Monde

OTAN-Russie, la suspicion éternelle

Marielle Bernard, mis à jour le 03.04.2009 à 14 h 57

Les relations entre les occidentaux et la Moscou dépendront à terme de la façon dont la Russie va gérer ses faiblesses, une économie fragile et une démographie en berne.

Des popes orthodoxes russes protestent contre l'OTAN à Moscou  Sergei Karpukhin / Reuters

Des popes orthodoxes russes protestent contre l'OTAN à Moscou Sergei Karpukhin / Reuters

A l'occasion du sommet de l'OTAN à Strasbourg du 3 avril qui marque le retour de la France dans le commandement militaire intégré de l'organisation de défense, la question de ses relations avec la Russie reste essentielle. Comment va-t-elle évoluer au cours des 20 à 30 prochaines années ? Difficile de faire des prédictions tant le poids du passé est lourd et la méfiance des deux côtés est grande. On peut toutefois établir un diagnostic et lister les nombreux obstacles à un assainissement des relations en Europe qui est dans l'intérêt de tous.

Premier constant, la suspicion mutuelle est notamment alimentée depuis des mois par les ambitions et les déclarations du gouvernement russe. N'est-ce pas Vladimir Poutine, ancien Président et aujourd'hui Premier ministre, qui a déclaré que le plus grand drame du XXe siècle était la disparition de l'URSS et a appelé clairement à la renaissance de l'empire perdu ? N'est-ce pas Dmitri Medvedev, Président actuel de la Russie, qui a déclaré que son pays n'était pas effrayé à l'idée d'une nouvelle Guerre Froide contre l'Ouest?

L'attitude des Russes s'explique par la méfiance permanente que l'Ouest et l'OTAN leur inspirent. Ils considèrent que leur pays est souvent perçu comme une puissance de seconde catégorie, ce qui est pour Moscou une offense insupportable. Du fait de sa dimension historique et géographique, ce pays a toujours été traité comme une grande puissance même quand il ne l'était pas. De fait, la Russie peut être considérée comme dangereuse quand elle est une véritable grande puissance, et plus encore quand elle ne l'est pas.

Les Russes croient également que l'OTAN n'a pas vraiment rompu avec ses racines de la Guerre Froide; auquel le concept stratégique établi par l'organisation en 1999 reste d'ailleurs attaché. Pour les chefs militaires russes, l'OTAN est «comme un gâteau à multicouche, où la multiplication des relations (entre les États-Unis et l'Europe, en Europe, entre les membres fondateurs et les nouveaux venus) affecte le résultat». 

La menace réelle ou supposée de l'OTAN est utilisée par les chefs militaires russes en politique intérieure. D'autant plus comme l' explique Laure Mandeville dans son blog sur la Russie, «qu' il y a toujours un lien fort entre la politique interne et la politique extérieure dans ce pays. Le premier sert le deuxième et inversement». 

Les membres de l'Alliance portent aussi une part de responsabilité dans la difficile relation entre l'OTAN et la Russie. Leur manque de compréhension des possibles réactions du gouvernement russe sur des sujets comme l'élargissement de l'Organisation et de ses missions est en partir responsable de la montée des tensions. Jusqu'à la crise géorgienne de l'été dernier, la Russie se sentait et était perçue par l'Alliance comme incapable de s'opposer. Une fois encore l'OTAN n'aura pas bien mesuré les conséquences de ses actes et son attitude sur le pouvoir russe.

La réaction russe lors du conflit géorgien était pourtant prévisible. Elle était notamment almentée par la crainte de Moscou de voir l'Alliance Atlantique se transformer en une sorte de gendarme planétaire. En outre, les relations entre Moscou et Washington semblaient et étaient, jusqu'à l'élection de Barack Obama, dans une impasse, caractérisées par «une sorte de sourire poli» et une atmosphère de méfiance. Lilia Shevtsova, consultante au Centre de Moscou, pense que les deux pays: « ont agi sur une base d'idées fausses au sujet de l'un et de l'autre» .

Aujourd'hui, l'OTAN et la Russie sont dans une situation de «perdant-perdant». Le rapprochement possible entre l'Union Européenne (UE) et la Russie n'est probablement plus envisageable. Au contraire, les discours et les actes impérialistes de Moscou ont ey pour conséquence de renforcer les relations d'UE-Etats-Unis. La Russie semble également aujourd'hui être très isolée. Le gaz et le pétrole sont aujourd'hui les seuls alliés de la Russie sur la scène politique internationale.

À long terme, les relations entre les occidentaux et Moscou dépendront de la façon dont Moscou va gérer ses faiblesses intérieures: une économie fragile et une démographie en berne qui contrastent avec celles de son puissant voisin chinois, que la Russie essaye de compenser avec de fortes exportations dans l'énergie et dans les armements.

Fonder son économie et sa puissance sur ses seuls deux éléments pourrait mener au désastre, parce que la Russie dépend des Etats-Unis et de l'Europe pour acheter son gaz et son pétrole. Elle ne prend pas en compte un potentiel changement de la politique stratégique de ces importateurs en matière d'énergie; particulièrement s'ils décident de trouver d'autres fournisseurs, de développer des énergies renouvelables et s'ils trouvent finalement le moyen de réduire leur dépendance vis-à-vis de la Russie.

C'est pourquoi «la disparité entre la rhétorique russe et les possibilités réelles» est bien une menace pour l'Ouest. Cette faiblesse est d'autant plus grave que la Russie n'a pas une économie diversifiée dans les services ou l'industrie, à la différence de l'Inde et de la Chine.

Lilia Shevtsova, experte du Carnegie Moscow Center, montre que la pensée stratégique russe fait le pari que la domination occidentale se terminera, et sera remplacée par un centre principal Sino Asiatique et potentiellement 4 ou 5 centres secondaires moins puissants. Dans cette configuration, deux possibilités, soit l'OTAN reste une organisation forte, le dernier rempart pour protéger les pays occidentaux, soit elle disparaît et de fait entraîne la disparition de la coalition des pays occidentaux. Ce dernier scénario pourrait mener à un rapprochement entre l'UE et la Russie avec la création d'une grande Europe qui s'étendrait «de l'Océan Atlantique à Oural».

L'autre inconnue de taille tient aux évolutions du pouvoir russe. Est-ce que le pays va s'enfoncer dans le totalitarisme ou devenir plus démocratique ? Comment Moscou va réformer sa puissance militaire pour faire face à ses propres défis. Dans plusieurs hypothèses, l'OTAN pourrait être un rempart précieux contre les tentatives d'expansion russes.

L'incertitude sur la relation à long terme entre la Russie et l'OTAN explique pourquoi actuellement il est si important que l'Ouest maintient une forme de partenariat avec ce pays. Pour le CSIS (Centre d'études stratégiques internationales) la «coopération avec la Russie doit être fondée sur la réciprocité stricte, et la Russie devrait ne jamais avoir un veto unilatéral qui puisse surpasser les décisions occidentales ; mais les nations occidentales devraient tenir compte des intérêts légitimes russes en matière de sécurité. Dans ce contexte, il est important de maintenir les accords de limitation d'armements existants, comme le Traité sur les forces conventionnelles en Europe (CFE) et le Traité sur les forces nucléaires intermédiaires (FNI).» 

Marielle Bernard

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