Culture

Gossip Girl, la victoire du stupre

Aurélien Le Genissel, mis à jour le 23.12.2010 à 7 h 00

La série a perdu petit à petit sa dimension idéaliste tout en s’appliquant à dépeindre les excès de l’Upper East Side. Portrait au vitriol des nantis d’aujourd’hui ou auto-complaisance mal comprise?

Gossip Girl - CW

Gossip Girl - CW

Attention, cet article contient des spoilers. Si vous n'avez pas vu la saison 4 de la série, continuez à vos risques et périls.

Je l’avoue: j’aime Gossip Girl. Comme beaucoup de spectateurs, j’imagine que l’une des raisons principales de mon engouement précoce pour la série de Josh Schwartz et Stephanie Savage a été le plaisir voyeuriste, ambigu et quelque peu malsain d’espionner la prétendue vie quotidienne d’une haute société new-yorkaise. Céder au plaisir coupable, devenu la marque de fabrique incontestable de la chaine américaine CW, de s’identifier platement à ces gens fortunés, beaux, oiseux et hautement tendance.

De prime abord, Gossip Girl n’avait rien de révolutionnaire. L’idée initiale de la série était la rencontre entre Dan, un jeune intello plus ou moins fauché de Brooklyn, et Serena, la riche héritière d’une fortunée famille de l’Upper East Side. Une sorte de Cendrillon inversé, où la princesse de la Grande Pomme se laissait séduire par les plaisirs vrais et profonds de son nouvel amant.

Le charme indiscret de l’opulence

L’idée en filigrane —et néanmoins évidente— de la première saison était donc de convertir la futile héroïne aux joies d’une vie plus concrète, de l’éloigner de la superficialité, l’hypocrisie et la vanité qui remplissaient son univers. Pour cela, la jeune femme acceptait même d’aller voir des films étrangers sous-titrés ou de dormir dans une chambre minable de Brooklyn au lieu de passer la nuit dans «une suite au Ritz de Paris ou un chalet à Aspen». «Personne avant toi ne m’avait jamais regardée comme ça» ou «C’était la plus belle nuit de ma vie» étaient les répliques romantico-sentimentales qui laissaient présager une victoire de l’amour sur le mensonge social et la frivolité existentielle.

Sauf que la belle histoire d’amour s’est vite cassée les dents sur une cynique réalité. L’attrait de la fortune et du luxe a été trop fort, et la série est vite devenue un portrait décomplexé de la riche société de l’Upper East Side. Après la rupture entre Dan et Serena, désormais ce n’est plus leur couple romantique et gris que plébiscitent les fans, mais celui, torturé et cynique, formé par Blair et Chuck. Deux personnages hautains, vindicatifs, insensibles, heureux de leurs implacables manipulations, et qui sont devenus les grandes stars de Gossip Girl. On peut critiquer leur perversité, leur arrogance et leur superbe, mais tout cela permet de brosser des caractères plus complexes, loin de l’angélisme et le bon cœur d’autres séries adolescentes. En abandonnant l’innocence, la naïveté et l’idéalisme de Dan, Gossip Girl réussit le pari novateur de montrer les riches tels qu'on les imagine. Finis les discours moralisateurs et idéologiques, place au réalisme sans complexe de la haute société new-yorkaise où les riches vivent, traficotent, complotent et jouissent entre eux, dans un enfermement de classe que Bourdieu lui-même aurait pu dénoncer.  

Riches: 1 - Pauvres: 0

Un dispositif que la série a poussé jusqu’au bout en mettant à nu les ambigus rouages de cet univers. A commencer par une progressive assimilation de tout élément extérieur ou critique. Ainsi, la deuxième, mais surtout les troisième et quatrième saisons se présentent comme la lente mais inévitable capitulation de tous ceux qui voulaient résister à ce mode de vie et la victoire d’un monde où règnent le luxe démesuré, la loi du plus fort et l’insouciance absolue. A commencer par Jenny, la petite sœur de Dan, une charmante jeune fille qui va progressivement devenir une garce pour conquérir le titre de nouvelle  «reine» de l’école. Mais elle n'est pas la seule. Même scénario en ce qui concerne Rufus, le père de Dan. Fier de ses choix passés, quand il avait décidé de tout abandonner pour devenir musicien, il se plie finalement aux désirs de Lily, la mère de Serena, et déménage dans l’Upper East Side où il porte des gilets à 2.000 dollars dans des réceptions mondaines. Vanessa, l'amie d'enfance de Dan, commence par être la confidente clairvoyante et raisonnable et finit par manigancer des plans tordus et des vengeances dignes des enfants gâtés qui l’entourent.

Blair «Bitch» Project

Un microcosme qui, de la main de Blair et Chuck, prend des allures de secte élitiste ou de lobby économique contrôlant Manhattan, et qui n’est pas sans rappeler le fonctionnement de l’Ancien Régime. La phrase préférée de Blair, qu’elle répète régulièrement à Dan, Vanessa, Jenny et dernièrement à Juliet (dans l'épisode 4x08), est «you don’t belong here anyway» («De toute façon, tu n’es pas des nôtres»), rappelant la primauté du droit du sang dans leur milieu. Un système de caste presque royaliste, et alimenté par les fréquentations endogames, les relations quasi-incestueuses et les complexes stratégies diplomatiques au sein de l’élite de Manhattan. On pourrait voir Gossip Girl comme la version contemporaine des luttes de pouvoir que dissèque si bien Le Prince de Machiavel. Finis les Borgias, Sforza et autres Medicis, voici venu le temps des van der Woodsen, Waldorf et Bass.

Ce n’est sûrement pas un hasard si Blair est fascinée par la France et ses traditions, et tombe amoureuse d’un prince Grimaldi (de Monaco). Le Vieux Continent est le symbole de cet héritage réactionnaire qui innerve la série. Il est d’ailleurs frappant de voir comme Blair dirige son petit monde suivant ces mêmes codes venus d’un autre temps. On assiste tout au long de la série aux démonstrations de ces traditions archaïques: l'intronisation, le couronnement, le bannissement (avec les rois réunis), les incessantes déclarations de guerre, les traités de paix.

Homo Festivus

Comme dans l’ancien temps, il y a des secrétaires du roi (de la reine, ici), des chauffeurs, des territoires à conquérir (Brooklyn vs. Manhattan), de la vieille noblesse (Nate, Chuck, Serena…), des abdications ou un code civil coutumier. Et surtout il y a de l’oisiveté, du temps libre et de la badinerie: Gossip Girl est peut-être la seule série d’étudiants/universitaires où aucune scène ne se passe dans une salle de cours (on les voit néanmoins une fois passer leurs examens). Même la très futile Beverly Hills essayait parfois de sauver les apparences.

Comme Marie-Antoinette, Blair et les autres vivent une suite de réceptions, banquets, événements sociaux, trahisons internes, amants clandestins et mensonges diplomatiques. Dans Gossip Girl, il y a toujours quelque chose à fêter: la semaine de la mode, l’ouverture de la saison à l'opéra, un anniversaire, la rénovation du club branché de l’hôtel… Un cérémonial mondain plus proche des réceptions d’ambassadeurs ou des salons d’antan que d’un divertissement insouciant. Simplifiant progressivement les scénarios, la série en a même fait un moment essentiel et incontournable. Ainsi, on retrouve souvent la même structure dans de nombreux épisodes: introduction, mise en place de la problématique, puis dénouement scandaleux au milieu des invités lors d’un événement mondain ou d’une fête. Gossip Girl  ce sont de jeunes nantis qui déambulent perdus et nostalgiques après chaque soirée, comme des personnages de Fellini. Le tableau extrême, obscène et impitoyable de cet univers est la grande réussite de la série. Un charme obscur qui rappelle toujours que «la société hyperfestive est une société où l’on ne rit pas parce que c’est un monde où l’on combat. Fièrement et sans relâche», comme l'explique Philippe Muray dans son essai Après l’Histoire.  

Un «monde hyperfestif», comme le définit Muray, qui ne cache en fait que l’ennui, le désœuvrement et la vacuité de la société de l’Upper East Side. Dans cet univers «la fête n’est plus en opposition, ou en contradiction, avec la vie quotidienne; elle devient le quotidien même, tout le quotidien et rien que le quotidien.» L'explication de Muray colle parfaitement à l'univers de Gossip Girl. Tel est le modèle que propose finalement la série. Une jouissance continue où rien n'est impossible, et qui devient un paradigme hype avec les apparitions branchées de Lady Gaga, Lou Doillon, Tyra Banks, Kim Gordon, Tim Gunn ou encore Jay McInerney.

Casser la routine

Cette dissection ironique d'un mode de vie rêvé fonctionnait jusqu'à présent. Pourtant, la victoire incontestable des riches a déclenché comme une banalisation, une routine durant la quatrième saison. Les brunchs, bal costumés, limousines, robes haute-couture, etc. continuent à envahir l’écran, mais la série commence à tourner à vide, sans que Chuck ou Blair n’aient vraiment à confronter d’opposition sociale, économique ou idéologique. Les anciens adversaires sont devenus des amis et tout ce petit monde vit paisiblement dans le «luxe, calme et volupté». La complaisance a remplacé l’acidité et l’humour noir. Il serait temps que la série revienne à ses premières amours et retrouve son style sarcastique et incisif.

Aurélien Le Genissel

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