Life

Boîte aux lettres vide contre voeux numériques

DoubleX, mis à jour le 25.12.2010 à 8 h 13

Où l'on s'interroge sur le sort d'une espèce en voie de disparition: les cartes de vœux.

Pour vous dire à quel point je suis en manque de cartes de Noël, quand la troisième est arrivée la semaine dernière —oui, ce qui porte notre total au misérable chiffre de trois cartes reçues— je l'ai ouverte, même si elle était adressée à M. et Mme D. Farrell. Je sais que je ne devrais pas lire le courrier des gens, mais l'enveloppe ne comportait pas d'adresse de retour. Et, puisque je ne suis pas vraiment en position de faire la fine bouche compte tenu du score minable de cette année, j'ai collé la carte des Farrell sur mon frigo. Elle y restera afin que les deux autres —l'une venant de Bernice, le cousin octogénaire de mon mari, montrant un scottish terrier sous les flocons, et la seconde, une photo d'un couple d'amis avec leur bébé— ne se sentent pas pathétiquement orphelines.

Je me console en me disant que je ne suis pas la seule à ressentir les affres de la solitude «sans-cartienne». Ici, à Slate.com, nous avons fait nos comptes, et nous sommes tous d'accord pour dire que nous n'avons pas reçu cette année le nombre habituel de cartes de vœux, du moins dans leur traditionnelle version papier. Notre enquête a commencé la semaine dernière quand notre chroniqueuse Emily Yoffe, responsable des rubriques Human Guinea Pig [Le cobaye humain, dans laquelle elle expérimente des activités bizarres suggérées par ses lecteurs, NdT] et Dear Prudence [Chère Prudence, une rubrique de conseils, NdT] a fait tourner un mail dans lequel elle nous demandait si nous avions remarqué un tel déclin. «S'il s'avère que tout le monde croule sous les cartes de Noël», avait-elle ajouté, «je comprendrai qu'il ne s'agit pas là d'une tendance lourde, mais juste d'un problème personnel.»

Si quelqu'un a réussi à en tapisser son frigo, il ou elle a été trop délicat(e) pour le dire. Au contraire, le message d'Emily a déclenché une vague de «moi aussi». «L'an dernier, j'en ai reçu au moins une douzaine», lui a répondu Farhad Manjoo, chroniqueur high-tech. «Cette année, il n'y en a eu qu'une». «Je me suis me suis même demandé si je n'avais pas heurté d'une manière quelconque tous mes contacts, tant la baisse est radicale,» a déclaré Rachael Larimore, notre première secrétaire de rédaction et chef d'édition adjointe. «Nous en sommes à quatre, environ», précise Dahlia Lithwick, éditrice en chef, «la plupart venant de personnes juives». Un membre du personnel de Slate.com qui préfère rester anonyme (de peur de mettre son actuelle petite-amie en rogne), a dit n'en avoir reçu qu'une, signée par la grand-mère de sa petite-amie de la fac. Une perche qu'Emily a saisi au vol: «Ce sont les dernières personnes à en envoyer». D'autres en ont reçu de vendeurs de voitures, de livreurs de papier et d'Anglais. (C'est un Anglais qui, en 1843, a inventé la carte de vœux; aujourd'hui, les Britanniques sont quelquefois raillés pour en envoyer trop.) Margaret Talbot a annoncé dans le podcast de DoubleX que sur les deux cartes qu'elle a reçues, l'une provenait d'un commerçant local, et l'autre de «Bénie soit-elle, la Hoover Institution.»

Voici donc ce que je prédis: on se rappellera de 2010 comme de l'année de l'agonie de la carte de vœux. C'est une bien belle thèse. Évidemment, elle pourrait se révéler fausse. Avertissements:

Le jour de Noël est arrivé. Il est donc peu probable que les contributeurs de Slate.com et les membres du personnel se retrouvent noyés sous les cartes en un si court laps de temps. Peut-être assistons-nous à un changement majeur en faveur de la carte de bonne année, que préfèrent d'ores et déjà les athées et les procrastinateurs. Nous devrions ajouter qu'aucune donnée de 2010 ne soutient notre sondage fait chez Slate.com. Comme  tous les autres types de courrier papier, l'envoi de cartes de vœux baisse constamment depuis plusieurs années, mais les services postaux n'ont pas encore fini de compiler leurs statistiques de l'an dernier, sans parler évidemment de celles recueillies ce mois-ci. Et de nombreux représentants du secteur des cartes de vœux n'ont prévu qu'une légère baisse de leurs ventes pour cette année.

Je modèrerais leur optimisme de scepticisme —il semble absurde d'attendre que les spécialistes de la carte de vœux claironnent sur leur propre déclin. Laissons donc de côté ces consciencieuses mises en garde et supposons que nos expériences reflètent une tendance plus large. La question suivante sera donc: qui a tué la carte de Noël? Et pourquoi aujourd'hui? Voici la liste de nos principaux suspects:

1) La frugalité. Pourquoi dépenser de l'argent pour un bout de carton plié qui finira déchiré dans quelques semaines? Les vacances sont chères, l'économie est toujours chancelante, les cartes virtuelles sont gratuites ou quasi gratuites (nous y reviendrons dans un instant). Le problème de cette théorie, c'est que des entreprises telles que Shutterfly proposent des cartes —jolies et personnalisables avec des photos— ridiculement peu chères. Le modèle de base de Shutterfly, avec enveloppe et timbre, vous coûtera 99 cents (0,75€). Si vous êtes dans la moyenne des 35-64 ans, vous avez, selon la poste, envoyé 16,2 cartes de vœux en 2008. Ce qui signifie que, si vous continuez sur votre lancée cette année, vous n'allez débourser que 16,04$ (12,20€) —le prix d'un gros paquet de Squinkies, c'est loin d'être Byzance.

2) Le fin du carnet d'adresses. Une contributrice de Slate.com, Noreen Malone, a écrit «Honnêtement, personne ne garde l'adresse de ses amis comme on le faisait avant, vu qu'il y a des moyens plus simples de les contacter.» Nous sommes nombreux à ne pas avoir aujourd'hui la moindre idée d'où les gens habitent, leur envoyer une carte demandera donc de leur envoyer préalablement un mail pour leur demander leur adresse, ce qui, en un sens, revient à atteindre l'objectif principal de l'exercice des vœux (vous rappeler au bon souvenir de quelqu'un que vous ne côtoyez pas vraiment). C'est précisément pour cela que je n'ai envoyé aucune carte de vœu depuis 2005, et ce malgré toutes les meilleures intentions du monde. Tous les ans, je lance un regard plein de peur et de culpabilité vers ma boîte de cartes, qui traîne là depuis 2006 environ, et tous les ans, les coordonnées postales de mon carnet d'adresse se périment un peu plus.

3) Le triomphe de la carte virtuelle. Nous ne croyons pas trop à cette explication. En théorie, elle est sensée; les cartes virtuelles sont gratuites, ou quasi, et vous n'avez pas besoin des coordonnées physiques de votre destinataire pour les lui faire parvenir. Mais qu'importe que vous pensiez ou non qu'envoyer à vos proches une carte animée à la Jacquie Lawson où des elfes se déhanchent sur des chants de Noël soit une bonne idée, une carte virtuelle est tellement loin de la carte en papier, dans sa forme et dans sa fonction, que peu de gens y voient un substitut à l'objet réel. «Je suis censée l'imprimer et la déposer sur la cheminée?» a demandé Emily.

4) L'émancipation de la femme. Cette année, les femmes ont été pour la première fois majoritaires au sein des forces vives américaines. Mais selon la Greeting Card Association, nous sommes toujours responsables de 80% des achats de cartes de vœux. Peut-être qu'en 2010, nous nous sommes enfin dit: «au diable les cartes de vœux, je ne vais pas rester debout toute la nuit pour lécher des enveloppes!».

5) Facebook. Connu aussi comme la théorie du «je sais déjà ce que tu as fait l'été dernier», c'est pour nous un des arguments les plus forts. Il répond à la question «pourquoi un tel changement maintenant?» Et quand vous observez l'évolution de la carte de Noël, cela semble quasiment inévitable.

Il n'y a pas si longtemps encore, les gens choisissaient une carte qui leur plaisait, écrivaient quelque chose à l'intérieur, l'envoyaient, et voilà. Puis la carte avec photo est arrivée. Même si certains ont au départ vu cet ajout d'une photo personnelle à une carte de vœux comme un geste un peu trop narcissique, c'est vite devenu le standard des parents. Pendant ce temps, l'ordinateur personnel permettait une autre innovation: la lettre-type de vœux, ou la chronique prétentieuse d'une année Très Excitante passée en compagnie d'une famille Très Occupée. Entre les deux, au milieu des photos et des lettres-type, la carte de vœux a ainsi cessé d'être un message envoyé d'une personne à une autre et a commencé à devenir un programme diffusé en masse. 

Mais aujourd'hui, avec un Facebook s'insinuant si profondément dans nos vies, nous savons déjà où nos amis (et nos «amis») sont partis en vacances, à quoi ils ressemblent aujourd'hui et s'ils ont récemment changé de boulot. Comme l'a dit Rachael «Vous êtes déjà en contact avec des gens à qui vous n'adressez la parole que quelques fois l'an, et ils ont déjà vu les photos de vos enfants.» En 2010, les gens n'ont pas besoin d'attendre décembre pour se la raconter. C'est une activité à laquelle ils s'adonnent toute l'année.

Qu'en pensez-vous, avons-nous raison de voir dans la carte de Noël une habitude en perte de vitesse? Si oui, pour quelle raison? Cette tendance doit-elle être célébrée ou regrettée? Laissez-nous un commentaire, nous surveillerons frénétiquement nos boîtes aux lettres et vos réponses. Et si vous nous dites que, finalement, cela n'a rien d'une tendance lourde, c'est donc un problème personnel que nous accepterons avec dignité.

Kate Julian

Traduit par Peggy Sastre

Photo: Carte de Noël des 70's / Robin Hutton Flick CC License by

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