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La longue route vers l'abandon de la touche Caps Lock

Christopher Beam, mis à jour le 13.06.2013 à 12 h 20

Le nouvel ordinateur de Google abandonne la touche Caps Lock, qui verrouille le clavier en mode majuscules. C'est le signe qu'on s'approche de la fin de cette touche désuette qui n'a plus lieu d'être depuis longtemps.

Hear Ye! 2/ ScottieT812 via Flickr CC License By

Hear Ye! 2/ ScottieT812 via Flickr CC License By

LA FIN EST PROCHE. C’est le message qu’a lancé Google début décembre en révélant sur nouvel ordi portable, le Google Cr-48 Notebook. Cet ordinateur est pourvu de nombreuses nouveautés –OS Chrome, design simplifié et haut-débit gratuit. Mais le changement le plus audacieux est peut-être l’abandon de la touche Caps Lock (Verrouillage Majuscules). A sa place, un bouton de recherche, indiqué par un symbole de loupe. Les utilisateurs peuvent toutefois utiliser cette touche comme un bon vieux Caps Lock; ils devront seulement changer deux ou trois paramètres. Le défaut, c’est que si vous voulez écrire en capitales, il faut maintenir la touche «Shift» enfoncée.

L'origine de la touche Caps Lock

Ce qui est le plus choquant dans cette histoire, ce n’est pas que Google se débarrasse de cette touche –c’est qu’elle ait survécu aussi longtemps. La Caps Lock vient des machines à écrire. La première à intégrer du bas de casse et de la capitale d’imprimerie fut la Remington n°2, introduite en 1878 (Avant cela, les machines à écrire n’imprimaient qu’en capitale. Cessez de me crier dessus, écrivains du XIXe siècle!) Les lettres capitales étaient tapées en maintenant une  touche «shift» enfoncée, qui permettait à une autre partie de la tige de frapper le ruban encreur.

Le problème, c’est qu’il était difficile de maintenir la touche shift enfoncée pour plus de quelques lettres. Les constructeurs eurent donc l’idée d’ajouter une touche de verrouillage qui permettait au chariot de rester en position haute jusqu’à ce qu’une nouvelle pression sur la touche soit exercée. Les machines à écrire n’avaient pas de fonction italique ou souligné (cette dernière fonction apparût par la suite). Les capitales étaient donc le seul moyen de mettre des mots en valeur.

Les premiers ordinateurs n’avaient pas de touches shift, tout le texte étant en capitales. Mais lorsque des PC grand public comme le Commodore 64 et l’Atari 800 furent introduits à la fin des années 1970 et au début des années 1980, les fabricants essayèrent de les faire ressembler au maximum à des machines à écrire. Les consommateurs étaient un peu méfiants à l’égard de ces nouvelles machines, la familiarité était donc importante. Ce qui signifiait la présence d’un «Shift Lock» ou d’un «Caps Lock» des familles. (Il y a une différence: les Shift Lock impriment les symboles secondaires de toutes les touches, comme le % et le #, le Caps Lock se contente de faire passer les lettres en capitales).

A cette époque, la touche Caps Lock n’avait pas de place fixe. Certains fabricants la plaçaient à droite du clavier, d’autre en bas à gauche, en dessous de la touche shift. Ce n’est que lorsqu’IBM adopta le clavier modèle 101/102 M en 1984 que la touche Caps Lock devint calée, de manière semi-permanente, dans sa position actuelle, au-dessus de la touche Shift. (L’ISO certifia ce clavier en 1994.) Les premières touches Caps Lock restaient d’ailleurs en position basse quand on les actionnait ; une simple pression les faisaient remonter en position haute. Pour réduire les coûts, les compagnies passèrent bientôt à des touches classiques, avec un voyant lumineux indiquant lorsque la touche était activée.

Feu l'utilité de la Caps Lock

La touche Caps Lock avait son utilité au bon vieux temps. Une partie des premiers ordinateurs étaient des machines commerciales utilisées pour entrer des codes de produits et autres suites de lettres en capitales et de chiffres. Une partie des premiers langages informatiques, comme le FORTRAN et le Basic étaient intégralement rédigés en capitales. (Il n’était pourtant pas toujours nécessaire d’utiliser la touche Caps Lock –un «a» tapé en bas de casse devenait automatiquement un « à l’écran.

Au XXIe siècle, la touche Caps Lock n’est qu’un fléau démodé. L’utilisation actuelle des ordinateurs –surfer sur Internet, rédiger des devoirs, chatter en ligne– ne nécessite pas vraiment l’utilisation massive de lettres en capitales. En 2010, les utilisateurs les plus courants de la Caps Lock sont des commentateurs enragés et des personnes âgées ne connaissant rien à l’informatique. La localisation de la touche peut provoquer des aCCIDENTS DE FRAPPE lorsque votre petit doigt cherche la touche A.

Pire, la touche Caps Lock utilise un espace qui pourrait bien être utilisé pour des fonctionnalités plus intéressantes, comme un Control ou même un second bouton d’Entrée. En 2006 le programmeur belge Pieter Hintjen a lancé la campagne «Caps off» pour persuader les fabricants d’abandonner la touche. Son slogan: «ARRETEZ DE CRIER!» De nombreuses publications en ligne bannissent les commentaires en capitales. Certaines personnes ont ôté la touche offensante de leur clavier en signe de protestation.

Pourquoi la touche Caps Lock est-elle demeuré si longtemps en place? L’explication la plus simple est l’inertie technologique. Les compagnies informatiques sont depuis longtemps obsédées par les questions de compatibilité rétroactive, soit la capacité de tout nouveau matériel à faire tourner d’anciens logiciels. Les gens achèteront plus facilement un ordinateur s’ils savent pouvoir accéder à leurs anciens fichiers et ne pas avoir à changer leurs habitudes. C’est pourquoi les ordinateurs n’ont cessé de voir les fonctions se rajouter: plus de touches, plus de programmes, plus de fonctions. C’était déjà cette logique qui avait vu le passage de la touche Caps Lock de la machine à écrire à l’ordinateur; tous les concepteurs de clavier se sont donc sans doute dits de concert: «surtout, ne touchons à rien!»

La touche Caps Lock a naturellement ses mérites. Il est évident que les lettres en capitales d’imprimerie mettent DAVANTAGE L’ACCENT sur les mots que les lettres en gras ou en italique. (Vous voyez ce que je veux dire?) Elle est également utile en HTML et dans certains documents légaux. Le monde des jeux offre une autre niche d’utilisation: si le bouton Shift vous permet de courir… vous pouvez courir sans jamais vous arrêter. Et sans Caps Lock, comment Kanye West pourrait-il s’exprimer ? (Exemple de Tweet : «JE VIENS D’ARRIVER A LONDRES!!! IL FALLAIT QUE J’APPUIE SUR LA TOUCHE CAPS LOCK! JE NE TAPE PAS EN CAPS PARCE QUE JE SUIS DINGUE JE TAPE EN CAPS PARCE QUE JE SUIS PARESSEUX!»

La touche Caps Lock n’est pas la seule à mériter des critiques. Les touches de fonctions (F1 à F12) sont inutiles à l’utilisateur moyen. Le Scroll Lock date de l’époque du DOS, lorsqu’il fallait utiliser les flèches pour monter ou descendre sur l’écran. Les touches Pause et Arrêt, vestiges de l’époque des télétypes, ne sont qu’exclusivement ou presque utilisées par des programmeurs. Même le nouveau bouton de recherche de Google peut provoquer des ennuis. Si vous appuyez sur la touche Caps Lock, vous ne changez que le texte. Si vous appuyez sur la touche de Recherche, vous ouvrez une fenêtre de navigateur.

Changer le langage

La disparition de la touche Caps Lock améliorera-t-elle la civilité sur la toile, comme l’a expliqué un employé de Google à Business Insider? Cela est douteux. Si quelqu’un souhaite faire exploser sa réaction sous une vidéo YouTube en capitales, il peut toujours le faire. (La meilleure manière de mettre l’accent sur un texte est de taper Shift-F3. J’imagine donc que ces touches de fonction ne sont pas totalement inutiles.) Il est de toute façon possible d’écrire des grossièretés en bas de casse.

La décision de Google de se séparer de cette touche maudite est sans doute un signe plus clair du déclin de la casse. Les e-mails et les textos étant devenus des formes courantes de communication, les exigences orthographiques et grammaticales ont diminué. Les capitales ne sont pas nécessaires pour vous faire comprendre –pourquoi se faire suer avec la touche Shift, sans même parler de la touche Caps Lock ?

«peut-être que le jour viendra où les capitales seront démodées et ne seront plus que de simples embellissements», écrit Virginia Montecino, ancien professeur de technologie à l’Université George Mason dans un e-mail sans capitales. «je sens une simplification du texte, dans un monde où de plus en plus de gens qu’auparavant communiquent sous la forme écrite, traversant les barrières de génération, de sexe, de nationalité, de frontières et d’idéologies».

Google a éliminé la touche Caps Lock pour simplifier le clavier. Il pourrait simplifier le langage également. Google a-t-il l’intention de remanier l’anglais lui-même? Le clavier du nouveau Cr-48 notebook nous donne un indice: les lettres sont en bas de casse.

Christopher Beam

Traduit par Antoine Bourguilleau

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