Monde

Deux Etats, aucune solution

James Traub, mis à jour le 27.12.2010 à 8 h 15

Barack Obama estime que l’impasse israélo-palestinienne menace la sécurité nationale des États-Unis. Quelle solution lui reste-t-il?

Beit Fajjar, en Cisjordanie, près de Béthléem, en octobre 2010. REUTERS/Ammar Awad

Beit Fajjar, en Cisjordanie, près de Béthléem, en octobre 2010. REUTERS/Ammar Awad

Le week-end dernier, j’étais à Abou Dabi, où je donne un cours sur la politique étrangère des États-Unis, et l’on m’a demandé d’organiser une séance de questions-réponses sur la politique de l’administration de Barack Obama concernant le Proche et le Moyen-Orient. En la préparant, je savais ce que je voulais dire sur l’Iran et l’Irak, et sur les élections en Égypte. En revanche, le «processus de paix» me laissait complètement désemparé.

Celui-ci venait juste de s’enliser avec la décision de l’administration américaine d’abandonner la gênante tentative de soudoyer le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu pour qu’il accepte un très modeste gel de 90 jours de la colonisation. J’essaie toujours de mettre en question les arguments de mon auditoire. Mais si mon public émirati sentait que l’intransigeance israélienne avait conduit les Palestiniens à désespérer de la possibilité de la solution de deux États, je n’avais aucune réponse à lui apporter—sinon que les divisions palestiniennes internes n’avaient fait qu’aggraver le problème.

L’auditoire était amical—j’étais à Abou Dabi, pas au Caire. Mais après coup, on m’a demandé: «Comment le président Obama peut-il permettre cela? Ne peut-il pas faire pression sur les Israéliens?». Et je me suis demandé: quelle est la bonne réponse à cette question? Est-ce: «Il a essayé, mais pas assez intensément, et puis il a laissé tomber»? Ou bien: «Non, comme en Afghanistan et en Irak, il a découvert qu’il avait moins d’influence que ce qu’il croyait»?

On peut raisonnablement avancer qu’Obama a fait à peu près de son mieux avec les cartes qui lui avaient été distribuées en Iran, en Irak et même en Afghanistan (bien que pour ce dernier cas, ce soit de plus en plus difficile à justifier). Impossible d’en dire autant en revanche en ce qui concerne le processus de paix au Proche Orient, pour lequel l’administration américaine a effectivement admis sa défaite, et abandonné l’espoir de promouvoir les pourparlers directs entre les deux camps pour privilégier les négociations «parallèles», avec un médiateur américain qui fait la navette entre les capitales.

Al-Qaïda, Le Hamas et le Hezbollah se nourissent de la colère

Bien que cela élimine l’obstacle d’un gel des colonisations qu’Israël a refusé d’envisager, cela demandera des compromis sur des problèmes sous-jacents qu’aucun des deux camps ne semble préparé à faire, et offre par conséquent peu de perspectives de succès. Dans le même temps, Obama, la secrétaire d’État Hillary Clinton et le général David Petraeus ont déclaré publiquement que l’échec actuel du processus de paix représentait une menace pour la sécurité nationale américaine. Le désespoir que ressentent en ce moment les Palestiniens, et la colère qui gagne le monde arabe sont de vrais dangers pour les États-Unis.

Ce n’est pas seulement al-Qaïda mais aussi le Hamas et le Hezbollah qui se nourrissent de la colère du monde musulman provoquée par la situation critique des Palestiniens.

La Maison Blanche dispose de plusieurs autres possibilités, que j’aborderai dans un moment; le problème, c’est que les Palestiniens, eux, n’en ont pas. J’ai demandé à Rami Khouri, intellectuel palestino-américain qui dirige un institut de politiques publiques à l’université américaine de Beyrouth, ce que les Palestiniens peuvent ou devraient faire là où ils en sont. «Nous n’avons aucune prise de notre côté,» a-t-il répondu. «Si cela échoue complètement, à mon avis ce qu’il risque d’arriver c’est qu’il y aura une pression intense au sein de la société palestinienne en faveur d’un remaniement politique—peut-être un gouvernement d’unité nationale, peut-être une réactivation de l’OLP, ou une résistance par des moyens pacifiques ou militaires».

Pour l’instant, il n’y a aucun signe d’un retour à la violence en Cisjordanie, seulement des allusions ici et là à la désobéissance civile. Mahmoud Abbas craint qu’une poussée de violence ne discrédite son propre gouvernement et ne renforce le Hamas. En ce qui concerne la proposition de gouvernement «d’unité nationale», Khalil Shikaki, qui dirige le centre palestinien de recherche politique et sur les sciences sociales de Ramallah, m’a confié que pour Abbas, envisager une réconciliation avec le Hamas revient à cohabiter avec un loup. «Le Fatah et le Hamas se perçoivent l’un l’autre comme les principales menaces qu’ils aient à affronter», explique Shakiki. Mais combien de temps Abbas et son gouvernement pourront-ils survivre à la colère et à la désillusion grandissantes du peuple?

Le statu quo qui arrange Netanyahu

C’est d’ailleurs tout le problème de la récente suggestion de Thomas Friedman pour qui le meilleur moyen, pour les États-Unis, de faire sortir la cause de la paix de l’impasse où elle se trouve serait de «simplement quitter la scène» et de forcer les deux camps à contempler les scénarios cauchemardesques qui se présentent à eux. Pour l’administration Netanyahu, tout avenir qui se profile au-delà de l’horizon politique du Premier ministre ne peut être qu’un cauchemar; le statu quo lui va très bien. Mais c’est précisément cette perspective qui augmentera les pressions de résistance à l’intérieur des territoires palestiniens.

Abbas ne veut pas être «remanié» et évincé du pouvoir. Il va probablement continuer à construire les institutions de l’État palestinien, que Washington encourage et qu’Israël tolère. Peut-être l’administration Obama peut-elle faire pression sur Tel Aviv pour faire progresser ce projet dans le cadre d’une plus grande coopération sur les problèmes de sécurité: moins de points de contrôle et une plus grande liberté de mouvements. Mais l’objectif d’Abbas est de contourner l’échec du processus de paix en gagnant la reconnaissance unilatérale de la Palestine.

Le Brésil et l’Argentine ont récemment franchi le pas, mais l’Union européenne a déclaré qu’elle ne le ferait que quand cela serait «approprié». Voilà qui a tout l’air d’une vraie forme d’influence, bien que l’État pour lequel Abbas cherchera une reconnaissance restera strictement hypothétique jusqu’à ce que la Palestine et Israël arrivent à se mettre d’accord sur ses frontières. Le véritable objectif serait de «délégitimer» progressivement ce que les Palestiniens considèrent comme l’occupation illégale de leurs territoires par Israël.

Sud-africanisation d'Israël

Il se trouve en effet que cette absence de légitimité reconnue par la communauté internationale est peut-être l’arme la plus puissante dont disposent les Palestiniens. Les autorités de Cisjordanie continueront d’accuser Israël de violer les lois internationales, que ce soit par le biais de son embargo sur Gaza ou de son attaque en mai dernier de la flottille qui cherchait à briser le blocus, dans l’espoir de faire tourner le vent de l’opinion mondiale et d’augmenter la pression sur Israël.

Nathan J. Brown, expert du Proche-Orient à l’université George Washington et sceptique déclaré quant au processus de paix, suggère que la «sud-africanisation d’Israël, si elle est associée à une campagne nationale non-violente», pourrait rendre le statu quo bien moins acceptables aux yeux des Israéliens.

Naturellement, il y a belle lurette qu’Israël a perdu sa légitimité, et il est prêt à continuer sur sa lancée. Mais l’administration Obama est-elle prête à continuer de jouer le rôle d’unique brise-lames d’Israël face au reste du monde? Ses responsables ont sans faillir défendu Israël face à la critique et abandonné l’exigence d’un gel des colonies, alors même que leur propre frustration ne faisait que croître. Netanyahu a maintenant massacré le plan A. Le plan B, les pourparlers parallèles, finiront par permettre à l’administration Obama de mettre ses propres propositions de frontières et peut-être même les autres questions de «statut final» sur la table. Peut-être qu’il en sortira quelque chose; mais c’est assez peu probable. Les deux camps sont de moins en moins enclins à faire des sacrifices douloureux.

Le gouvernement Netanyahu est devenu extrêmement habile à bercer Washington de faux espoirs sans jamais dire non de façon explicite. Et s’il se passe la même chose pour les négociations parallèles? L’administration Obama est-elle prête à entreprendre une démarche qui mettrait réellement la pression sur Tel Aviv? La réponse est presque sûrement non. Rien ne permet de penser que Clinton ou d’autres penchent dans cette direction, et avec un futur Congrès encore plus primaire dans son soutien d’Israël que l’actuel, il est peu probable que la Maison Blanche risque le coût politique de serrer la vis à Israël.

Comment exercer son influence

Et pourtant, l’intransigeance d’Israël garantit que le «nouveau départ» avec le Proche-Orient promis par Obama dans son célèbre discours du Caire de juin 2009 n’aura pas lieu, avec tout ce que cela comporte comme conséquences pour la réputation de l’Amérique dans la région. Est-ce vraiment acceptable?

Si la Maison Blanche craint les conséquences des efforts palestiniens pour exercer une influence, que ce soit par le biais de la violence, de la désobéissance civile ou de la «sud-africanisation», alors elle doit trouver elle-même le moyen d’exercer une influence. Il ne fait aucun doute qu’elle a davantage de carottes et de bâtons que les Palestiniens.

L’administration doit-elle commencer à mettre des conditions à l’aide apportée par les États-Unis, comme l’a récemment proposé le blogueur M. J. Rosenberg? Devrait-elle ouvrir des couloirs de discussion avec le Hamas, comme d’autres l’ont suggéré? Doit-elle arrêter de se ruer par réflexe aux côtés d’Israël à chaque fois que son allié est accusé de violer les lois internationales? Et pour être bien moins polémique, pourquoi ne pas rendre publique une proposition de carte des deux États, soit directement, soit par l’entremise des Nations unies? Selon toute probabilité, le gouvernement de Netanyahu et le Hamas rejetteraient une telle proposition, mais elle aurait le mérite de galvaniser les foules dans les deux camps, donnant ainsi plus de force à la main d’Abbas et affaiblissant celle de Netanyahu.

Si l’administration Obama est vraiment convaincue que l’impasse au Proche-Orient représente une menace pour la sécurité nationale des États-Unis, alors Obama devra mobiliser l’opinion publique américaine derrière toute action qu’il choisira d’entreprendre, quelle qu’elle soit. Il devra expliquer que la question n’est pas de dresser les intérêts américains contre ceux d’Israël, mais d’agir en sorte que la sécurité à long terme des deux États soit assurée. Dans son discours du Caire, il a évoqué de façon éloquente les espoirs du Proche-Orient. Aujourd’hui, il doit affronter une tâche tout aussi difficile et cruciale: parler à son propre peuple.

James Traub

Traduit par Bérengère Viennot

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