Aftenposten brise le monopole de Wikileaks

Le drapeau norvégien / mroach via FlickrCC License by

Le drapeau norvégien / mroach via FlickrCC License by

Un nouveau journal vient se mêler à la publication des câbles diplomatiques de WikiLeaks, et il n'a pas été invité par Julian Assange.

Sans faire de bruit, un journal norvégien est en train de contourner la stratégie de communication de WikiLeaks: l’Aftenposten, journal à la réputation sérieuse qui compte parmi les plus lus et les plus influents de Norvège, s’est procuré les 251.287 câbles diplomatiques détenus par WikiLeaks, et ce sans le consentement de l’organisation de Julian Assange.

La stratégie de WikiLeaks depuis le début du «Cablegate» a été de fournir ses câbles à cinq médias partenaires que sont The New York Times aux Etats-Unis, The Guardian au Royaume-Uni, Der Spiegel en Allemagne, El Pais en Espagne et Le Monde en France. Et WikiLeaks a accepté les conditions (qui n’ont pas été révélées) des cinq rédactions impliquées dans la publication des documents et de leur analyse, qui sortent au compte-goutte. Jusqu’ici, moins de 2.000 des 251.287 câbles ont été publiés sur le site dédié de l’organisation. Contacté par Slate.fr, le rédacteur en chef de l’Aftenposten, Ole Erik Almlid, a confirmé détenir l’ensemble des câbles diplomatiques de WikiLeaks, sans préciser la façon dont il se les est procurés:

«Il nous est impossible de commenter la manière dont nous avons eu accès aux documents. Nous ne donnons jamais nos sources, même dans ce cas de figure.»

Qui a fuité la fuite?

On peut dégager quatre hypothèses sur l’origine de la fuite. Premièrement, les documents ont été fournis par WikiLeaks directement, contrairement à ce qu’affirme l’Aftenposten, ce qui est peu probable vu qu’il s’agit de l’intégralité des câbles. Il pourrait s’agir d’un piratage, ce qui est également peu probable. Les deux dernières hypothèses, plus plausibles: la fuite vient d’un des médias partenaires ou d’une autre source, un collaborateur de WikiLeaks par exemple. Quoiqu’il en soit, la fuite n’est pas vraiment une surprise quand on sait le nombre de personnes qui ont accès aux documents, entre les collaborateurs de WikiLeaks et les médias partenaires. C’est d’ailleurs une variable que WikiLeaks avait sûrement prise en compte.

La grande différence entre l’Aftenposten et Le Monde ou The Guardian, c'est que le journal norvégien a les mains libres, même s’il refuse de comparer sa situation à celle des médias partenaires de Wikileaks:

«Nous n’avons aucune restriction et ne sommes liés par aucun contrat à WikiLeaks. Nous sommes libres de comment et quand nous publions les articles. Mais je ne connais pas la nature de l’accord entre WikiLeaks et les médias partenaires, donc je ne peux pas comparer notre situation à la leur.»

Plus encore que son indépendance vis-à-vis de Wikileaks, l'avantage d'Aftenposten est sa liberté vis-à-vis des cinq journaux partenaires. Des partenaires contre lesquels Julian Assange lui-même s'est récemment élevé, déplorant le choix de ces journaux de masquer des noms qui figuraient dans les télégrammes, ce qui va à l'encontre de sa conception de la transparence. 

Le journalisme d’abord

Le journal norvégien détient en fait les documents depuis «la semaine dernière», sans que cela ait fait grand bruit. Le vendredi 17 décembre, Ole Erik Almlid a écrit un article dans son journal pour expliquer aux lecteurs qu’il avait obtenu les documents. Le rédacteur en chef explique que son journal a fait le choix de ne pas communiquer sur la fuite elle-même mais de se concentrer sur son travail journalistique:

«Depuis une semaine, nous publions quatre ou cinq articles chaque jour, dans notre journal et sur notre site. Pour nous, il était important d’expliquer à nos lecteurs pourquoi nous avons pu publier ces articles. Mais nous n’avons pas fait de grand article sur le fait que nous avons obtenu les documents, il est plus important pour nous de faire de bons articles sur le contenu des câbles plutôt que sur la fuite en elle-même.»

Ole Erik Almlid et son équipe comptent bien faire leur travail de journaliste avec ces documents comme ils l’ont toujours fait, et refusent catégoriquement de publier les câbles tels quels:

«Nous ne publierons jamais l’intégralité de ces documents sur notre site Internet, c’est contre nos principes. Nous avons déjà publié des extraits des câbles, mais toujours dans le cadre de nos articles. Nous avons un principe: nous voulons faire de bons articles sur ce qu’il y a dans ces documents. Nous voulons absolument suivre les principes journalistiques que nous respectons habituellement.»

Quel statut légal?

En plus de court-circuiter le système mis en place par Wikileaks, l’Aftenposten prend donc aussi position dans le débat autour du traitement journalistique des câbles diplomatiques. Comment caractériser Wikileaks? Est-ce un informateur? Un média journalistique? Ou quelque chose d’encore tout à fait inconnu? Et est-il normal qu'un «cartel» de cinq médias ait un contrat d'exclusivité sur une source journalistique? En Allemagne, la journaliste indépendante Christiane Schulzki-Haddouti a récemment porté plainte contre Der Spiegel auprès du conseil de la presse. Motif: Wikileaks publie une sélection de câbles diplomatiques, que seul le partenaire exclusif a le droit de comprendre et de décrypter, violant ainsi l’article I du code allemand de déontologie journalistique. L’article en question interdit tout contrat exclusif avec un informateur lorsqu’il s’agit «d’activités ou de faits essentiels à la formation de l’opinion». Et on lit plus loin: «Qui aspire à un monopole de l’information coupe le reste de la presse de ces mêmes renseignements, et empêche par là même la liberté d’information.»

Pour le moment, l’Aftenposten s’est concentré sur les câbles concernant la Norvège, et plus particulièrement les relations avec les Etats-Unis, la Chine ou encore les grands groupes norvégiens cités dans les documents. «Nous allons continuer à publier de nouveaux articles dans les semaines et les mois qui viennent, et pas seulement sur la Norvège.» Le journal a mobilisé 20 à 30 de ses 350 journalistes pour travailler sur les documents, à l’aide d’un moteur de recherche qui leur permet de parcourir les câbles sur un serveur, et décidera à la rentrée de son organisation pour les mois à venir.

La fuite de l’Aftenposten aura également des conséquences dans le bras de fer judiciaire qui est lancé entre les autorités américaines et WikiLeaks en compliquant la tâche des autorités qui veulent faire condamner l’organisation: un journal qui sort les documents de nulle part rajoute un intermédiaire potentiel dans l’affaire, et la justice n’a surtout pas envie de s’attaquer à la presse. En aparté, les journalistes du Monde en charge du dossier le confirment: depuis le début de la fuite, l'administration américaine est plutôt prévenante à l'égard de la presse, souhaitant faire le distinguo entre WikiLeaks et les médias qui publient les mémos. Ole Erik Almlid refuse pour sa part de préciser si son journal a été contacté par les autorités ou par des représentants de WikiLeaks depuis qu’il a annoncé avoir les documents.

Grégoire Fleurot avec Olivier Tesquet, journaliste à Owni et contributeur de Slate.fr

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