Les femmes accusant Julian Assange méritent d'être prises au sérieux

Arrivée de Julian Assange devant un tribunal londonien, le 16 décembre 2010. REUTERS/Andrew Winning

Arrivée de Julian Assange devant un tribunal londonien, le 16 décembre 2010. REUTERS/Andrew Winning

Les déclarations des deux jeunes femmes sont à la fois crédibles et communes.

Quand Julian Assange, le directeur de la publication de WikiLeaks, a été mis sous mandat d'arrêt  Interpol à la fin novembre, le tabloïd britannique de droite Daily Mail fut le premier sur les lieux avec un article depuis largement repris, mais truffé d'erreurs. Le Daily Mail voyait dans la législation suédoise contre le viol celle d'une dystopie féministe radicale, où des hommes pouvaient être jetés en prison à la suite d'un rapport sexuel consensuel sans préservatif, et où la police pouvait ouvrir une plainte pour viol afin de défendre des femmes bouleversées qu'on ne les ait pas rappelées après un coup d'un soir.

Ces erreurs se sont rapidement répandues en partie parce que de nombreuses personnes de gauche, investis par la protection de WikiLeaks, cherchaient par tous les moyens de discréditer ces allégations, même si cela leur demandait de qualifier les accusatrices d'hystériques et de menteuses. Michael Moore a déclaré, à tort, que la Suède pouvait accuser un homme d'agression sexuelle si un rapport sexuel consenti se terminait par la rupture du préservatif. L'auteur féministe Naomi Wolf s'est moquée des plaignantes, en disant que le «crime» d'Assange était, en gros, d'être sorti avec plusieurs femmes à la fois.

Au lendemain de l'arrestation d'Assange, nous n'avions pas vraiment d'informations solides sur la réalité des accusations du gouvernement suédois, à part celles fournies par les tabloïds, et certaines des réactions ont donc compréhensibles, en un sens. D'une certaine manière, même le podcast de Double X, à Slate, relatait les données inexactes du Daily Mail. Mais après le 17 décembre, il n'y avait plus d'excuses possibles.

Documents du Guardian

Ce jour-là, le Guardian obtint les dépositions prises par la police suédoise auprès des victimes présumées. Dans ces documents, l'une des femmes affirmait qu'Assange s'était comporté de manière menaçante avec elle et l'avait empêchée physiquement d'attraper un préservatif. Au final, il en enfila un, mais elle pense qu'il l'a déchiré et délibérément éjaculé en elle. Plus tard, dit-elle, il s'est frotté à elle, le bas du corps nu et contre sa volonté.

L'autre victime présumée déclare qu'elle a bataillé toute la nuit avec Assange pour qu'il mette un préservatif, a eu un rapport sexuel consenti avec lui une fois enfilé, puis s'est réveillée plus tard dans la nuit pour découvrir qu'Assange avait un rapport sexuel avec elle, sans son consentement, et sans protection. En fonction de mon expérience du viol, personnelle et professionnelle, ce type d'allégations est à la fois crédible et commun. L'oublier n'augure rien de bon, même si le sale type présumé est un héros de gauche.

Et pourtant, après les révélations du 17 décembre, Naomi Wolf est revenue à la charge. Dans un débat sur Democracy Now, cette semaine, l'auteur de Quand la beauté fait mal a lu à voix haute une partie des accusations des femmes – y compris la partie où une des deux plaignantes fait état d'un rapport sexuel non consenti dans son sommeil – et a affirmé qu'il ne pouvait pas s'agir là d'un viol.

Agression sexuelles?

La thèse de Wolf veut que, comme cette femme (tout comme la seconde) ait consenti à d'autres activités sexuelles, et qu'en continuant à avoir des rapports sociaux avec Assange après les faits, elle ne dise pas la vérité en parlant d'agression sexuelle.

C'est une bien étrange tartuferie venant de Wolf, qui a écrit par le passé sur son impossibilité à parler quand, dit-elle, elle fut harcelée sexuellement par Harold Bloom, professeur à Yale. En ce qui concerne son propre vécu, Wolf se montre très convaincante quand elle décrit la façon dont la honte et la peur des représailles peut réduire une victime d'abus sexuels au silence. Pourquoi débite-t-elle alors aujourd'hui cette histoire éculée voulant que la seule réaction crédible d'une victime soit de faire un esclandre sur-le-champ?

Pour faire part de leur mécontentement face aux soutiens pavloviens d'Assange, des féministes en colère se sont rabattues sur Twitter. Le blogueuse Sady Doyle a ainsi initié le hashtag #mooreandme pour pousser Moore à s'excuser. (Wolf n'a pas de compte Twitter, son exhortation ne servait donc ici à rien.) Hier soir, Michael Moore était invité sur le plateau de Rachel Maddow et, sans s'excuser formellement, en a appelé à prendre les accusations de viol et leurs plaignantes au sérieux. Il a déclaré «Toute femme qui déclare avoir été agressée sexuellement ou violée doit, et doit obligatoirement, être prise au sérieux. On doit enquêter sur ces accusations avec le plus de précision possible.» Après avoir au départ qualifié le hastag #mooreandme d'un «délirant» méprisant, Olbermann a lui aussi mis de l'eau dans son vin sur Twitter.

Mon histoire personnelle

Le revirement de Moore est tout particulièrement gratifiant pour les militantes féministes. Et compte-tenu de mon histoire personnelle à l'égard de la violence sexuelle, pour moi, combattre le crédit porté aux tentatives mal fondées de discréditer les accusations contre Assange dépassait le simple exercice intellectuel. De nombreux détails des comptes-rendus détaillés qu'ont donné ces femmes, tels que les ont publiés le New York Times et le Guardian, peuvent être mis en parallèle avec le viol que j'ai subi au printemps 1998, alors que j'avais 20 ans et étais en première année de fac. Je ne me suis pas débattue, je n'ai parlé de ce qui s'était passé qu'après une semaine passée dans la honte et la confusion, tout comme les femmes accusant Assange.

J'ai aussi dit que quelqu'un avait eu une relation sexuelle avec moi alors que j'étais endormie, et sans mon consentement. J'ai appelé ce qui m'est arrivé un viol parce que c'est ainsi que l'État l'a caractérisé, après avoir obtenu de l'accusé qu'il plaide coupable en lui indiquant clairement qu'il n'avait pas de grandes chances de s'en sortir au tribunal. (A l'époque, le dossier contenait une autre accusation d'agression à l'encontre d'une femme endormie).

Voici mon histoire: j'étais sortie avec des amis, puis j'étais rentrée dans ma résidence, où un autre groupe d'amis a déboulé avec de l'alcool, pour une quelconque fête. J'étais fatiguée, j'ai donc dit bonne nuit à tout le monde et je suis allée me coucher. Je me suis réveillée quelques heures plus tard pour trouver l'un de ces invités tardifs dans mon lit, avec la main dans mon vagin. Je pense qu'il me pensait trop saoule et que j'allais rester endormie tout du long, mais j'étais réveillée. Et pourtant, je n'ai pas bougé. Pour moi, me réveiller ainsi était à la fois ridicule et terrifiant, un peu comme trouver un étranger chez soi déguisé en clown.

Comprendre le sens de la situation me demandait trop d'espace cérébral pour que j'arrive à savoir quelle était la réaction adéquate. Nous aimons tous nous voir comme les héros de nos propres existences, de ceux qui repoussent en un éclair tous ceux qui intentent à notre sécurité. Mais l'indécision, dans ce genre de moments, est bien plus banale qu'on ne le pense.

J'ai eu de la chance: un de mes amis s'est levé de la table de poker pour aller aux toilettes. J'ai poussé un timide «à l'aide», et il a dégagé le type. Mon ami est devenu un témoin oculaire, un avantage assez rare dans les cas de viol par une connaissance, et c'est ce qui a fait toute la différence entre mon viol et les nombreux autres qui ne découlent sur aucune procédure.

Et pourtant, admettre que j'avais été agressée sexuellement m'a pris une semaine. Globalement, je ne voulais pas avoir à supporter tout le fardeau créé par une plainte pour viol. Certaines personnes vous croient, et réagissent avec une humiliante pitié. Certaines personnes vous croient, mais se demandent si vous ne pouvez pas tout juste passer à autre chose. Et certaines personnes nient le fait que vous ayez été violée, la réaction la plus douloureuse entre toutes. Mon agresseur est revenu à la résidence au moins une fois entre les faits, et ma décision d'aller voir la police. Je n'y étais pas, mais dans le cas contraire, je me serais probablement comportée normalement. Je ne peux même pas imaginer combien il aurait été difficile d'intenter de telles poursuites si la personne que j'accusais avait été l'objet d'une idolâtrie internationale.

Arrêter de nier la crédibilité des plaignantes

Je ne fais pas ces rapprochements pour me prononcer sur la culpabilité ou l'innocence d'Assange. Nous n'avons pas encore suffisamment de faits. Mais Naomi Wolf a eu tout simplement tort sur Democracy Now de nier la crédibilité des charges retenues contre Assange parce que les plaignantes n'ont pas exprimé leur refus avec suffisamment de force, ou parce qu'elles ont fait comme si de rien n'était les jours suivants. En accablant ces femmes, les défenseurs d'Assange courent le risque de faire passer aux futures victimes de viol le message selon lequel une accusation n'en vaut jamais la peine.

J'étais dans le public, mardi 21 décembre, quand Michael Moore est apparu dans le Rachel Maddow Show, et mon corps s'est tout entier tendu quand il est entré sur le plateau. J'avais vécu des jours pénibles, à voir remonter tous ces souvenirs douloureux, mes erreurs et mes doutes. Puis Moore a dit ce qu'il aurait du dire dès le départ: que les plaintes étaient crédibles et sérieuses, que l'œuvre d'Assange et de WikiLeaks n'excluait pas la possibilité qu'il ait fait quelque chose d'horrible, et que les plaignantes méritaient qu'on entende leur version des faits. L'écouter soutenir ainsi fermement les femmes qui portent plainte pour viol m'a enlevé un lourd poids des épaules. Espérons que Naomi Wolf saisisse maintenant le message.

Amanda Marcotte

Traduit par Peggy Sastre

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