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Le mirage de l’éradication de la polio

Jean-Yves Nau

La maladie aurait dû disparaître en 2000 mais retrouve une nouvelle jeunesse. Jusqu’à quand faudra-t-il nous faire vacciner?

Un petit garçon atteint de polio, au Cambodge en juillet 2010. REUTERS/Damir Sagolj

Un petit garçon atteint de polio, au Cambodge en juillet 2010. REUTERS/Damir Sagolj

Echéance à nouveau manquée: 2010 n’aura pas été l’année qui aura vu disparaître la poliomyélite de la surface du globe. La communauté sanitaire internationale avait d’abord fixé l’objectif pour 2000, avant de le reporter à 2005. On parie désormais officiellement sur 2012, sans véritablement y croire.  C’est là une histoire tristement édifiante. La lutte contre la «polio» aurait pu être une victoire historique de la science et  de la médecine réunies. Tel n’est pas le cas. Pourquoi?

Genève, 1988. Dans le cadre rituel et –déjà– suranné de la 41e Assemblée mondiale de la santé, l’ensemble des pays membres de l’OMS prennent l’engagement solennel d’obtenir, grâce à des campagnes massives et répétées de vaccination, l’éradication de la poliomyélite. Cette éradication est fixée pour, au plus tard, l’an 2000.  On vise ici le même résultat que celui obtenu –grâce (en partie) à la vaccination– avec la variole à la fin des années 1970.

En 1988, la poliomyélite sévissait sur les cinq continents et 125 pays étaient touchés de manière endémique. Le nombre total de cas annuels était estimé à 350.000. Conséquence: chaque jour, près de 1.000 nouveaux cas de paralysie et entre 50 et 100 décès prématurés touchant essentiellement des enfants. Une situation d’autant moins compréhensible que des vaccins protecteurs avaient été mis au point plus de vingt  ans auparavant.

La création de l’Initiative mondiale pour l’éradication de la poliomyélite permit de définir de nouvelles stratégies de lutte dans les zones les plus touchées; incluant notamment les vastes et spectaculaires campagnes africaines de «ratissage» avec vaccinations, orales et systématiques, effectuées  de «porte en porte». Les succès ne tardèrent guère: éradication du virus en 1994 dans la région des Amériques, en 2000 dans la région du Pacifique occidental et en 2002 dans la région européenne. Depuis 2000, plus de 10 milliards de doses de vaccins antipoliomyélitiques oraux ont été distribuées dans le monde. Pour autant l’objectif de l’éradication n’a cessé d’être continuellement repoussé. Raison principale: l’exportation du virus (via des personnes contagieuses) depuis les pays endémiques (l’Inde et le Nigéria notamment) vers des pays où la maladie avait disparue et où, du coup, elle redevenait endémique.

Des pays recontaminés

«En 2009, vingt-trois pays ont déclaré des cas et depuis le début de l’année 2010, sept pays ont été recontaminés, dont deux avec foyers épidémiques majeurs: le Congo-Brazzaville aux prises actuellement avec une épidémie explosive et, dans la région Europe de l’OMS, le Tadjikistan, depuis lequel des cas ont été importés dans d’autres pays d’Asie Centrale, résument Denise Antona (Institut de veille sanitaire) et Nicole Guérin (Haut conseil de la santé publique) dans le dernier numéro du Bulletin épidémiologique hebdomadaire (BEH) de l’Institut de veille sanitaire. Outre les quatre pays encore endémiques (Afghanistan, Inde, Nigeria et Pakistan), quatre autres pays ont vu se rétablir la transmission du virus: Angola, Tchad, République démocratique du Congo (RDC) et Soudan, les quinze autres pays étant tous situés en Afrique de l’Ouest et du Centre ainsi que dans la Corne de l’Afrique.» Selon les données les plus récentes de l’OMS, depuis le début de l’année 2010, sept pays indemnes ont été à nouveau contaminés.

L’inquiétude des spécialistes tient aussi –et surtout– au fait que le recours au vaccin oral (car il existe également un vaccin injectable) utilisé pour des raisons pratiques lors des campagnes massives de vaccination peut avoir des effets secondaires hautement indésirables dès lors que la couverture vaccinale des enfants reste partielle. Cette situation a en effet pour conséquence de voir le virus continuer à circuler dans la population et de favoriser des mutations génétiques; mutations qui lui confèrent de nouvelles propriétés contagieuses et une  virulence accrue vis-à-vis des structures nerveuses humaines.

L'art de vacciner suffisamment

On est ainsi dans une situation pour le moins paradoxale: vacciner (mais ne pas vacciner assez) peut conduire à provoquer des cas de poliomyélite, et même des flambées épidémiques. Un phénomène qui conduit immanquablement, ici ou là, à remettre en cause l’innocuité du vaccin. Ce fut notamment le cas au Nigéria durant ces dix dernières années. C’est pourquoi de nouveaux vaccins sont en cours d’élaboration et d’expérimentation.

Dans ce contexte, qu’en est-il de la situation française? Le dernier cas de poliomyélite «autochtone» (non importé) date de 1989 et le dernier cas importé a été diagnostiqué en 1995. Les autorités sanitaires ont défini la conduite à tenir face à un cas suspect de poliomyélite. Elles préconisent d’autre part le maintien d’une forte couverture vaccinale par le vaccin injectable dans la population générale. Or tel n’est pas véritablement le cas. Si l’on estime que 99% des enfants sont vaccinés à 2 ans, les adolescents de 15 ans ne le sont plus qu’à 90%, les adultes à 66% en moyenne, une proportion qui chute à 13% au-delà de 65 ans. La conséquence du non respect  des recommandations officielles [PDF] qui prévoient un rappel tous les dix ans.

«L’objectif ultime d’un programme d’éradication est d’arrêter toute intervention et, dans le cas de la polio, il s’agira de permettre l’arrêt de la vaccination. La sensibilité des populations aux poliovirus augmentera après cet arrêt, expliquent Denise Antona et Nicole Guérin dans le BEH. La question qui se pose est donc celle de la stratégie qu’il faudra adopter afin de protéger le mieux possible la population: quand et comment programmer cet arrêt?» Elles ajoutent que cette décision, c’est un euphémisme, «ne sera pas aisée à prendre». Conclusion pratique: le risque persistant d’importation dans tous les pays où la poliomyélite avait été éliminée –dont la France–doit être rappelé (à commencer auprès des voyageurs internationaux) et il paraît prématuré d’avancer aujourd’hui une date possible d’interruption totale de toute vaccination. 

Jean-Yves Nau


NDLE: La polio est une maladie très contagieuse provoquée par un virus envahissant le système nerveux. Elle peut entrainer des paralysies irréversibles (des jambes, en général). Les patients meurent quand la paralysie atteint les muscles respiratoires. Le virus se transmet entre humains par voie féco-orale, en particulier par l’intermédiaire d’eau souillée, d’aérosols ou d’aliments contaminés par les selles.

Il n’existe pas de traitement de la maladie, la prévention est donc primordiale. Elle passe par le développement de l’hygiène et par la vaccination. (source: Institut Pasteur)

Jean-Yves Nau
Jean-Yves Nau (803 articles)
Journaliste
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