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Pour décrocher un job, bossez vos loisirs

Annabelle Laurent

Ne bâclez pas la rubrique «Loisirs» de votre CV. Elle est plus précieuse qu'on ne le pense.

Dans un hôtel de Taïwan. REUTERS/Nicky Loh

Dans un hôtel de Taïwan. REUTERS/Nicky Loh

François Pignon vous a fait rire dans le Dîner de Cons? Pourtant, il mérite notre respect. Car les constructions de maquettes en allumettes, voilà au moins une passion qui frappe les esprits. Impossible d'oublier un CV où elle serait mentionnée en bas de page. 9,3% de chômage estimé au 3e trimestre 2010, un jeune actif de moins de 25 ans sur quatre (640.000) en vacances forcées... dans un marché ultra-compétitif, où présenter un bac+5 ne suffit plus, où un Sciences-Po/HEC paraît banal à certaines boîtes, l'extra-professionnel peut faire la différence.

Une étude menée en Suisse auprès d'étudiants romands confirme ce que tous les sites de conseils pour booster son CV disent: sur cette feuille lue en 30 secondes, chaque mot compte, y compris la rubrique Loisirs. Elle peut compenser en partie l'absence d'expériences professionnelles. Letudiant.fr en avise ses jeunes lecteurs:

«D'une manière générale, les recruteurs sont de plus en plus sensibles aux activités associatives ou en groupe, qui constituent pour eux un bon moyen d'appréhender votre dynamisme, votre capacité à vous impliquer et à communiquer.»

Agnès Taupin, conseillère en recrutement, conseille également de ne pas «faire l'impasse sur cette rubrique, vous risqueriez de passer pour un obsessionnel du boulot».

Le coup du poker

Le 28 novembre, une filiale du groupe Havas recrutait huit stagiaires via un tournoi de poker. Au-delà du coup de pub, l'objectif annoncé était de faire, dans un cadre ludique, plus ample connaissance avec les étudiants. «Issus des meilleures écoles, ils ont d’ores et déjà démontré, par le concours qu’ils ont réussi et par leur cursus, des qualités personnelles et créatives et un certain mérite», considérait l'agence sur son site. Elle estimait d'autre part que «les qualités intrinsèques et positives du poker – capacité d’anticipation, d’analyse, mémoire, stratégie, négociation, résistance au stress mais aussi ludisme, partage entre amis, convivialité– sont autant de qualités indispensables dans les métiers de la publicité». Autrement dit, le candidat était jugé pour un stage, sur un loisir, les qualités démontrées dans le second étant jugées transposables pour le premier. 

Comme le poker, chaque loisir ou centre d'intérêt mentionné dans le CV peut être interprété de cette façon. Sports d'équipe = esprit de cohésion, de compétition. Activités associatives = relationnel, investissement personnel. Trésorier d'une association = goût pour la gestion, etc.

Le conseil est bien entendu chez les étudiants qui suivent un cursus long. Les expériences longues de bénévolat, les tours du monde, se multiplient en Europe chez les étudiants en Master ayant dans l'idée de «faire la différence dans un paquet de CV»rapporte The Independent. En école de commerce, en première année, l'investissement dans une asso est incontournable. Bien sûr, il s'agit de se créer une identité au sein de l'école, s'y faire une place. Mais un président de Bureau des Elèves sait aussi que son expérience sera un grand plus à son diplôme. 

Tour du monde en sac à dos ou expert du bricolage?

Cela fait 35 ans que François Humblot est consultant dans la recherche de dirigeants dans le secteur privé non marchand. Il lit entre 5 à 10 CV par jour, rencontre entre 300 et 500 personnes par an:

«Systématiquement, je regarde jusqu'où cet engagement ou cette passion sont allés, ce que la personne en a retiré, quelles qualités humaines peuvent en être déduites. Mais tout dépend du poste: pour un chercheur en R&D, je suis sensible à des activités extra-professionnelles qui traduiront rigueur et analyse. Pour un manager, l'animation, l'encadrement sont essentiels. Un président d'association, un entraîneur, un ancien scout, par exemple.»   

Jean-Marie Chassé, directeur général du cabinet Théodore Search confirme:

«Pour un responsable technique, on cherche un profil bricoleur. Pour un poste de marketing, j'attends au moins un loisir créatif, que ce soit une passion pour l'art contemporain, le crochet et la cuisine. S'il n'y a rien, c'est un peu choquant.»

Les loisirs sont à soigner plus particulièrement pour les postes les plus atypiques. Nicolas Puech, recruteur à Circular Search, n'accorde en général que peu d'attention à la ligne «loisirs». Sauf, par exemple, lorsqu'il a dû rechercher un coordinateur technique pour un poste en Afrique:

«Il fallait que je cerne un côté "baroudeur" ou "aventurier" demandé par le client. Quand sur le CV rien ne l'indiquait, c'était moyen. Mais sur un CV j'ai lu "Voyage humanitaire au Mali" et "Participation à une course de Solex", c'était un plus. Pour le même poste, j'ai recruté un candidat qui mentionnait un tour du monde en sac à dos. Ça collait.»

Au-delà du poste, la rubrique donne au recruteur des éléments pour déterminer si vous collez au "style" de l'entreprise que vous visez, explique Patricia Szenik, consultante senior chez Axcess:

«J'ai deux clients dans le secteur du tourisme, qui font appel à moi pour le même type de poste. Pour l'une ou l'autre entreprise, les personnes que je recrute sont très différentes. La première préfère des gens plutôt pugnaces, créatifs, autonomes, l'autre me demande des gens plus carrés, plus réfléchis. Pour cerner cela, faire parler la personne sur ses activités extra-professionnelles est indispensable. C'est grâce à cette discussion plus libre sur les centres d'intérêts que je jugerai si sa personnalité est plutôt adaptée à l'une ou l'autre.»

Créer une certaine proximité

Alain Portmann, ancien dirigeant et professionnel du coaching ajoute une règle:

«Si les loisirs, c'est golf et tennis une fois par mois, pas la peine de le mettre. Mais si on est président de la fédération des goûteurs de chocolat, qu'on a fait un trekking dans l'Himalaya ou qu'on coure le 100 mètres en 12 secondes, il faut pas hésiter. Le loisir peut simplement donner lieu à une question amusée, mais aussi servir à établir un vrai point d'accroche, une proximité.»

Cette proximité peut s'établir même pour quelque chose de banal, dès lors qu'il s'agit de quelque chose qui motive réellement le candidat, estime Béatrice Sado, DRH de l'entreprise Pentair, qui recrute depuis 10 ans des techniciens comme des docteurs en physique ou des comptables.

«Une discussion sur le loisir permet à certaines personnes réservées de subitement s'animer, et de se révéler. A contrario, si un candidat se dit passionné de musique et en entretien ne le démontre pas, je vais douter de l'enthousiasme général de sa candidature.»

Des loisirs partagés peuvent aussi instaurer une connivence entre le recruteur et le candidat. Car une entreprise recrute quelqu'un de qualifié pour le poste, mais aussi quelqu'un qui saura bien s'intégrer. Pour en juger, des préférences personnelles entrent forcément en jeu. Quand le loisir évoqué par le candidat est partagé par le recruteur, c'est le double bingo.

Sébastien a une passion, très forte, à laquelle il consacre la moitié de sa vie: l'équitation. Et si tous les jours il se dit qu'il plaquerait bien tout pour partir élever des chevaux en Normandie, au moment de ses entretiens, cette frustration lui rend souvent service. Pour décrocher des stages dans des banques, ou boîtes de conseil, à l'issue d'un parcours du combattant (7 entretiens pour une boîte de conseil en stratégie), il s'est, plusieurs fois, retrouvé à parler équitation. Quand il a recherché un stage dans une compagnie d'assurance, durant deux entretiens sur quatre, il est tombé sur des cavaliers. Idem lorsqu'il a postulé dans un cabinet d'avocat. La proximité est immédiate. L'esprit de corps fait son effet. A l'issue de l'entretien on peut imaginer l'employeur méditer: «Il est passionné, je connais bien tous les sacrifices que ça implique, il sait ce qu'il veut et il sait s'organiser... Lui aussi est prêt à faire une heure de voiture à 23H en sortant du boulot pour aller mettre une couverture à son cheval l'hiver. On fait partie du même monde....  Et qu'est-ce que ça fait du bien de parler équitation pendant ce p... d'entretien où je croyais m'ennuyer.» Sébastien bénéficie sans le vouloir d'un avantage sur ses concurrents, qui n'est pas déterminant, mais joue –et a pour lui, toujours joué– comme un coup de pouce. 

A l'inverse, un recruteur très impliqué dans une activité peut jouer en la défaveur du candidat. Longtemps, Béatrice Sado, la DRH de Pentair, a travaillé en binôme avec une cadre, ancienne handballeuse à un niveau de compétition, qui «interpellait, agressait presque toute personne qui n'indiquait pas, sur le CV ou en entretien, de sports collectifs: elle y voyait le seul moyen d'acquérir les valeurs qu'elle-même partageait».

Inégalité des chances

Avoir un loisir qui plaît au recruteur, c'est un coup de poker. Parfois les interprétations des employeurs sont à géométrie variable. Si l'on mentionne que l'on est pompier volontaire, un recruteur peut y voir un signe de citoyenneté... un autre une potentielle source d'absentéisme. Même dilemme pour les activités casse-cou: elles démontrent votre courage mais peuvent faire craindre des incapacités en cas d'accident. Pour les sports, le dosage est également délicat. Un sport individuel pratiqué intensivement peut démontrer une certaine forme d'endurance, de persévérance, mais un trop-plein peut être vu comme un manque d'esprit d'équipe. Un candidat qui indique une activité de trésorier d'association politique tout en précisant sa tendance risque de subir le jugement biaisé du recruteur si celui-ci est d'un bord opposé.

La loi pour l'égalité des chances votée en 2006 a bouleversé le recrutement (1). Si les recruteurs soutiennent son application, les plus anciens dans le métier remarquent un réel impact sur l'entretien. Le consultant senior François Humblot raconte:

«ll y a 20 ans, on était beaucoup plus libres, les entretiens étaient plus riches! Aujourd'hui on ne peut pas être précis dans le questionnement. Les recruteurs sont plus timorés, tout est plus aseptisé. Certains s'attardent moins sur les loisirs de peur d'heurter des sujets politiques ou religieux, c'est dommage. Je pense qu'on peut tout à fait respecter la loi tout en abordant la question des loisirs.»

Dans les grandes écoles, qui recrutent sur concours, la stratégie de l'extra-professionnel existe dès l'entrée. Sara, bientôt diplômée de Sciences Po Paris, était il y a 4 ans, «passionnée d'art pré-colombien». C'est en tout cas ce qu'elle a affirmé pendant son oral d'admission. En réalité,elle n'y connaissait rien. Mais après un an de prépa Ip-sup, elle jugeait son parcours trop banal. Trois jours avant l'oral, elle trouve de quoi répondre à la redoutée question «Et vos centres d'intérêt?» grâce à son grand-père passionné d'art pré-colombien.

«Il m'a briefée, j'ai appris un petit speech par coeur, j'ai bachoté ça comme une fiche, en espérant ne pas avoir à le faire tout en sachant que j'avais a priori aucun risque de tomber sur un fin connaisseur. Le jour de l'oral, quand je leur ai sorti ça, ils ont voulu rebondir, mais ils se sont trouvés un peu cons, ils n'y connaissaient rien, et je crois bien que ça a joué! J'ai eu de la chance.»

Car la méthode est risquée. Il suffisait qu'un spécialiste se cache dans le jury et elle perdait toute crédibilité.

Les loisirs ne suppriment pas miraculeusement un parcours académique ou professionnel inadéquat ou chaotique. Mais ils sont un plus. Un boost. Jamais l'inverse. «Il y a des réponses inutiles, mais très rarement rédibitoires», conclut François Humblot. Alors «trouvez-vous vous-même», votre réelle passion et tout le tralala, mais n'oubliez pas d'être un peu cynique, remplissez votre rubrique loisirs en pensant stratégie. Voire googlez vos recruteurs dès le mail de convocation reçu, pour connaître leurs centres d'intérêt. 

Et soyez sans crainte. Au pire, vous pourriez vous retrouver dans un dîner de cons, ou sur Viedemerde.fr:

«Aujourd'hui, je suis chargée de recrutement. Dans ses loisirs, un homme a indiqué sur son CV qu'il était "ovokindersurprisophiliste”: collectionneur des petites surprises qui se cachent dans les oeufs Kinder surprise. VDM»

Annabelle Laurent


(1) L'article L1132-1 du code du travail de 2008, qui rend la discrimination à l'embauche illégale, dispose que:

«Aucune personne ne peut être écartée d'une procédure de recrutement (...) en raison de (...) ses opinions politiques, de ses activités syndicales ou mutualistes, de ses convictions religieuses, de son apparence physique, de son patronyme ou en raison de son état de santé ou de son handicap.»

Annabelle Laurent
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