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Ce qu'un mystérieux tableau peut nous apprendre sur la propagande nord-coréenne

Foreign Policy, mis à jour le 01.01.2011 à 11 h 02

Un mystérieux tableau a fait son apparition à la galerie d'art de Rajin, en Corée du Nord. Et s'il s'agissait du premier portrait propagandiste de Kim Jong-un, descendant de Kim Jong-il et futur leader du pays?

Depuis que Kim Jong-un a été présenté au public, fin septembre 2010, alors qu’il était promu au rang de général et se voyait nommé à un certain nombre de postes clés au sein du Parti du travail de Corée (le parti au pouvoir en Corée du Nord), on attend d’en savoir un peu plus sur le fils cadet de Kim Jong-il. Comment le jeune homme va-t-il s’intégrer au sein du système idéologique de la République populaire démocratique de Corée (RPDC)?

La plupart des Nord-Coréens trouvent que Kim Jong-un a surgi de nulle part. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle l’appareil de propagande de la RPDC doit donner des explications convaincantes pour renforcer sa légitimité en tant que prochain leader suprême du pays. Bien plus qu’une simple question théorique que se posent les observateurs de Pyongyang, ou bien l’expression d’un autre insolite culte de la personnalité —comme sous Staline—, c’est une des questions stratégiques qui détermineront le crédit politique de Kim Jong-un. Plus important encore, ce sera un facteur décisif pour le futur de la Corée du Nord, qui intéresse au plus haut point ses voisins, les Etats-Unis et la communauté internationale. Par conséquent, il faut prendre très au sérieux même la plus insignifiante des actualités concernant le rôle de Kim Jong-un. En même temps, il faut veiller à ne pas faire uniquement des interprétations qui nous conviennent.

Un personnage énigmatique

Le 1er décembre, on m’a envoyé une photo de ce qui pourrait être le premier portrait en pied de Kim Jong-un. Percy Toop, un touriste canadien, l’avait photographié le 27 octobre 2010, à la galerie d’art de Rajin, située dans le nord-est du pays. Ce monsieur a l’impression qu’il s’agit d’une pièce récente qui est venue compléter la collection de photos de famille, où on trouve notamment Kim Il-sung et sa première épouse, Kim Jong-suk ainsi que leur fils, Kim Jong-il, l’actuel dirigeant de la Corée du Nord. L’édition du 4 décembre du journal canadien The Globe and Mail consacrait rien moins que sa une à la peinture en question.

On y voit un jeune Coréen debout au bord d’un lac (ou une rivière), en Europe peut-être. A l’arrière-plan, une grande cathédrale gothique. Le regard du jeune homme est tourné vers le soleil levant —vers l’est, vers son pays d’origine. Ou peut-être est-ce vers l’ouest, là où se couche le soleil? Son expression mêle tristesse et détermination. Il porte une casquette presque identique à celle que l’on voit sur la tête de Kim Il-sung sur les peintures et photographies, quand il avait à peu près le même âge. Son uniforme est du même style que celui porté par Kim Il-sung et les siens durant la période coloniale (1910 à 1945) et plus tard. A première vue, la plupart des spécialistes (moi y compris) se sont dit: «c’est Kim Jong-un en Suisse. Quoique… ça pourrait bien être une autre représentation de Kim Il-sung?»

Sa tenue et son visage rappellent beaucoup Kim Il-sung. Qui plus est, la casquette semble identique. On ne distingue pas d’insigne au niveau de la poitrine du jeune homme. Kim Il-sung n’en porterait évidemment pas. Mais quid de Kim Jong-un? Ne devrait-il pas arborer un insigne, comme tout bon Nord-Coréen? Cette indication semble suffisante pour affirmer que le jeune homme qui figure sur ce tableau n’est autre que Kim Il-sung.

En Corée du Nord, cependant, les choses ne sont pas si simples. L’objectif de l’artiste et du propagandiste peuvent avoir été de représenter un Kim Jong-un ressemblant le plus possible à son grand-père. Les observateurs ont déjà constaté ce phénomène lorsque le petit dernier des «Kim» est apparu en public lors de la conférence du parti en septembre 2010. Son visage, sa coupe de cheveu, ses vêtements; on avait presque l’impression que l’«Eternel président» avait ressuscité. En outre, les Nord-Coréens retirent parfois leur badge lorsqu’ils sont à l’étranger et veulent se faire discrets.

Des indices dans le décor

Il semble dès lors inutile de s’attarder sur le sujet —l’homme représenté sur cette peinture— pour deviner son identité. La clé semble se trouver autour de lui, dans le décor. De prime abord, le paysage de fond pourrait être suisse, français ou allemand. On sait cependant que Kim Il-sung n’a pas voyagé en Europe avant 1956 —pas officiellement en tout cas. Les autres révolutionnaires sont rarement dépeints de la sorte. Seul «le chef» est représenté ainsi dans les œuvres d’art. Si c’est bien un paysage européen, il y a de fortes chances que jeune homme du tableau soit Kim Jong-un.

Mais est-ce bien l’Europe? On sait bien que des églises de style néo-gothique ont été érigées sur d’autres continents…

Il y a quelques années, lorsque je marchais de chez moi (Manhattan) jusqu'à mon bureau à l’Université de Columbia, je passais tous les jours devant la cathédrale Saint-Jean le Divin. Cette cathédrale a été bâtie au début du 20e siècle, mais ressemble beaucoup (aux yeux du non-spécialiste que je suis en tout cas) à la médiévale Notre-Dame de Paris. L’église que l’on voit ici pourrait être l’église catholique des bords de la rivière Songhua à Jilin (Chine). (Regardez cette photo prise récemment.) L’ancienne cathédrale de Jilin est en fait plus éloignée de la rivière, mais il se peut que le peintre se soit accordé une licence artistique. Cet édifice religieux ne permet donc pas d’identifier l’endroit avec certitude.

Il faut donc regarder à gauche. Tout à fait au fond, on aperçoit des maisonnettes, clairement de style européen. Enfin, c’est l’impression que j’ai… Il est vrai qu’à l’occasion d’un récent voyage dans les trois provinces du nord-est de la Chine, on a attiré mon attention sur des maisons dont le style permettait de dire si elles appartenaient à des Chinois hans ou à la minorité coréenne. Réflexion faite, les deux premières habitations en partant de la gauche pourraient très bien être chinoises. La troisième semble même posséder un toit typique de l’Asie de l’Est.

D’autres éléments laissent penser qu’il s’agit bien de la Chine et non pas de la région riche de l’Europe. Si l’homme de cette peinture est Kim Jong-un, nous verrions derrière lui une petite ville suisse au bord d’un lac; ce serait vers l’an 2000. La Suisse est un pays riche. Aussi, les maisons avec vue sur le lac coûteraient très cher. Elles seraient donc sans doute bien plus cossues que ces simples petites maisons de campagne. De plus, les villes européennes se sont développées autour de leurs églises et cathédrales. Or, l’édifice religieux qui se détache de ce tableau semble plutôt isolé. Enfin, et cet argument n’est pas des moindres, l’image d’une ville suisse typique comporte souvent les Alpes en toile de fond. Il n’y a pourtant pas l’ombre d’une montagne sur cette peinture.

C’est pourquoi ce décor doit plutôt être chinois et non européen. Quelques doutes subsistent toutefois, car le fond est quelque peu voilé. En tout état de cause, on ne peut pas être certain qu’il s’agisse de la Suisse.

La date du tableau n’est pas d’une plus grande aide; au contraire, elle soulève un certain nombre de questions. Le peintre a daté son œuvre du 16 février 2001. Si cette date est exacte, on peut quasiment écarter l’hypothèse que le jeune homme du tableau est Kim Jong-un. Car même si la décision de faire de lui le successeur du dirigeant de la Corée du Nord avait déjà été prise autour de 2005, ce tableau aurait toujours été réalisé trop tôt. Nous sommes, là encore, loin d’avoir résolu notre problème. Ceux qui s’intéressent à l’art et la propagande nord-coréens savent que leurs œuvres et documents sont souvent antidatés pour que les nouvelles politiques ne donnent pas une trop forte impression de changement. En voici deux exemples-phares: le songun («l’armée avant tout») et le juche , la doctrine nord-coréenne d’autosuffisance économique et d’autonomie militaire. Il est tout à fait réaliste de penser que l’histoire de Kim Jong-un sera, à un moment ou un autre, antidatée.

Le mystère s'épaissit

Cette date est un véritable mystère. C’est la date d’anniversaire de Kim Jong-il, mais rares sont les tableaux nord-coréens dont la date soit si précise. Quel en est le sens? Cette date est-elle censée correspondre à la date de naissance du fils de Kim Il-sung? Serait-ce un hommage rendu par Kim Jong-il à son père et une autre tentative de s’associer à sa tradition révolutionnaire? C’est tout à fait possible, d’autant plus qu’on a découvert cette peinture dans une ville située près de la Chine.

Kim Il-sung a passé une grande partie de sa jeunesse dans le nord-est de la Chine, un point régulièrement rappelé dans les supports de propagande nord-coréens. La fréquence de ces rappels a nettement augmenté dans le cadre de ce qui semble être une campagne de sensibilisation à la proximité traditionnelle entre la Chine et la Corée du Nord. Ce tableau pourrait donc s’inscrire dans la nouvelle politique nord-coréenne visant à mettre l’accent sur le passé révolutionnaire que partagent les deux pays, à rassurer les touristes chinois qui ont réalisé d’importants investissements dans la région. Le fait que, cette année, l’Arirang —chanté par les foules— comporte un nouveau chapitre sur cette amitié Chine-Corée du Nord, en est un exemple parmi tant d’autres. Autrement, la date serait-elle une référence au jeune homme qui figure sur le tableau? Jusqu'ici, nous n'avons rien de concluant.

Savons-nous qui sont ces artistes nord-coréens? Selon l’un des grands spécialistes occidentaux de l’art nord-coréen (qui souhaite rester anonyme), au moins un des deux artistes dont le nom est inscrit sur le tableau s’appelle Im Hyok. On l’associe au chosonhwa (style figuratif avec une technique traditionnelle au pinceau développée en Corée du Nord et très populaire là-bas). Il souligne également que des peintures similaires (telles que celle de Kim Il-sung au bord du Songhua et devant l’église catholique) ont été identifiées dans les années 80. Autrement dit, ce n’est pas le seul tableau de ce genre. Et il n’est en aucun cas nouveau. Les spécialistes de la Corée du Nord appellent ce phénomène le complexe de Colomb: en 1492, Christophe Colomb pense avoir découvert l’Amérique, alors que les Vikings et, naturellement, les Amérindiens, habitent les lieux depuis longtemps déjà.

Le fait que ce tableau soit apparu dans une région de Corée du Nord relativement isolée et non dans sa capitale, Pyongyang, appelle aussi différentes interprétations. On s’attendrait plutôt à ce que la naissance d’un nouveau culte se fasse sur la plaque tournante de la propagande, la capitale du pays. D’un autre côté, les spécialistes qui étudient depuis longtemps la Corée du Nord s’accordent à dire qu’il est souvent plus facile de découvrir les dessous du pays dans les provinces, car le contrôle du pouvoir central y est plus lâche.

A moins d’avoir la confirmation officielle d’une autorité nord-coréenne (le peintre ou la galerie) sur l’identité de l’homme au cœur de ce tableau, nous ne saurons pas avec certitude s’il s’agit d’un portrait en pied de Kim Il-sung —comme il en existe d’autres— ou la première peinture connue de Kim Jong-un. Les éléments que j’ai exposés précédemment laissent supposer que ce n’est pas le fils cadet de Kim Jong-il en Europe —aussi enthousiasmant que cela puisse être—, mais qu’il s’agit plutôt de Kim Il-sung dans le nord-est de la Chine. Autrement dit, il s'agit certainement d'une supercherie.

Cela ne nous empêche pas de spéculer sur les implications de ce tableau s'il s'agissait effectivement d'un portrait de Kim Jong-un. Tôt ou tard, ces peintures finiront par être largement révélées, et l’histoire personnelle du nouveau dirigeant nord-coréen devra être écrite et présentée à la population. Il faudra qu’elle soit conforme à l’idéologie de la Corée du Nord. Partons donc du principe que ce tableau représente bien le futur leader du pays.

Légitimiser Kim Jong-Un 

Selon les mythes nord-coréens officiels entourant les leaders suprêmes, en 1925, Kim Il-sung (à l’époque, encore appelé par son vrai nom, Kim Song-ju), quitte son pays à l'âge de 13 ans pour la Mandchourie. Il part en promettant de ne rentrer qu’après avoir libéré la Corée du Nord, alors occupée par l’Empire japonais.

Un des moment-clés pour la propagande nord-coréenne et la naissance du mythe sur Kim Il-sung. Ce dernier exprime ses sentiments dans son autobiographie officielle (PDF): «Pendant que je chantais, je me demandais si j’allais un jour ressentir de nouveau notre terre, quand j’allais revenir au pays de mes ancêtres. Je me sentais à la fois triste et déterminé. Je jurai ne jamais revenir en Corée jusqu’à ce qu’elle soit libérée.»

J’ai déjà évoqué plus haut cette double expression qui se dégage du visage du personnage. Cette impression est peut-être totalement voulue, auquel cas elle ferait partie du plan de propagande. Kim Il-sung jouit d’une très grande popularité auprès des Nord-Coréens. Ces derniers le regrettent très souvent et affirment que la vie était bien meilleure sous son règne. J’ai expliqué dans un autre article qu’il sera difficile de rendre légitime un dirigeant de la troisième génération en faisant valoir son lien de parenté avec Kim Jong-il. En revanche, en le présentant comme un autre brillant descendant de Kim Il-sung, les propagandistes nord-coréens ont peut-être trouvé un moyen de perpétuer le leadership politique pour une durée indéterminée. La question qui reste sans réponse est la suivante: quel genre de dirigeant Kim Jong-un et ceux susceptibles de lui succéder seront-ils? Des dictateurs à l’image de Mao Zedong ou des chefs d’un leadership collectif et autocratique, tel Hu Jintao?

L’avenir de la RPDC

Outre ces questions d’ordre général, ce qui compte le plus pour l’avenir de la Corée du Nord, c’est le type de politiques qui seront mises en place par Kim Jong-un et les siens. Sera-t-il un leader extrémiste, comme le supposent certains analystes depuis que le pays a tiré des obus sur l’île sud-coréenne de Yeonpyeong le 23 novembre? Ou sera-t-il le réformateur qui sortira son pays de cette impasse économique? Kim Jong-un deviendra-t-il le Deng Xiaoping nord-coréen?

Ah, que ce serait réjouissant si le tableau de la galerie d’art de Rajin nous apportait quelque indice là-dessus! Si cette toile représentait Kim Jong-un (je réitère que c’est peu probable), nous pourrions y trouver des raisons d’être optimistes. La rumeur court depuis longtemps que Kim Jong-un aurait passé une bonne partie de ses jeunes années en Europe, où il aurait été en contact avec des réalités pour le moins très différentes de celles de son pays natal. Ce tableau indiquerait que ce séjour en Occident sera non seulement publiquement admis, mais constituera une partie substantielle de son histoire.

Dans tous les cas, il sera intéressant de voir si et comment la propagande nord-coréenne justifiera le départ de Kim Jong-un. En 1925, Kim Il-sung avait quitté la Corée du Nord parce que son statut de colonie avait conduit à une situation désastreuse et qu’il avait à cœur de libérer son pays. La raison et les motivations du voyage de Kim Jong-un devront bien sûr être différentes.

Etre absent de la péninsule coréenne est une douleur quasi insoutenable pour tout bon patriote nord-coréen. En ce sens, vivre à l’étranger représente un immense sacrifice personnel —c’est en tout cas ainsi qu’on présente la chose. L’abnégation est un thème récurrent du culte de la personnalité; il concerne la première épouse de Kim Il-sung, Kim Jong-suk, mais aussi Kim Il-sung et Kim Jong-il. Le sacrifice est reflété dans de nombreux récits et tableaux, où l'on voit ces personnages travailler pendant de longues heures, effectuer d’épuisants voyages, se soucier du moindre détail, partager leur repas rudimentaire avec des soldats, dormir à même le sol dans une cabane de paysan et ainsi de suite. Nous avons donc des raisons de penser que l’exil de Kim Jong-un sera soit passé sous silence, soit présenté comme une épreuve qu’il s’est délibérément infligé pour étudier l’ennemi.

Mythe et descendance

Une autre tradition, née au 19e siècle, appelée «style oriental, technologie occidentale» et qui a maintenant été intégrée au juche, peut également nous éclairer. Elle incite les Coréens à puiser dans la sagesse étrangère, à en éliminer tous les mauvais éléments, et à appliquer cette nouvelle version aux conditions propres à leur pays.

Mais qui a donc envoyé le jeune Jong-un à l’étranger subir tant de «douleur»? Est-ce son père ou son grand-père? On pourrait penser qu’il s’agit de ce dernier, Kim Il-sung, dans la mesure où il représente la véritable source de pouvoir et de légitimité en Corée du Nord. Cependant, si Kim Jong-un est effectivement âgé de 27 ans, comme le disent les medias, il a dû naître vers 1983. Dans ce cas, Kim Il-sung ne peut l’avoir envoyé à l’étranger quand il avait 13 ans, puisque le grand-père est décédé en 1994, quand Kim Jong-un n’avait que 11 ans. Conclusion, soit cette version sera abandonnée, soit on modifiera la date de naissance de Jong-un et on dira qu’il est né en 1981, ce qui ferait passer le voyage d’ablégation de Kim Jong-un en Occident pour une sorte de dernière volonté de Kim Il-sung. C’est déjà arrivé par le passé: des sources russes soutiennent que Kim Jong-il est né avant 1942.

Si la propagande nord-coréenne prétend que Kim Jong-un est parti à l’étranger pour répondre au souhait de son grand-père, cela permettrait d’établir le lien, jusqu’ici inexistant, entre le nouveau leader et la première génération, en contournant peu ou prou la deuxième génération représentée par Kim Jong-il. Kim Jong-un et tous les futurs dirigeants nord-coréens tireraient leur légitimité directement de Kim Il-sung. Cependant, si on raconte que c’est Kim Jong-il qui a demandé à son fils de partir à l’étranger, ce serait alors un signe de légitimité procédant de la transmission de père en fils, c’est-à-dire de «génération en génération», suivant la descendance directe.

Un espoir pour le pays des Kim

Enfin, et c’est un point extrêmement important, pour ceux qui, comme moi, sont convaincus que la Corée du Nord devra tôt ou tard revenir à une politique —prudente mais inévitable— de réforme économique, le fait que l’expérience occidentale du nouveau dirigeant devienne une pièce maîtresse de son mythe (ou du «texte», comme l’appelle le spécialiste de la Corée du Nord Brian Myers) est synonyme d’espoir. On peut, en effet, espérer que des tentatives de réformes «de style occidental» aient lieu en Corée du Nord dans un avenir proche. Malgré le contexte de conflit militaire en mer Jaune et étant donné le besoin urgent de réforme et d’ouverture de l’économie nord-coréenne, c’est une véritable lueur d’espoir.

Vous comprenez pourquoi il est si tentant de balayer tous les doutes à propos de ce tableau et considérer qu'il s'agit bel et bien d'une représentation de Kim Jong-un. Encore une fois, ce n’est très probablement pas le cas. Des peintures de ce type de Kim Il-sung existent depuis les années 80 (peut-être même plus tôt) et c’est sans doute la ville chinoise de Jilin des années 30 qui fait ici office de décor. Par ailleurs, l’idée de faire naître un culte de la personnalité de Kim Jong-un dans la galerie d’art de Rajin en mettant en avant son exil européen est tirée par les cheveux.

Je propose donc que nous prenions cet exemple à la fois comme une étude de Pyongyangologie fondée sur les anecdotes et comme une mise en garde; il est en effet très facile de tirer des conclusions lourdes de conséquences à partir de preuves douteuses. Faut-il avoir recours à une expertise culturelle? De toute évidence. Sans cela, nous risquons de créer des politiques sur la base d’une pure duperie.

Rüdiger Frank

Traduit par Micha Cziffra

Photo: le mystérieux tableau / Percy Toop, Galerie d'art de Rajin 

Depuis que Kim Jong-un http://www.slate.fr/lien/28205/qui-est-kim-jong-un a été présenté au public, fin septembre 2010, alors qu’il était promu au rang de général et se voyait nommé à un certain nombre de postes clés http://38north.org/2010/10/1451/ au sein du Parti du travail de Corée (le parti au pouvoir en Corée du Nord), on attend d’en savoir un peu plus sur le fils cadet de Kim Jong-il. Comment le jeune homme va-t-il s’intégrer au sein du système idéologique de la République populaire démocratique de Corée (RPDC)?

 

La plupart des Nord-Coréens trouvent que Kim Jong-un a surgi de nulle part. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle l’appareil de propagande de la RPDC doit donner des explications convaincantes pour renforcer sa légitimité en tant que prochain leader suprême du pays. Bien plus qu’une simple question théorique que se posent les observateurs de Pyongyang ou l’expression d’un autre insolite culte de la personnalité – comme sous Staline –, c’est une des questions stratégiques qui détermineront le crédit politique de Kim Jong-un. Plus important encore, ce sera un facteur décisif pour le futur de la Corée du Nord, qui intéresse au plus haut point ses voisins, les Etats-Unis et la communauté internationale. Par conséquent, il faut prendre très au sérieux même la plus insignifiante des actualités concernant le rôle de Kim Jong-un. En même temps, il faut faire très attention à ne pas faire uniquement des interprétations qui nous conviennent.

Mais qui est donc le jeune homme du tableau?

Le 1er décembre, on m’a envoyé une photo de ce qui pourrait être le premier portrait en pied de Kim Jong-un. Percy Toop, un touriste canadien, l’avait photographié le 27 octobre 2010, à la galerie d’art de Rajin, située dans le nord-est du pays. Ce monsieur a l’impression qu’il s’agit d’une pièce récente qui est venue compléter la collection de photos de famille, où on trouve notamment Kim Il-sung http://www.larousse.fr/encyclopedie/personnage/Kim_Il-sung/127497 et sa première épouse, Kim Jong-suk http://fr.wikipedia.org/wiki/Kim_Jong-suk ainsi que leur fils, Kim Jong-il, l’actuel dirigeant de la Corée du Nord. L’édition du 4 décembre du journal canadien The Globe and Mail consacrait rien moins que sa une http://www.theglobeandmail.com/news/world/asia-pacific/north-koreas-kim-jong-un-portrait-of-a-leader-in-the-making/article1825310/singlepage/ à la peinture en question.

Enigmatique personnage

On y voit un jeune Coréen debout au bord d’un lac (ou une rivière), en Europe peut-être. A l’arrière plan, une grande cathédrale gothique. Le regard du jeune homme est tourné vers le soleil levant – vers l’est, vers son pays d’origine. Ou peut-être est-ce vers l’ouest, là où se couche le soleil? Son expression mêle tristesse et détermination. Il porte une casquette presque identique à celle que l’on voit sur la tête de Kim Il-sung sur les peintures et photographies, quand il avait à peu près le même âge. Son uniforme est du même style que celui porté par Kim Il-sung et les siens durant la période coloniale (1910 à 1945) et plus tard. A première vue, la plupart des spécialistes (moi y compris) se sont dit: «c’est Kim Jong-un en Suisse. Quoique… ça pourrait bien être une autre représentation de Kim Il-sung?»

Sa tenue et son visage rappellent beaucoup Kim Il-sung. Qui plus est, la casquette semble identique. On ne distingue pas d’insigne au niveau de la poitrine du jeune homme. Kim Il-sung n’en porterait évidemment pas. Mais quid de Kim Jong-un? Ne devrait-il pas arborer un insigne, comme tout bon Nord-Coréen? Cette indication semble suffisante pour affirmer que le jeune homme qui figure sur ce tableau n’est autre que Kim Il-sung.

En Corée du Nord, cependant, les choses ne sont pas si simples. L’objectif de l’artiste et du propagandiste peuvent avoir été de représenter un Kim Jong-un ressemblant le plus possible à son grand-père. Les observateurs ont déjà constaté ce phénomène lorsque le petit dernier des «Kim» est apparu en public lors de la conférence du parti en septembre 2010. Son visage, sa coupe de cheveu, ses vêtements – on avait presque l’impression que l’«Eternel président» avait ressuscité. En outre, les Nord-Coréens retirent parfois leur badge lorsqu’ils sont à l’étranger et veulent se faire discrets.

Une analyse du décor s’impose

Il semble dès lors inutile de s’attarder sur le sujet, l’homme représenté sur cette peinture, pour connaître son identité. La clé semble se trouver autour de lui, dans le décor. De prime abord, le paysage de fond pourrait être suisse, français ou allemand. On sait cependant que Kim Il-sung n’a pas voyagé en Europe avant 1956 – pas officiellement en tout cas. Les autres révolutionnaires sont rarement dépeints de la sorte. Seul «le chef» est représenté ainsi dans les œuvres d’art. Si c’est bien un paysage européen, il y a de fortes chances que jeune homme du tableau soit Kim Jong-un.

Mais est-ce bien l’Europe? On sait bien que des églises de style néo-gothique ont été érigées sur d’autres continents…

Il y a quelques années, lorsque je marchais de chez moi (Manhattan) pour me rendre à mon bureau à l’Université de Columbia, je passais tous les jours devant la cathédrale Saint-Jean le Divin http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/6/6e/St_John_the_Divine_NYC.jpg/250px-St_John_the_Divine_NYC.jpg . Cette cathédrale a été bâtie au début du 20ème siècle, mais ressemble beaucoup (aux yeux du non-spécialiste que je suis en tout cas) à la médiévale Notre Dame de Paris. L’église que l’on voit ici pourrait être l’église catholique des bords de la rivière Songhua à Jilin http://fr.wikipedia.org/wiki/Jilin_%28Jilin%29 (Chine). (Regardez cette photo http://www.flickr.com/photos/ken_larmon/4283857517/ prise récemment.) L’ancienne cathédrale de Jilin est en fait plus éloignée de la rivière, mais il se peut que le peintre se soit accordé une licence artistique. Cet édifice religieux ne permet donc pas d’identifier l’endroit avec certitude.

Il faut donc regarder à gauche. Tout à fait au fond, on aperçoit des maisonnettes clairement de style européen. Enfin, c’est l’impression que j’ai… Il est vrai qu’à l’occasion d’un récent voyage dans les trois provinces du nord-est de la Chine, on a attiré mon attention sur des maisons dont le style permettait de dire si elles appartenaient à des Chinois hans http://fr.wikipedia.org/wiki/Han_%28ethnie%29 ou à la minorité coréenne. Réflexion faite, les deux premières habitations en partant de la gauche pourraient très bien être chinoises. La troisième semble même posséder un toit typique de l’Asie de l’Est.

D’autres éléments laissent penser qu’il s’agit bien de la Chine et non pas de la région riche de l’Europe. Si l’homme de cette peinture est Kim Jong-un, nous verrions derrière lui une petite ville suisse au bord d’un lac; ce serait vers l’an 2000. La Suisse est un pays riche. Aussi, les maisons avec vue sur le lac coûteraient très cher. Elles seraient donc sans doute bien plus cossues que ces simples petites maisons de campagne. De plus, les villes européennes se sont développées autour de leurs églises et cathédrales. Or, l’édifice religieux qui se détache de ce tableau semble plutôt isolé. Enfin, et cet argument n’est pas des moindres, l’image d’une ville suisse typique comporte souvent les Alpes en toile de fond. Il n’y a pourtant pas l’ombre d’une montagne sur cette peinture.

C’est pourquoi ce décor doit plutôt être chinois et non européen. Quelques doutes subsistent toutefois, car le fond est quelque peu voilé. En tout état de cause, on ne peut pas être certain qu’il s’agisse de la Suisse.

La date du tableau n’est pas d’une plus grande aide. Au contraire, elle soulève un certain nombre de questions. Le peintre a daté son œuvre du 16 février 2001. Si cette date est exacte, on peut quasiment écarter l’hypothèse que le jeune homme du tableau est Kim Jong-un. Car même si la décision de faire de lui le successeur du dirigeant de la Corée du Nord avait déjà été prise autour de 2005, ce tableau aurait été réalisé trop tôt. Nous sommes, là encore, loin d’avoir résolu notre problème. Ceux qui s’intéressent à l’art et la propagande nord-coréens savent que leurs œuvres et documents sont souvent antidatés pour que les nouvelles politiques ne donnent pas une trop forte impression de changement. En voici deux exemples phares: le songun http://fr.wikipedia.org/wiki/Politique_de_songun («L’armée avant tout») et le juche http://fr.wikipedia.org/wiki/Juche , la doctrine nord-coréenne d’autosuffisance économique et d’autonomie militaire. Il est tout à fait réaliste de penser que l’histoire de Kim Jong-un sera, à un moment ou un autre, antidatée.

De multiples doutes

Cette date est un véritable mystère. C’est la date d’anniversaire de Kim Jong-il. Rares sont les tableaux nord-coréens dont la date soit si précise. Quel en est le sens? Cette date est-elle censée correspondre à la date de naissance du fils de Kim Il-sung? Serait-ce un hommage rendu par Kim Jong-il à son père et une autre tentative de s’associer à sa tradition révolutionnaire? C’est tout à fait possible, d’autant plus qu’on a découvert cette peinture dans une ville qui se situe près de la Chine.

Kim Il-sung a passé une grande partie de sa jeunesse dans le nord-est de la Chine, un point régulièrement rappelé dans les supports de propagande nord-coréens. La fréquence de ces rappels a nettement augmenté dans le cadre de ce qui semble être une campagne de sensibilisation à la proximité traditionnelle entre la Chine et la Corée du Nord. Ce tableau pourrait donc s’inscrire dans la nouvelle politique nord-coréenne visant à mettre l’accent sur le passé révolutionnaire que partagent les deux pays…, à rassurer les touristes chinois qui ont réalisé d’importants investissements dans la région. Le fait que, cette année, l’Arirang http://fr.wikipedia.org/wiki/Arirang,_chanson_traditionnelle_cor%C3%A9enne – chanté par les foules – comporte un nouveau chapitre sur cette amitié Chine-Corée du Nord, est encore un exemple parmi tant d’autres. Autrement, la date serait-elle une référence au jeune homme qui figure sur le tableau? Nous n’avons encore rien de concluant.

Savons-nous qui sont ces artistes nord-coréens? Selon l’un des grands spécialistes occidentaux de l’art nord-coréen (qui souhaite rester anonyme), au moins un des deux artistes dont le nom est inscrit sur le tableau s’appelle Im Hyok. On l’associe au chosonhwa (style figuratif avec une technique traditionnelle au pinceau développée en Corée du Nord et très populaire là-bas). Il souligne également que des peintures similaires (telles que celle de Kim Il-sung au bord du Songhua et devant l’église catholique) ont été identifiées dans les années 80. En d’autres termes, ce n’est pas le seul tableau de ce genre. Et, en aucun cas il n’est nouveau. Les spécialistes de la Corée du Nord appellent ce phénomène le complexe de Colomb: en 1492, Christophe Colomb pense avoir découvert l’Amérique, alors que les Vikings et, naturellement, les Amérindiens habitent les lieux depuis longtemps déjà.

Le fait que ce tableau soit apparu dans une région de Corée du Nord relativement isolée et non dans sa capitale, Pyongyang, appelle aussi différentes interprétations. On s’attendrait plutôt à ce que la naissance d’un nouveau culte se fasse sur la plaque tournante de la propagande, la capitale du pays. D’un autre côté, les spécialistes qui étudient depuis longtemps la Corée du Nord s’accordent à dire qu’il est souvent plus facile de découvrir les dessous du pays dans les provinces, car le contrôle du pouvoir central y est plus lâche.

A moins d’avoir la confirmation officielle d’une autorité nord-coréenne (le peintre ou la galerie) sur l’identité de l’homme au cœur de ce tableau, nous ne saurons pas avec certitude s’il s’agit d’un portrait en pied de Kim Il-sung – comme il en existe d’autres – ou la première peinture connue de Kim Jong-un. Les éléments que j’ai exposés précédemment tendent à laisser supposer que ce n’est pas le fils cadet de Kim Jong-il, ni de l’Europe – aussi enthousiasmant que cela puisse être –, mais qu’il s’agit plutôt de Kim Il-sung dans le nord-est de la Chine. Autrement dit, c’est certainement une supercherie.

Cela ne nous empêche pas de spéculer sur les implications de ce tableau si c’était bien Kim Jong-un dessus. Tôt ou tard, ces peintures finiront par être largement révélées, et l’histoire personnelle du nouveau dirigeant nord-coréen devra être écrite et présentée à la population. Il faudra qu’elle soit conforme à l’idéologie de la Corée du Nord. Partons donc du principe que ce tableau représente bien le futur leader du pays.

Que peut-on vraiment décrypter sur cette toile? 

Selon les mythes nord-coréens officiels entourant les leaders suprêmes, en 1925, Kim Il-sung (à l’époque, encore appelé par son vrai nom, Kim Song-ju), quitte son pays au tendre âge de 13 ans pour la Mandchourie. Il part en promettant de ne rentrer qu’après avoir libéré son pays, alors occupé par l’Empire colonial japonais.

C’est l’un des moments clés de la propagande nord-coréenne et de la naissance du mythe sur Kim Il-sung. Ce dernier exprime ses sentiments dans son autobiographie officielle http://www.korea-dpr.com/lib/202.pdf : «Pendant que je chantais, je me demandais si j’allais un jour éprouver de nouveau notre pays, quand j’allais revenir au pays de mes ancêtres. Je me sentais à la fois triste et déterminé. Je jurai que je ne reviendrais jamais en Corée jusqu’à ce qu’elle soit libérée.»

J’ai déjà évoqué plus haut cette double expression qui se dégage du visage du personnage. Cette impression est peut-être totalement voulue, auquel cas elle ferait partie du plan de propagande. Kim Il-sung jouit d’une très grande popularité auprès des Nord-Coréens. Ces derniers le regrettent très souvent et affirment que la vie était bien meilleure sous son règne. J’ai expliqué dans un autre article http://www.japanfocus.org/-Ruediger-Frank/2930 qu’il sera difficile de rendre légitime un dirigeant de la troisième génération en faisant valoir son lien de parenté avec Kim Jong-il. En revanche, en le présentant comme un autre brillant descendant de Kim Il-sung, les propagandistes nord-coréens ont peut-être trouvé un moyen de perpétuer le leadership politique pour une durée indéterminée. La question qui reste sans réponse http://38north.org/2010/10/1451 est la suivante: quel genre de dirigeant Kim Jong-un et ceux susceptibles de lui succéder seront-ils? Des dictateurs à l’image de Mao Zedong ou des chefs d’un leadership collectif et autocratique, tel Hu Jintao?

Une peinture qui pose des questions sur l’avenir de la RPDC

Outre ces questions d’ordre général, ce qui compte le plus pour l’avenir de la Corée du Nord, c’est le type de politiques qui seront mises en place par Kim Jong-un et les siens. Sera-t-il un leader extrémiste, comme le supposent certains analystes depuis que le pays a tiré des obus sur l’île sud-coréenne de Yeonpyeong http://www.slate.fr/story/26829/kim-jong-il-coree-nord-hugo-chavez le 23 novembre? Ou sera-t-il le réformateur qui sortira son pays de cette impasse économique? Kim Jong-un deviendra-t-il le Deng Xiaoping http://french.peopledaily.com.cn/200106/29/fra20010629_47935.html nord-coréen?

Ah… Que ce serait réjouissant si le tableau de la galerie d’art de Rajin nous apportait quelque indice là-dessus! Si cette toile représentait Kim Jong-un (je réitère que c’est peu probable), nous pourrions y trouver des raisons d’être optimistes. Selon des rumeurs de longue date, Kim Jong-un aurait passé une bonne partie de ses jeunes années en Europe, où il a été en contact avec des réalités, pour le moins, très différentes de celles de son pays natal. Ce tableau indiquerait que se séjour en Occident sera non seulement publiquement admis, mais constituera une partie substantielle de son histoire.

Dans tous les cas, il sera intéressant de voir si et comment la propagande nord-coréenne justifiera le départ de Kim Jong-un. En 1925, Kim Il-sung avait quitté la Corée du Nord parce que le statut de colonie avait engendré une situation désastreuse et qu’il avait à cœur de libérer son pays. La raison et les motivations du voyage de Kim Jong-un devront bien sûr être différentes.

Etre absent de la péninsule coréenne est une douleur quasi insoutenable pour tout bon patriote nord-coréen. En ce sens, vivre à l’étranger représente un immense sacrifice personnel – c’est en tout cas ainsi qu’on présente la chose. L’abnégation est un thème récurrent du culte de la personnalité; il concerne la première épouse de Kim Il-sung, Kim Jong-suk, mais aussi Kim Il-sung et Kim Jong-il. Le sacrifice est reflété dans de nombreux récits et tableaux, où on voit ces personnages travailler pendant de longues heures, effectuer d’épuisants voyages, se soucier du moindre détail, partager leur repas rudimentaire avec des soldats, dormir à même le sol dans une cabane de paysan et ainsi de suite. Nous avons donc des raisons de penser que l’exil de Kim Jong-un sera soit passé sous silence, soit présenté comme une épreuve qu’il s’est délibérément infligé pour étudier l’ennemi.

Image d’ouverture?

Une autre tradition, née au 19ème siècle, connue comme «le style oriental, la technologie occidentale» et qui a maintenant été intégrée au juche, peut également nous éclairer. Elle incite les Coréens à puiser dans la sagesse étrangère, à en éliminer tous les mauvais éléments, et à appliquer cette nouvelle version aux conditions propres à leur pays.

Mais qui a donc envoyé le jeune Jong-un à l’étranger subir tant de «douleur»? Est-ce son père ou son grand-père? On pourrait penser qu’il s’agit de ce dernier, Kim Il-sung, dans la mesure où il représente la véritable source de pouvoir et de légitimité en Corée du Nord. Cependant, si Kim Jong-un est effectivement âgé de 27 ans, comme le disent les medias, il a dû naître vers 1983. Dans ce cas, Kim Il-sung ne peut l’avoir envoyé à l’étranger quand il avait 13 ans, puisque le grand-père est décédé en 1994, quand Kim Jong-un n’avait que 11 ans. Conclusion, soit cette version sera abandonnée, soit on modifiera la date de naissance de Jong-un et on dira qu’il est nait en 1981; ce qui ferait passer le voyage d’ablégation de Kim Jong-un en Occident pour une sorte de dernière volonté de Kim Il-sung. C’est déjà arrivé par le passé: des sources russes soutiennent que Kim Jong-il est né avant 1942.

Si la propagande nord-coréenne prétend que Kim Jong-un est parti à l’étranger pour répondre au souhait de son grand-père, cela permettrait d’établir le lien, jusqu’ici inexistant, entre le nouveau leader et la première génération, en contournant peu ou prou la deuxième génération représentée par Kim Jong-il. Kim Jong-un et tous les futurs dirigeants nord-coréens tireraient leur légitimité directement de Kim Il-sung. Cependant, si on raconte que c’est Kim Jong-il qui a demandé à son fils de partir à l’étranger, ce serait alors un signe de légitimité procédant de la transmission de père en fils, c’est-à-dire de «génération en génération», suivant la descendance directe.

Un espoir pour le pays des Kim

Enfin, et c’est un point extrêmement important, pour ceux qui, comme moi, sont convaincus que la Corée du Nord devra tôt ou tard revenir à une politique – prudente mais inévitable – de réforme économique, le fait que l’expérience occidentale du nouveau dirigeant devienne une pièce maîtresse de son mythe (ou du «texte», comme l’appelle le spécialiste de la Corée du Nord Brian Myers) est synonyme d’espoir. On peut, en effet, espérer que des tentatives de réformes «de style occidental» aient lieu en Corée du Nord dans un avenir proche. Malgré le contexte de conflit militaire en mer Jaune http://www.lepoint.fr/monde/mer-jaune-la-coree-du-nord-menace-25-11-2010-1266714_24.php et étant donné le besoin urgent de réforme et d’ouverture de l’économie nord-coréenne, c’est une véritable lueur d’espoir.

Vous comprenez pourquoi il est si tentant de balayer tous les doutes à propos de ce tableau et de considérer que c’est une représentation de Kim Jong-un. Encore une fois, ce n’est très probablement pas le cas. Des peintures de ce type de Kim Il-sung existent depuis les années 80 (peut-être même plus tôt) ; et c’est sans doute la ville chinoise de Jilin des années 30 qui fait ici office de décor. Par ailleurs, l’idée de faire naître un culte de la personnalité de Kim Jong-un dans la galerie d’art de Rajin en mettant en avant son exil européen est tirée par les cheveux.

Je propose donc que nous prenions cet exemple à la fois comme une étude de Pyongyangologie fondée sur les anecdotes et comme une mise en garde; il est en effet très facile de tirer des conclusions lourdes de conséquences à partir de preuves douteuses. Faut-il avoir recours à une expertise culturelle? De toute évidence. Sans cela, nous risquons de créer des politiques sur la base d’une pure duperie.

Rüdiger Frank

Traduit par Micha Cziffra

Depuis que Kim Jong-un http://www.slate.fr/lien/28205/qui-est-kim-jong-un a été présenté au public, fin septembre 2010, alors qu’il était promu au rang de général et se voyait nommé à un certain nombre de postes clés http://38north.org/2010/10/1451/ au sein du Parti du travail de Corée (le parti au pouvoir en Corée du Nord), on attend d’en savoir un peu plus sur le fils cadet de Kim Jong-il. Comment le jeune homme va-t-il s’intégrer au sein du système idéologique de la République populaire démocratique de Corée (RPDC)?

 

La plupart des Nord-Coréens trouvent que Kim Jong-un a surgi de nulle part. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle l’appareil de propagande de la RPDC doit donner des explications convaincantes pour renforcer sa légitimité en tant que prochain leader suprême du pays. Bien plus qu’une simple question théorique que se posent les observateurs de Pyongyang ou l’expression d’un autre insolite culte de la personnalité – comme sous Staline –, c’est une des questions stratégiques qui détermineront le crédit politique de Kim Jong-un. Plus important encore, ce sera un facteur décisif pour le futur de la Corée du Nord, qui intéresse au plus haut point ses voisins, les Etats-Unis et la communauté internationale. Par conséquent, il faut prendre très au sérieux même la plus insignifiante des actualités concernant le rôle de Kim Jong-un. En même temps, il faut faire très attention à ne pas faire uniquement des interprétations qui nous conviennent.

Mais qui est donc le jeune homme du tableau?

Le 1er décembre, on m’a envoyé une photo de ce qui pourrait être le premier portrait en pied de Kim Jong-un. Percy Toop, un touriste canadien, l’avait photographié le 27 octobre 2010, à la galerie d’art de Rajin, située dans le nord-est du pays. Ce monsieur a l’impression qu’il s’agit d’une pièce récente qui est venue compléter la collection de photos de famille, où on trouve notamment Kim Il-sung http://www.larousse.fr/encyclopedie/personnage/Kim_Il-sung/127497 et sa première épouse, Kim Jong-suk http://fr.wikipedia.org/wiki/Kim_Jong-suk ainsi que leur fils, Kim Jong-il, l’actuel dirigeant de la Corée du Nord. L’édition du 4 décembre du journal canadien The Globe and Mail consacrait rien moins que sa une http://www.theglobeandmail.com/news/world/asia-pacific/north-koreas-kim-jong-un-portrait-of-a-leader-in-the-making/article1825310/singlepage/ à la peinture en question.

Enigmatique personnage

On y voit un jeune Coréen debout au bord d’un lac (ou une rivière), en Europe peut-être. A l’arrière plan, une grande cathédrale gothique. Le regard du jeune homme est tourné vers le soleil levant – vers l’est, vers son pays d’origine. Ou peut-être est-ce vers l’ouest, là où se couche le soleil? Son expression mêle tristesse et détermination. Il porte une casquette presque identique à celle que l’on voit sur la tête de Kim Il-sung sur les peintures et photographies, quand il avait à peu près le même âge. Son uniforme est du même style que celui porté par Kim Il-sung et les siens durant la période coloniale (1910 à 1945) et plus tard. A première vue, la plupart des spécialistes (moi y compris) se sont dit: «c’est Kim Jong-un en Suisse. Quoique… ça pourrait bien être une autre représentation de Kim Il-sung?»

Sa tenue et son visage rappellent beaucoup Kim Il-sung. Qui plus est, la casquette semble identique. On ne distingue pas d’insigne au niveau de la poitrine du jeune homme. Kim Il-sung n’en porterait évidemment pas. Mais quid de Kim Jong-un? Ne devrait-il pas arborer un insigne, comme tout bon Nord-Coréen? Cette indication semble suffisante pour affirmer que le jeune homme qui figure sur ce tableau n’est autre que Kim Il-sung.

En Corée du Nord, cependant, les choses ne sont pas si simples. L’objectif de l’artiste et du propagandiste peuvent avoir été de représenter un Kim Jong-un ressemblant le plus possible à son grand-père. Les observateurs ont déjà constaté ce phénomène lorsque le petit dernier des «Kim» est apparu en public lors de la conférence du parti en septembre 2010. Son visage, sa coupe de cheveu, ses vêtements – on avait presque l’impression que l’«Eternel président» avait ressuscité. En outre, les Nord-Coréens retirent parfois leur badge lorsqu’ils sont à l’étranger et veulent se faire discrets.

Une analyse du décor s’impose

Il semble dès lors inutile de s’attarder sur le sujet, l’homme représenté sur cette peinture, pour connaître son identité. La clé semble se trouver autour de lui, dans le décor. De prime abord, le paysage de fond pourrait être suisse, français ou allemand. On sait cependant que Kim Il-sung n’a pas voyagé en Europe avant 1956 – pas officiellement en tout cas. Les autres révolutionnaires sont rarement dépeints de la sorte. Seul «le chef» est représenté ainsi dans les œuvres d’art. Si c’est bien un paysage européen, il y a de fortes chances que jeune homme du tableau soit Kim Jong-un.

Mais est-ce bien l’Europe? On sait bien que des églises de style néo-gothique ont été érigées sur d’autres continents…

Il y a quelques années, lorsque je marchais de chez moi (Manhattan) pour me rendre à mon bureau à l’Université de Columbia, je passais tous les jours devant la cathédrale Saint-Jean le Divin http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/6/6e/St_John_the_Divine_NYC.jpg/250px-St_John_the_Divine_NYC.jpg . Cette cathédrale a été bâtie au début du 20ème siècle, mais ressemble beaucoup (aux yeux du non-spécialiste que je suis en tout cas) à la médiévale Notre Dame de Paris. L’église que l’on voit ici pourrait être l’église catholique des bords de la rivière Songhua à Jilin http://fr.wikipedia.org/wiki/Jilin_%28Jilin%29 (Chine). (Regardez cette photo http://www.flickr.com/photos/ken_larmon/4283857517/ prise récemment.) L’ancienne cathédrale de Jilin est en fait plus éloignée de la rivière, mais il se peut que le peintre se soit accordé une licence artistique. Cet édifice religieux ne permet donc pas d’identifier l’endroit avec certitude.

Il faut donc regarder à gauche. Tout à fait au fond, on aperçoit des maisonnettes clairement de style européen. Enfin, c’est l’impression que j’ai… Il est vrai qu’à l’occasion d’un récent voyage dans les trois provinces du nord-est de la Chine, on a attiré mon attention sur des maisons dont le style permettait de dire si elles appartenaient à des Chinois hans http://fr.wikipedia.org/wiki/Han_%28ethnie%29 ou à la minorité coréenne. Réflexion faite, les deux premières habitations en partant de la gauche pourraient très bien être chinoises. La troisième semble même posséder un toit typique de l’Asie de l’Est.

D’autres éléments laissent penser qu’il s’agit bien de la Chine et non pas de la région riche de l’Europe. Si l’homme de cette peinture est Kim Jong-un, nous verrions derrière lui une petite ville suisse au bord d’un lac; ce serait vers l’an 2000. La Suisse est un pays riche. Aussi, les maisons avec vue sur le lac coûteraient très cher. Elles seraient donc sans doute bien plus cossues que ces simples petites maisons de campagne. De plus, les villes européennes se sont développées autour de leurs églises et cathédrales. Or, l’édifice religieux qui se détache de ce tableau semble plutôt isolé. Enfin, et cet argument n’est pas des moindres, l’image d’une ville suisse typique comporte souvent les Alpes en toile de fond. Il n’y a pourtant pas l’ombre d’une montagne sur cette peinture.

C’est pourquoi ce décor doit plutôt être chinois et non européen. Quelques doutes subsistent toutefois, car le fond est quelque peu voilé. En tout état de cause, on ne peut pas être certain qu’il s’agisse de la Suisse.

La date du tableau n’est pas d’une plus grande aide. Au contraire, elle soulève un certain nombre de questions. Le peintre a daté son œuvre du 16 février 2001. Si cette date est exacte, on peut quasiment écarter l’hypothèse que le jeune homme du tableau est Kim Jong-un. Car même si la décision de faire de lui le successeur du dirigeant de la Corée du Nord avait déjà été prise autour de 2005, ce tableau aurait été réalisé trop tôt. Nous sommes, là encore, loin d’avoir résolu notre problème. Ceux qui s’intéressent à l’art et la propagande nord-coréens savent que leurs œuvres et documents sont souvent antidatés pour que les nouvelles politiques ne donnent pas une trop forte impression de changement. En voici deux exemples phares: le songun http://fr.wikipedia.org/wiki/Politique_de_songun («L’armée avant tout») et le juche http://fr.wikipedia.org/wiki/Juche , la doctrine nord-coréenne d’autosuffisance économique et d’autonomie militaire. Il est tout à fait réaliste de penser que l’histoire de Kim Jong-un sera, à un moment ou un autre, antidatée.

De multiples doutes

Cette date est un véritable mystère. C’est la date d’anniversaire de Kim Jong-il. Rares sont les tableaux nord-coréens dont la date soit si précise. Quel en est le sens? Cette date est-elle censée correspondre à la date de naissance du fils de Kim Il-sung? Serait-ce un hommage rendu par Kim Jong-il à son père et une autre tentative de s’associer à sa tradition révolutionnaire? C’est tout à fait possible, d’autant plus qu’on a découvert cette peinture dans une ville qui se situe près de la Chine.

Kim Il-sung a passé une grande partie de sa jeunesse dans le nord-est de la Chine, un point régulièrement rappelé dans les supports de propagande nord-coréens. La fréquence de ces rappels a nettement augmenté dans le cadre de ce qui semble être une campagne de sensibilisation à la proximité traditionnelle entre la Chine et la Corée du Nord. Ce tableau pourrait donc s’inscrire dans la nouvelle politique nord-coréenne visant à mettre l’accent sur le passé révolutionnaire que partagent les deux pays…, à rassurer les touristes chinois qui ont réalisé d’importants investissements dans la région. Le fait que, cette année, l’Arirang http://fr.wikipedia.org/wiki/Arirang,_chanson_traditionnelle_cor%C3%A9enne – chanté par les foules – comporte un nouveau chapitre sur cette amitié Chine-Corée du Nord, est encore un exemple parmi tant d’autres. Autrement, la date serait-elle une référence au jeune homme qui figure sur le tableau? Nous n’avons encore rien de concluant.

Savons-nous qui sont ces artistes nord-coréens? Selon l’un des grands spécialistes occidentaux de l’art nord-coréen (qui souhaite rester anonyme), au moins un des deux artistes dont le nom est inscrit sur le tableau s’appelle Im Hyok. On l’associe au chosonhwa (style figuratif avec une technique traditionnelle au pinceau développée en Corée du Nord et très populaire là-bas). Il souligne également que des peintures similaires (telles que celle de Kim Il-sung au bord du Songhua et devant l’église catholique) ont été identifiées dans les années 80. En d’autres termes, ce n’est pas le seul tableau de ce genre. Et, en aucun cas il n’est nouveau. Les spécialistes de la Corée du Nord appellent ce phénomène le complexe de Colomb: en 1492, Christophe Colomb pense avoir découvert l’Amérique, alors que les Vikings et, naturellement, les Amérindiens habitent les lieux depuis longtemps déjà.

Le fait que ce tableau soit apparu dans une région de Corée du Nord relativement isolée et non dans sa capitale, Pyongyang, appelle aussi différentes interprétations. On s’attendrait plutôt à ce que la naissance d’un nouveau culte se fasse sur la plaque tournante de la propagande, la capitale du pays. D’un autre côté, les spécialistes qui étudient depuis longtemps la Corée du Nord s’accordent à dire qu’il est souvent plus facile de découvrir les dessous du pays dans les provinces, car le contrôle du pouvoir central y est plus lâche.

A moins d’avoir la confirmation officielle d’une autorité nord-coréenne (le peintre ou la galerie) sur l’identité de l’homme au cœur de ce tableau, nous ne saurons pas avec certitude s’il s’agit d’un portrait en pied de Kim Il-sung – comme il en existe d’autres – ou la première peinture connue de Kim Jong-un. Les éléments que j’ai exposés précédemment tendent à laisser supposer que ce n’est pas le fils cadet de Kim Jong-il, ni de l’Europe – aussi enthousiasmant que cela puisse être –, mais qu’il s’agit plutôt de Kim Il-sung dans le nord-est de la Chine. Autrement dit, c’est certainement une supercherie.

Cela ne nous empêche pas de spéculer sur les implications de ce tableau si c’était bien Kim Jong-un dessus. Tôt ou tard, ces peintures finiront par être largement révélées, et l’histoire personnelle du nouveau dirigeant nord-coréen devra être écrite et présentée à la population. Il faudra qu’elle soit conforme à l’idéologie de la Corée du Nord. Partons donc du principe que ce tableau représente bien le futur leader du pays.

Que peut-on vraiment décrypter sur cette toile?

Selon les mythes nord-coréens officiels entourant les leaders suprêmes, en 1925, Kim Il-sung (à l’époque, encore appelé par son vrai nom, Kim Song-ju), quitte son pays au tendre âge de 13 ans pour la Mandchourie. Il part en promettant de ne rentrer qu’après avoir libéré son pays, alors occupé par l’Empire colonial japonais.

C’est l’un des moments clés de la propagande nord-coréenne et de la naissance du mythe sur Kim Il-sung. Ce dernier exprime ses sentiments dans son autobiographie officielle http://www.korea-dpr.com/lib/202.pdf : «Pendant que je chantais, je me demandais si j’allais un jour éprouver de nouveau notre pays, quand j’allais revenir au pays de mes ancêtres. Je me sentais à la fois triste et déterminé. Je jurai que je ne reviendrais jamais en Corée jusqu’à ce qu’elle soit libérée.»

J’ai déjà évoqué plus haut cette double expression qui se dégage du visage du personnage. Cette impression est peut-être totalement voulue, auquel cas elle ferait partie du plan de propagande. Kim Il-sung jouit d’une très grande popularité auprès des Nord-Coréens. Ces derniers le regrettent très souvent et affirment que la vie était bien meilleure sous son règne. J’ai expliqué dans un autre article http://www.japanfocus.org/-Ruediger-Frank/2930 qu’il sera difficile de rendre légitime un dirigeant de la troisième génération en faisant valoir son lien de parenté avec Kim Jong-il. En revanche, en le présentant comme un autre brillant descendant de Kim Il-sung, les propagandistes nord-coréens ont peut-être trouvé un moyen de perpétuer le leadership politique pour une durée indéterminée. La question qui reste sans réponse http://38north.org/2010/10/1451 est la suivante: quel genre de dirigeant Kim Jong-un et ceux susceptibles de lui succéder seront-ils? Des dictateurs à l’image de Mao Zedong ou des chefs d’un leadership collectif et autocratique, tel Hu Jintao?

Une peinture qui pose des questions sur l’avenir de la RPDC

Outre ces questions d’ordre général, ce qui compte le plus pour l’avenir de la Corée du Nord, c’est le type de politiques qui seront mises en place par Kim Jong-un et les siens. Sera-t-il un leader extrémiste, comme le supposent certains analystes depuis que le pays a tiré des obus sur l’île sud-coréenne de Yeonpyeong http://www.slate.fr/story/26829/kim-jong-il-coree-nord-hugo-chavez le 23 novembre? Ou sera-t-il le réformateur qui sortira son pays de cette impasse économique? Kim Jong-un deviendra-t-il le Deng Xiaoping http://french.peopledaily.com.cn/200106/29/fra20010629_47935.html nord-coréen?

Ah… Que ce serait réjouissant si le tableau de la galerie d’art de Rajin nous apportait quelque indice là-dessus! Si cette toile représentait Kim Jong-un (je réitère que c’est peu probable), nous pourrions y trouver des raisons d’être optimistes. Selon des rumeurs de longue date, Kim Jong-un aurait passé une bonne partie de ses jeunes années en Europe, où il a été en contact avec des réalités, pour le moins, très différentes de celles de son pays natal. Ce tableau indiquerait que se séjour en Occident sera non seulement publiquement admis, mais constituera une partie substantielle de son histoire.

Dans tous les cas, il sera intéressant de voir si et comment la propagande nord-coréenne justifiera le départ de Kim Jong-un. En 1925, Kim Il-sung avait quitté la Corée du Nord parce que le statut de colonie avait engendré une situation désastreuse et qu’il avait à cœur de libérer son pays. La raison et les motivations du voyage de Kim Jong-un devront bien sûr être différentes.

Etre absent de la péninsule coréenne est une douleur quasi insoutenable pour tout bon patriote nord-coréen. En ce sens, vivre à l’étranger représente un immense sacrifice personnel – c’est en tout cas ainsi qu’on présente la chose. L’abnégation est un thème récurrent du culte de la personnalité; il concerne la première épouse de Kim Il-sung, Kim Jong-suk, mais aussi Kim Il-sung et Kim Jong-il. Le sacrifice est reflété dans de nombreux récits et tableaux, où on voit ces personnages travailler pendant de longues heures, effectuer d’épuisants voyages, se soucier du moindre détail, partager leur repas rudimentaire avec des soldats, dormir à même le sol dans une cabane de paysan et ainsi de suite. Nous avons donc des raisons de penser que l’exil de Kim Jong-un sera soit passé sous silence, soit présenté comme une épreuve qu’il s’est délibérément infligé pour étudier l’ennemi.

Image d’ouverture?

Une autre tradition, née au 19ème siècle, connue comme «le style oriental, la technologie occidentale» et qui a maintenant été intégrée au juche, peut également nous éclairer. Elle incite les Coréens à puiser dans la sagesse étrangère, à en éliminer tous les mauvais éléments, et à appliquer cette nouvelle version aux conditions propres à leur pays.

Mais qui a donc envoyé le jeune Jong-un à l’étranger subir tant de «douleur»? Est-ce son père ou son grand-père? On pourrait penser qu’il s’agit de ce dernier, Kim Il-sung, dans la mesure où il représente la véritable source de pouvoir et de légitimité en Corée du Nord. Cependant, si Kim Jong-un est effectivement âgé de 27 ans, comme le disent les medias, il a dû naître vers 1983. Dans ce cas, Kim Il-sung ne peut l’avoir envoyé à l’étranger quand il avait 13 ans, puisque le grand-père est décédé en 1994, quand Kim Jong-un n’avait que 11 ans. Conclusion, soit cette version sera abandonnée, soit on modifiera la date de naissance de Jong-un et on dira qu’il est nait en 1981; ce qui ferait passer le voyage d’ablégation de Kim Jong-un en Occident pour une sorte de dernière volonté de Kim Il-sung. C’est déjà arrivé par le passé: des sources russes soutiennent que Kim Jong-il est né avant 1942.

Si la propagande nord-coréenne prétend que Kim Jong-un est parti à l’étranger pour répondre au souhait de son grand-père, cela permettrait d’établir le lien, jusqu’ici inexistant, entre le nouveau leader et la première génération, en contournant peu ou prou la deuxième génération représentée par Kim Jong-il. Kim Jong-un et tous les futurs dirigeants nord-coréens tireraient leur légitimité directement de Kim Il-sung. Cependant, si on raconte que c’est Kim Jong-il qui a demandé à son fils de partir à l’étranger, ce serait alors un signe de légitimité procédant de la transmission de père en fils, c’est-à-dire de «génération en génération», suivant la descendance directe.

Un espoir pour le pays des Kim

Enfin, et c’est un point extrêmement important, pour ceux qui, comme moi, sont convaincus que la Corée du Nord devra tôt ou tard revenir à une politique – prudente mais inévitable – de réforme économique, le fait que l’expérience occidentale du nouveau dirigeant devienne une pièce maîtresse de son mythe (ou du «texte», comme l’appelle le spécialiste de la Corée du Nord Brian Myers) est synonyme d’espoir. On peut, en effet, espérer que des tentatives de réformes «de style occidental» aient lieu en Corée du Nord dans un avenir proche. Malgré le contexte de conflit militaire en mer Jaune http://www.lepoint.fr/monde/mer-jaune-la-coree-du-nord-menace-25-11-2010-1266714_24.php et étant donné le besoin urgent de réforme et d’ouverture de l’économie nord-coréenne, c’est une véritable lueur d’espoir.

Vous comprenez pourquoi il est si tentant de balayer tous les doutes à propos de ce tableau et de considérer que c’est une représentation de Kim Jong-un. Encore une fois, ce n’est très probablement pas le cas. Des peintures de ce type de Kim Il-sung existent depuis les années 80 (peut-être même plus tôt) ; et c’est sans doute la ville chinoise de Jilin des années 30 qui fait ici office de décor. Par ailleurs, l’idée de faire naître un culte de la personnalité de Kim Jong-un dans la galerie d’art de Rajin en mettant en avant son exil européen est tirée par les cheveux.

Je propose donc que nous prenions cet exemple à la fois comme une étude de Pyongyangologie fondée sur les anecdotes et comme une mise en garde; il est en effet très facile de tirer des conclusions lourdes de conséquences à partir de preuves douteuses. Faut-il avoir recours à une expertise culturelle? De toute évidence. Sans cela, nous risquons de créer des politiques sur la base d’une pure duperie.

Rüdiger Frank

Traduit par Micha Cziffra

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