Monde

Comment identifier un requin meurtrier

Slate.com, mis à jour le 22.12.2010 à 18 h 05

En regardant les photos de l'attaque, en étudiant les plaies et les morceaux de dents restés dans le corps de la victime, ou en se fiant à des témoignages.

Un requin mako sur une plage de Sydney, avril 2008, REUTERS/Will Burgess

Un requin mako sur une plage de Sydney, avril 2008, REUTERS/Will Burgess

Début décembre, des attaques de requin dans la station balnéaire de Charm el-Cheikh ont fait quatre blessés et un mort. Les scientifiques américains disent avoir identifié avec certitude deux requins suspects.Un canular a même circulé sur Internet, faisant croire que l'animal responsable des attaques avait été tué par un touriste serbe ivre lui ayant sauté dessus. Comment les biologistes marins s’y prennent-ils pour démasquer les squales coupables de ce carnage?

Les photos… quand il y en a

Dans le cas présent, ils s’appuient sur des photos qui servent de preuves. Les experts pensent qu’un seul requin longimane (plus communément appelé «requin à aileron blanc») est responsable de deux des attaques. En effet, des photographies prises avant et pendant les deux attaques montrent un animal aux caractéristiques physiques semblables. Bien qu’il n’y ait aucun moyen de retrouver la trace de ce requin, les scientifiques ont une idée précise de son apparence et pourraient l’identifier si, d’aventure, ils venaient à le croiser.

S’agissant de deux des trois autres attaques, les experts supposent qu’elles ont dû être perpétrées par le même requin mako (de la famille des grands requins blancs): les assauts se sont produits à 5 minutes d’intervalle et à une distance de 9 mètres; en outre, les traces de morsures sur les victimes se ressemblent beaucoup. Cependant, on ne sait pas de quel requin mako particulier il s’agit.

Il est très rare que des requins à aileron blanc sévissent dans les eaux égyptiennes. Les experts sont souvent obligés de croire à des chimères et de se limiter à déterminer l’espèce du squale responsable de l’attaque, sans aller jusqu’à décrire l’aspect de l’animal. Les photos étant rares, les biologistes marins se rabattent sur les récits de témoins oculaires (qui décrivent la taille, la couleur et les marques corporelles du requin mis en cause) – des bases peu fiables, malheureusement. Tout baigneur qui s’est retrouvé à proximité d’un requin dangereux a tendance à largement surestimer la taille de l’animal. Autre réalité à faire froid dans le dos, 85% des personnes attaquées par un requin ne le voient pas.

Les marques de morsures

Un examen des morsures peut s’avérer plus utile, car la dentition des requins est très variable d’une espèce à l’autre. A partir du diamètre des blessures, les scientifiques peuvent parfois déterminer la taille du squale. En fonction des déchirures de la chair humaine autour des entailles, on peut déduire les mouvements qu’a effectués le requin au moment de l’attaque. Par ailleurs, certains requins, en particulier les petits, sont assez souples pour secouer vigoureusement leur tête au moment de l’attaque. En analysant les marques de morsure ainsi que les zones où les dents du squale ont rayé les os de la victime, on peut savoir si le tranchant des dents est lisse ou dentelé.

Naturellement, si une partie des dents est restée logée quelque part sur le corps de la victime, c’est un indice majeur. Sans doute la clé qui permettra d’établir quelle espèce est à l’origine des morsures. D’ailleurs, il n’est pas rare que la dent d’un requin se brise, puisque les squales sont des poissons cartilagineux dont les dents ne sont pas enracinées dans des os (comme chez l’homme). Une mâchoire de requin ressemble à un tapis roulant fait de dents; lorsqu’une dent antérieure se brise sur un phoque, une planche de surf ou un humain, il y en a une autre juste derrière pour la remplacer.

Si les scientifiques arrivent à identifier l’espèce responsable d’une attaque sur des baigneurs, ils peuvent éventuellement consigner cette information dans une base de données telle que le Fichier international sur les attaques de requin à des fins scientifiques – en général, cela ne va pas plus loin. Le fait de savoir à quoi ressemblent les requins meurtriers de Charm el-Cheikh n’est pas d’une grande utilité: les requins sont des animaux de passage, qui traînent rarement autour de la même plage pendant très longtemps.

Des attaques rares et imprévisibles

Si traditionnellement, les réponses aux attaques de requins ont pu être «guerrières» (les pêcheurs sortaient leur artillerie pour tenter de capturer ou de tuer les requins du coin dans l’espoir de prévenir d’autres épisodes sanglants), les scientifiques considèrent aujourd’hui que ce type de chasse aux sorcières n’est qu’un coup d’épée dans l’eau qui donne, au mieux, une fausse impression de sécurité. Car, dans la plupart des cas, comment les pêcheurs peuvent-ils savoir qu’ils ont attrapé le bon requin ou que celui qu’ils ont pris est plus enclin à passer à l’attaque qu’un autre? C’est pourquoi les scientifiques suggèrent de s’intéresser non pas au comportement des requins, qui nous échappe encore, mais à celui des hommes, plus accessible. Ainsi, une mesure plus judicieuse consiste à fermer pendant quelques jours les plages qui ont été le théâtre d’une attaque de squale, et de sensibiliser les baigneurs à la sécurité en mer.

Par ailleurs, le mythe du méchant requin dévoreur d’hommes est maintenant passé de mode. Même Peter Benchley, l’auteur du best-seller Les Dents de la mer [qui a inspiré la saga éponyme en quatre volets, Ndlr], a reconnu tardivement qu’il n’avait pas rendu service aux requins en les dépeignant comme d’impitoyables monstres marins.

Julia Felsenthal

Traduit par Micha Cziffra

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