France

La toute petite musique de «la culture pour chacun»

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 29.12.2010 à 9 h 31

L'objectif proclamé par Frédéric Mitterrand dans tous ses discours cache une absence d'ambition politique et une logique favorable au seul marché.

Détail de l'installation de l'artiste Christian Boltanski, «Personnes», au Grand Palais, en janvier 2010. (REUTERS/Benoit Tessier)

Détail de l'installation de l'artiste Christian Boltanski, «Personnes», au Grand Palais, en janvier 2010. (REUTERS/Benoit Tessier)

Annoncé pour début février, le Forum national de la culture pour chacun organisé par le ministère de la Culture et de la Communication s’annonce comme le temps fort d’un projet politique mûri au cours de l’année qui s’achève. Utilisée avec éclat par Frédéric Mitterrand lors de ses vœux à la presse début 2010, la formule «la culture pour chacun» est devenue le slogan d’une vaste campagne qui ne cesse d’être annoncée.

Qu’est-ce que cette «culture pour chacun», objectif proclamé par le locataire de la rue de Valois dans tous ses discours aux enjeux un peu larges depuis un an? La formule se voudrait nouvelle, s’opposant implicitement (ou explicitement dans le document programmatique rédigé pour le ministère par le conseiller Francis Lacloche) à la «culture pour tous», supposée avoir été le mot d’ordre de prédécesseurs dont le projet aurait échoué.

C’est un peu curieux, cette revendication de rupture, puisqu’on trouvait déjà la même rhétorique chez André Malraux quand il s’exclamait à la tribune de l’Assemblée nationale:

«Il s'agit de faire en sorte que chaque enfant de France puisse avoir droit aux tableaux, au théâtre, au cinéma, etc., comme il a droit à l'alphabet. Tout cela doit être conçu fortement! Il y a deux façons de concevoir la culture: l'une, en gros, que j'appellerai "soviétique", l'autre "démocratique", mais je ne tiens pas du tout à ces mots. Ce qui est clair, c'est qu'il y a la culture pour tous et qu'il y a la culture pour chacun. Dans l'un des cas, il s'agit, en aidant tout le monde, de faire que tout le monde aille dans le même sens —dans l'autre cas, il s'agit que tous ceux qui veulent une chose à laquelle ils ont droit puissent l'obtenir. Je le dis clairement: nous tentons la culture pour chacun.»

(Présentation du budget de la culture à l’Assemblée nationale, 27 octobre 1966).

Mais si l’expression n’est pas neuve, ce qu’elle véhicule désormais n’a en effet plus rien à voir avec ce qui inspirait Malraux. La «culture pour chacun», version Frédéric Mitterrand, c’est non plus accompagner la création et promouvoir la rencontre avec les œuvres, mais partir de la demande des consommateurs. Il s’agit stricto sensu d’une logique de marché, ou plutôt d’une logique qui abdique face à ce que le véritable marché, lui, ne cesse de faire: influencer et manipuler les goûts, les désirs et les besoins au mieux de ses intérêts. C’est dans ce contexte, celui du règne du marketing, qu’un espace où était supposée être mise en œuvre une autre relation au plaisir, à l’éducation, au partage des émotions et des idées, à la culture quoi, se proclame elle-même inutile, et revendique de laisser tout le pouvoir aux influences qui dominent la société.

«La culture pour chacun», pourquoi?

Déclarations et documents officiels le martèlent à l’envi, la politique telle que menée auparavant aurait échoué. Tous les moyens financiers et toutes les stratégies mises en œuvre par Malraux, Duhamel, Guy, Lang et leurs successeurs seraient poudre tirée aux moineaux. Ce n’est pourtant pas du tout ce qui ressort du —tout aussi officiel— Politiques et pratiques de la culture, le dossier publié par La Documentation française sous la direction de Philippe Poirrier. Loin des effets de tribune, il s’y dessine la carte complexe et nuancée, qui n’incite à aucun triomphalisme mais montre d’importantes avancées, de multiples foyers de pratiques efficaces, et la capacité d’accompagner les grandes évolutions de la société notamment sous l’effet des mutations technologiques. Autant d’aspects qu’il paraît bien désinvolte de jeter ainsi aux poubelles de l’histoire. 

Surtout, on reste perplexe lorsque le rapport Lacloche réclame, contre une soi-disant approche élitiste, une «culture de proximité», grâce à l’organisation de la rencontre entre les œuvres et les publics notamment dans les écoles, les hôpitaux, les quartiers. On reste perplexe parce que ces dispositifs existent, ils relèvent de ce qu’on appelle «l’action culturelle» (rebaptisée «développement culturel» au ministère). Ils accomplissent en effet un travail essentiel, mais sont systématiquement affaiblis par les décisions d’organisation et de financement prises récemment. L’une de leurs formes les plus abouties et les plus porteuses d’avenir, le projet «Les Arts à l’école», a été méthodiquement démoli par l’Education nationale, qui y jouait le rôle principal, sans qu’on entende beaucoup le ministre de la Culture, pourtant associé à ce grand projet républicain.

L’intelligence de ce projet, comme de toutes les bonnes pratiques d’action culturelle qui continuent de se mener dans des conditions de plus en plus précaires, était précisément de ne pas chercher à instrumentaliser les arts au service d’un autre usage. Comme l’écrit Jean-Pierre Vincent dans une récente tribune dans Le Monde du 19 décembre:

«"Culture" est devenue bien souvent, à droite comme à gauche, un prétexte pour ne plus parler de l'art et de sa fonction éclairante, libératoire. Le nécessaire et incessant travail de popularisation est devenu ici et là obligation pédagogique. Mais l'art est pédagogique en tant qu'art, et non en tant qu'art pédagogique. En tant qu'art pédagogique, il n'est rien. Et le rien ne peut enseigner.»

Affirmer la singularité des rapports à soi et au monde que permettent les arts fait partie du rôle du ministère de la Culture et de celui qui en a la charge, face à l’inévitable tendance de tous ceux avec qui il est amené à collaborer de les asservir à leurs propres procédures et objectifs.

«La culture pour chacun», comment?

La grande idée est donc d’organiser un Forum national de la culture pour chacun début février, qui relaiera la tenue de forums régionaux depuis cet automne. C’est cool, les forums nationaux, mais à quoi ça sert? Soit on a une politique, un projet, et il faut commencer par l’annoncer, soit on aura à l’arrivée un catalogue de desideratas formulés par divers secteurs et groupes de pression, et amplifiés par l’écho que permettra l’association à ce Forum de «personnalités de premier plan ayant un fort potentiel médiatique», dixit le rapport Lacloche porté à la connaissance publique par un article du Monde le 5 novembre 2010. C’est qui, ces «personnalités de premier plan ayant un fort potentiel médiatique»? Et puis inventer de toutes pièces une nouvelle politique culturelle, «ce nouvel horizon, mon idéal, mon rêve pour la culture de demain» à un an de la présidentielle, est-ce très crédible?

La nomination de Frédéric Mitterrand, le 23 juin 2009, pouvait pourtant inspirer des espoirs. Au-delà du coup de com’ consistant à s’offrir un Mitterrand, cette fois Sarkozy avait compris qu’il avait aussi besoin du symbolique, que pas plus que ses prédécesseurs il ne pourrait tenir son rang sans la mise en œuvre de quelques projets ambitieux à forte valeur culturelle et pas seulement idéologique ou médiatique. Frédéric M. pouvait être l’homme de ça, il en avait effectivement la culture, l’entregent, l’énergie, il bénéficiait dans les milieux artistiques, au-delà même de ses nombreux amis et connaissances, d’une sorte de bienveillance. Depuis, qu’a fait le ministre? Rien.

Que ce soit sur le site web du ministère de la Culture ou sur sa page Wikipedia, dont on suppose que ses collaborateurs s’occupent avec soin, on cherche en vain un grand projet, une réforme significative. Attaqué de manière vicieuse et malhonnête par l’extrême droite à l’automne 2009, il s’est défendu avec dignité, mais s’est depuis cantonné à gérer les affaires courantes, fut-ce avec la verve que nul ne lui dénie. Mais dans son cas, ne pas avancer ce n’est pas seulement reculer, c’est abdiquer. Depuis Malraux 1959, la politique culturelle plus qu’aucune autre repose sur le volontarisme.

Parce qu’une politique culturelle est par nature à contre-courant des forces dominantes, elle requiert une énergie et une inventivité singulières, et surtout une capacité de prendre en compte les évolutions, non pour s’y soumettre mais au contraire pour continuer d’y faire vivre ce qui relève par nature de l’exception, de la rupture avec les temporalités et les pratiques formatées. Le système politique français étant ce qu’il est depuis un demi-siècle, un tel défi ne peut être relevé seul par un ministre de second rang doté d’un petit budget. Il a besoin d’un soutien décidé du président de la République. C’est encore plus vrai en régime d’hyper-présidence. Or quelle est la relation de Nicolas Sarkozy au sujet? On peut la résumer en quatre points.

1) Il s’en fiche éperdument. S’il ne tenait qu’à lui, il ne s’en occuperait jamais.

2) Mais la culture lui sert ponctuellement de repoussoir anti-élite lors de sorties démagogiques qu’il sait si bien utiliser.

3) Néanmoins un certain nombre de personnalités culturelles sont capables d’avoir des effets nuisibles pour lui, il convient donc aussi de les ménager.

4) Carla. Je n’ai rien à dire sur Madame Bruni-Sarkozy, sinon qu’il n’y a aucun doute qu’elle influence le Président dans ce domaine. Mais peu de probabilités qu’elle soit porteuse d’une vision politique d’ensemble en la matière.

Résultat: rien. On n’a pas connaissance que, depuis 18 mois, le Ministre ait porté un grand projet, fut-il bloqué par le gouvernement ou le chef de l'Etat. Hormis Hadopi, dans les tuyaux depuis bien avant (sous Chirac elle s’appelait DAVDSI, la pauvre), et l’affaire strictement politicienne de la Maison de l’Histoire de France, on cherche aussi quelle initiative culturelle venue du Château d’où tout arrive il aurait eu à prendre en charge.

Faute de quoi, on peut effectivement  toujours s’occuper avec une incantation comme «la culture pour chacun».

Jean-Michel Frodon

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Critique de cinéma
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