Culture

Le documentaire, l'art de la fiction

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 23.12.2010 à 21 h 20

Trois documentaires sortis le même jour mettent en question les moyens par lesquels le cinéma construit des images. Questions largement restées inaperçues de ceux dont ce devrait pourtant être le rôle.

DR/ FAITES LE MUR

DR/ FAITES LE MUR

Mercredi dernier 15 décembre, trois documentaires sont sortis dans les cinémas : un film français consacré à un homme politique haut en couleurs (Georges Frêche le président, d’Yves Jeuland), un film anglais réalisé par la star du streetart, Banksy (Faites le mur) et un film danois tourné aux côtés de soldats de la coalition dans l’Afghanistan en guerre (Armadillo de Janus Metz). Personne ne paraît s’aviser de ce que ces sorties simultanées ont d’extraordinaire. Pourtant cette journée symbolise l’explosion du nombre de documentaires distribués commercialement en salles, phénomène sans précédent, et qui ne se produit nulle part ailleurs dans le monde.

En outre, ces trois films n’ont pratiquement été commentés que pour leur sujet, alors que tous les trois travaillent en profondeur leur moyen d’expression, le cinéma, et ont au moins autant d’intérêt à ce titre que pour ce qui concerne le fameux. Dans le cas de l’un d’entre eux, Faites le mur, le jeu sur la véracité documentaire fait clairement partie du projet, tandis que dans le cas d’Armadillo, sa nature documentaire est à tout le moins problématique.

Commençons par Le Président, tourné durant les semaines qui précèdent les élections régionales de mars 2010, jusqu’au succès électoral de son héros. Le président de la région Languedoc-Roussillon a laissé une grande latitude au réalisateur Yves Jeuland, tout en s’amusant à soigner son image provocatrice, et à multiples facettes, avec le renfort de sa garde rapprochée, qui pratique le même jeu au cours d’une succession de feintes complices, de confrontations et d’esquives (on n’est pas pour rien en terre de rugby) avec une caméra dont la présence ne se laisse guère oublier. On ne commentera pas ici les choix politiques ou le comportement médiatique du tribun mort le 24 octobre, juste après la fin du montage du film.


Documentaire "Le Président" : Bonus "Je ne vous permets pas"

Mon opinion personnelle sur le véritable Frêche ou sur la morale en politique ou sur l’attitude du Bureau national du PS n’a aucun intérêt. Ce qui est passionnant dans le film est ailleurs, et concerne en revanche un critique de cinéma : la manière dont cet acteur-né joue avec la caméra, avec les signes, avec les symboles.

Ce que fait Frêche pour et avec Jeuland est une sorte de cours supérieur de communication, où ce n’est pas par hasard qu’il cite au détour d’une interview le stratège Sun Tze, même s’il ne le fait que pour déstabiliser son interlocuteur, et en résumant faussement la pensée de l’auteur de L’Art de la guerre. On comprend bien comment Frêche sait faire jouer des ressorts qui le mettent lui même en déséquilibre, mais que de ce fait nuisent bien davantage à ses adversaires. Les mots, les intonations, les mimiques, les postures, les silences participent d’un travail pour partie instinctif, pour partie très maitrisé, qui met en évidence comment on fabrique un personnage, et combien à cet égard il n’y a pas de différence entre personnage de fiction et personnage dans la vie réelle.

Pendant ce temps, les chroniqueurs continuent de se lamenter sur le fait que le Président a raconté à la tribune que son père misérable était allé pieds nus s’engager servir la France dans l’armée, quand son véritable père, propriétaire aisé, oncques ne fit pareille chose. Le saviez-vous? Les hommes politiques racontent des histoires! Big News! Et ceux à qui ils s’adressent y croient. Ils ne croient pas un mensonge, ils ne sont pas plus naïfs que d’autres. Ils fabriquent du commun, de la croyance, à quoi on s’étonne que des critiques de cinéma y soient si peu sensible. Alors que sans la croyance, opération infiniment plus riche que l’opposition binaire entre vérité et mensonge, il n’y a rien qui relève de la politique. Ni d’ailleurs de la construction d’un rapport à soi, et aux autres.

Tout cela, le surnommé Banksy le sait, lui, parfaitement. Avec énergie et humour, il construit une évocation de son propre travail de grapheur inventif, ubiquiste et masqué. Mais faites le mur est aussi le récit de sa place dans un mouvement beaucoup plus vaste, et de l’interrogation sur la notion même d’œuvre. Cette notion est en effet mise en doute lorsque son geste relève à l’évidence de l’art, mais que le lieu – lieu public, lieu vague – empêche sa validation institutionnelle, et que le caractère éphémère et illégal du résultat interroge sa validité.


FAITES LE MUR! - Bande Annonce VOSTFR

Tout cela (l’œuvre de Banksy, le mouvement du streetart, les remises en question de l’œuvre) préexistait au fait que Banksy décide d’en faire un film. Pourquoi un film? Pourquoi une activité si éloignée de sa pratique pourtant intensive et où il brille? La réponse est dans Faisons le mur. Elle est dans la manière dont il le fait, déstabilisant sa propre pratique et sa personne en se faisant personnage secondaire d’un récit au centre duquel il installe une autre figure, un autre personnage. Celui-ci, Thierry Guetta alias Mr Brainwash, est montré dans toute une série d’activités (père de famille, Français installé à LA, vidéaste compulsif, créateur graphique inspiré et efficace) par l’intermédiaire duquel Banksy peut produire ce qu’il cherche.

Faites le mur permet à son réalisateur d’archiver comme elles doivent l’être les œuvres et les situations. Il témoigne d’une compréhension du médium cinématographique, de ses ressources, de ses capacités critiques propres (le vieux vertige fiction/réalité) qui signe sinon le talent cinématographique de Banksy (rien n’assure qu’il réalise un jour un autre film), du moins son intelligence artistique et politique.

Dans ce cas aussi, il est singulier que ceux dont c’est en principe le métier de s’occuper de ces processus et de leurs effets — les critiques de cinéma — s’en soucient si peu.

Le troisième film, Armadillo, présente encore un autre cas de figure. Cette fois, il s’agit d’accompagner au quotidien un groupe de soldats danois postés dans une base avancée du Helmand, province afghane où les talibans sont particulièrement actifs. Tourné comme un reportage, parfois avec des belles image haute définition et parfois avec des plans agités capturées «dans le feu de l’action», le film accompagne une poignée de jeunes militaires qui affrontent la peur et l’ennui, découvrent le gouffre qui les séparent des populations locales, subissent le feu ennemi, se livrent à des actions de guerre évidemment susceptibles de déraper.

Tout cela est filmé, parfois à plusieurs caméras, de telle manière que jamais aucun des protagonistes ne paraît conscient de la présence de la caméra, y compris lors de gros plans filmant de face les yeux d’un troufion. L’écriture du film est en effet à l’évidence celle du cinéma de fiction, du film de guerre classique mais aussi des fictions qui désormais intègrent des pseudo-images «prises sur le vif» en vidéo, comme Le Projet Blair Witch, Rec ou Cloverfield – et surtout une partie du Redacted de Brian De Palma, qui fut en son temps une véritable entreprise d’interrogation de la nature des images de guerre.

Janus Metz, le réalisateur d’Armadillo, zigzague en permanence à travers les codes selon lesquels son film est supposé être tourné, il livre de nombreux éléments qui en remettent cause la nature apparente – jusqu’à avoir un directeur de casting figurant au générique, ce qui est pour le moins inhabituel dans les documentaires. Dans quelle mesure Armadillo est-il fabriqué, joué? Difficile à dire. Mais à coup sûr, on n’est pas dans le simple enregistrement du réel, dont le commentaire critique se hausse généralement à une méditation du type «ach la guerre gross malheur!».

Que le film ait été présenté, et primé, à Cannes dans la sélection «La Semaine de la critique» sans que soit interrogée plus avant sa mise en scène et les questions complexes qu’elle soulève, laisse perplexe.

Jean-Michel Frodon

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Critique de cinéma
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