituer des lignées. Les fortunes ne se transmettent que par héritage; de père en fils. Manière symbolique, pour la bourgeoisie des affaires, d’égaler ou de compenser la légitimité, hier réservée à l’aristocratie du sang.

Culture catholique contre culture protestante: en Amérique, la foi recommande de se dépouiller, en fin de vie, une fois la réussite acquise. Sur le vieux continent, l’importance du capital laissé derrière soi est encore preuve de son passage sur terre. Comme Bernard Arnault, première fortune française —et premier visé par ces comparaisons dans la presse— dont Paris suit avec intérêt la chasse capitalistique contre la marque prestigieuse Hermès. Frédéric Parrat déclarait, dans sa tribune libre du Monde

«En France, le magazine Challenges estime à 150 milliards d'euros la fortune cumulée des 30 personnes les plus riches. Bernard Arnault (LVMH) pèse à lui seul plus de 23 milliards d'euros et la famille Mulliez (Auchan) près de 20 milliards. Paradoxalement, en pleine crise économique, la fortune des 500 plus gros patrimoines aurait progressé de 20 % cette année pour atteindre plus de 240 milliards d'euros. A elle seule, la valeur de LVMH a augmenté de 67 % sur les douze derniers mois.» 

Alors, sus, et doublement, aux Arnault, Pinault, Bouygues, Decaux, aux capitaines du CAC 40 et aux amis de Nicolas Sarkozy! Non seulement ils gagnent honteusement des sommes faramineuses, mais ils négligent la règle libérale, outre-Atlantique, de la philanthropie: ils ne rendent pas! C’est ce qu’il faut comprendre de l’ironie un peu amère de ces rappels de fin d’année. Curieusement, parmi les noms cités dans ces enquêtes ou ces commentaires, le premier qui devrait venir à l’esprit est oublié ou minimisé: Liliane Bettencourt, la milliardaire de l’année, celle par qui le scandale est arrivé. Longtemps l’Européenne la plus riche, et encore la troisième fortune française, avec sa famille, à ce jour.

Liliane Bettencourt, discrète philanthrope

Un sort aurait dû lui être réservé, non? N’a-t-on pas hué son nom, dans les manifestations contre les retraites? N’a-t-elle pas fait la joie des caricaturistes, au fil des mois? Désormais, on sait tout d’elle, de son décor, de son intimité, de son dossier médical, dans un grand mouvement d’indiscrétion nationale. C’est vers elle que devraient converger ces rancoeurs de fin décembre à propos de l’hyper-richesse, puisqu’elle en est devenue la caricature. Difficile, pourtant. Cette femme est aussi la première contributrice privée à des œuvres de toutes natures, depuis des décennies. Cette année encore, Liliane Bettencourt a octroyé la somme de 552 millions d’euros à la Fondation Bettencourt-Schueller, qu’elle préside,  c’est à dire près de 40% du total des dons des particuliers français à destination des ONG et des associations en 2008, soit 1.696 millions d’euros. Sur les dividendes qu’elle perçoit de l’Oréal, 30 millions d’euros sont aussi rétrocédés, chaque année, à des associations diverses.

Depuis qu’il existe une recherche nationale sur le sida, la dame de Neuilly, grand sujet d’investigation journalistique 2010, est le premier soutien financier —hors Etat— des laboratoires. Idem pour la recherche sur le cancer, ou sur la surdité —handicap dont elle-même souffre. L’Inserm lui doit beaucoup. L’Institut Pasteur aussi. Les bourses Bettencourt de jeunes chercheurs scientifiques se comptent maintenant par centaines, et il existe, grâce à la fondation, une chaire  d’innovation technologique au Collège de France. La Fondation Bettencourt-Schueller disposerait, selon certaines informations, d’une capacité financière approchant les 800 millions d’euros, ce qui en fait —de loin— le fonds familial le plus important du pays, que l’héritière du fondateur de l’Oréal, Eugène Schueller, répartit en trois tiers à peu près équivalents pour la culture, la recherche scientifique et le soutien social (insertion, alphabétisation, enfance).

Au plus fort de l’affaire Bettencourt, quand sa fille Françoise, relayée par ses juristes et par la presse, critiquait les deux assurances-vie contractées par sa mère au bénéfice de son ami François-Marie Banier, Liliane s’est un jour énervée de ces reproches, expliquant, selon l’un de ses avocats, que personne n’aurait ces contrats; ni Banier ni ses proches. Ces deux assurances-vie, dont le montant total —toujours pas confirmé— pourrait approcher les 600 millions d’euros, iraient à la recherche scientifique, probablement à l’Institut Pasteur, avait ajouté la vieille dame de 88 ans. D’ailleurs, tout au long de l’affaire, les enquêteurs qui cherchaient à établir la vraisemblance d’une influence exercée par le photographe sur sa mécène ont souvent observé que les mêmes dons, peut-être par difficulté mémorielle, avaient été tour à tour attribués à François-Marie Banier, puis à des institutions. Ou l’inverse. Même chose pour la fameuse île d’Arros.

Ce qui tend à montrer qu’en dehors de l’épisode Banier, Liliane Bettencourt entendait déjà octroyer à des œuvres d’utilité publique une grande partie de ses avoirs, et ce après avoir légué ses parts dans l’Oréal en nue propriété à sa fille, et abondement doté ses deux petits-enfants. En cela, l’héritière d’Eugène Schueller se distinguait déjà des hyper-riches empressés de faire fructifier leur capital et décidés à rester sourds aux besoins de financement d’associations caritatives ou d’ONG. Liliane Bettencourt manifestait déjà, tout au long de l’épreuve qu'elle a traversée en 2010, une certaine distance avec la notion d’héritage. Et il y a fort à parier que, la famille réunie et la querelle éteinte, elle continuera à privilégier cette destinée de donatrice qu’elle s’est choisie. En cela, elle mérite certainement sa place à la table de Bill Gates et de ses amis.

Philippe Boggio

Philippe Boggio
Philippe Boggio (176 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte