Monde

Grande-Bretagne: la coalition à la merci des «enfants de Thatcher»

Foreign Policy, mis à jour le 21.12.2010 à 3 h 49

Les émeutes contre les frais universitaires de la semaine dernière sont-elles un feu de paille ou augurent-elles l'avenir d'une fragile coalition gouvernementale?

Manifestants contre le projet d'augmentation des frais d'inscription universitaires, à Londres devant le Parlement, le 9 décembre 2010. REUTERS/Andrew Winning

Manifestants contre le projet d'augmentation des frais d'inscription universitaires, à Londres devant le Parlement, le 9 décembre 2010. REUTERS/Andrew Winning

Londres – Deux semaines après les manifestations étudiantes contre le projet du gouvernement de coalition visant à augmenter les frais d'inscription universitaires, où on a vu la police montée charger, des vitres du bâtiment du Trésor brisées, de jets de peinture et l'attaque de la voiture officielle du Prince Charles, leurs retombées font toujours la une des journaux – ravissant la première place de l'actualité britannique aux révélations des câbles diplomatiques de WikiLeaks.

En fin de compte, le gouvernement de coalition a vu son projet approuvé par la Chambre des Communes, soit une partie de sa stratégie de réduction du déficit budgétaire gouvernemental d'environ 150 milliards de livres (176 milliards d'euros). Ce plan s'inscrit dans la foulée de significatives économies en matière de défense et de santé. Mais il lui a coûté cher.

Il y a encore quelques semaines, quand les syndicats français manifestaient contre la réforme des retraites du Président Sarkozy, les économistes et les commentateurs britanniques snobaient l'ignorance des Français quant à la gravité de la crise mondiale et leur besoin de regarder la réalité en face.

Mais aujourd'hui, il semble que les étudiants britanniques soient, peut-être, la première frange de la population britannique à avoir réalisé le prix personnel que les politiques économiques de leur gouvernement allaient leur coûter.

Les «enfants de Thatcher» se rebellent

Puis il y a l'épée de Damoclès planant au-dessus du gouvernement lui-même. Le parti des Libéraux démocrates, le second membre de la coalition après le Parti Conservateur, qui promettait encore jusqu'aux élections législatives de mai dernier de supprimer tous les frais de scolarité, s'est coupé en deux lors du vote au Parlement, avec la moitié de ses représentants appuyant la mesure, quand l'autre s'est abstenue – ce qui, dans un système politique faisant grand cas de la loyauté partisane, n'est pas une mince affaire.

Les principales questions qui se posent aujourd'hui aux politiques britanniques consistent à savoir s'il y aura encore de violentes manifestations contre les mesures d'austérité du gouvernement, et si les Libéraux Démocrates résisteront suffisamment pour que la coalition se maintienne en place jusqu'au terme de son mandat en 2015.

En d'autres termes, ces protestations n'étaient-elles que des soubresauts sans conséquences, ou auguraient-elles l'avenir de la coalition?

Bien qu'il s'agisse de la troisième manifestation contre l'augmentation des frais de scolarité, son niveau de colère, et le fait que les étudiants forment ici l'avant-garde du mouvement de protestation contre les coupes dans les budgets publics, ont surpris la plupart des commentateurs locaux. Depuis de nombreuses années, le consensus voulait que les étudiants britanniques actuels aient abandonné l'activisme politique de la génération de leurs parents, et se soient uniquement concentrés sur l'obtention de bonnes notes leur permettant d'accéder à des emplois lucratifs; certains les avaient même baptisés les «enfants de Thatcher».

Mais ce stéréotype a aujourd'hui pris un sérieux coup dans l'aile.

Le printemps de Londres

Le projet gouvernemental permettant aux universités, à partir de 2012, de demander jusqu'à 9.000 £ (environ 10.500€) de frais de scolarité annuels, soit le triple de la somme actuelle, signifie que les étudiants, à l'exception des plus fortunés, devront encore plus emprunter pour obtenir leurs diplômes. Les perspectives d'accumuler un tel endettement, alliées à celles de voir les emplois bien rémunérés se raréfier dans une économie fragile, ont fait sortir les étudiants dans la rue, et rappellent les manifestations étudiantes de la fin des années 1960. 

Les organisateurs de la manifestation, y compris le syndicat national étudiant (NUS) et d'autres coalitions de circonstance formées entre étudiants et universitaires, ont promis de continuer leur action et, vu que le projet doit encore passer par la Chambre des Lords (où il peut être modifié), les manifestants gardent encore une carte à jouer.

Si la protestation étudiante dépasse le cadre de l'éphémère, d'autres groupes pourraient suivre son exemple. Les syndicats de travailleurs, qui comptent toujours environ 7 millions de membres en Grande-Bretagne, forment en général les premières lignes de l'opposition à de telles coupes budgétaires, mais en comparaison, leur action semble aujourd'hui bien fade. Cela pourrait changer au printemps, quand les collectivités locales prendront plus précisément conscience de la baisse des subsides londoniens. D'importants licenciements semblent en effet à prévoir dans les secteurs publics locaux.

Puis il y a les propositions gouvernementales, qui doivent encore être validées par le Parlement, et qui pourraient changer radicalement la manière dont sont subventionnées la sécurité sociale et les écoles anglaises. Ici, la coalition a l'intention de déléguer les décisions budgétaires aux médecins et aux écoles sur place, avec une volonté de dégraisser plusieurs couches de fonctionnaires. Ce qui pourrait aussi rencontrer de la résistance, en particulier chez les gens qui dirigent aujourd'hui des établissements de santé, des hôpitaux, et qui sont à la tête de collectivités territoriales actuellement responsables des dépenses scolaires de leurs secteurs.

Les libéraux démocrates divisés

On ne sait pas encore si cela prendra la forme de manifestations de rue, ou passera par un obstructionnisme bureaucratique plus classique, comme celui qu'a immortalisé Sir Humphrey Appleby, le haut-fonctionnaire de «Yes Minister», la comédie de la BBC, resté célèbre pour avoir déclaré: «Abolir les services administratifs est impensable. Les faire fusionner, par contre, est une chose admirable. Vous gardez tout le personnel existant, et vous leur adjoignez une couche supplémentaire pour coordonner le tout.»

L'autre question consiste à savoir si les Libéraux démocrates pourront survivre à leur division sur les frais d'inscription, et si leur coalition avec les Conservateurs pourra supporter la pression de deux partis désunis derrière leurs dirigeants. Depuis que la coalition a été formée, en mai, le leader conservateur, le Premier Ministre David Cameron, et son homologue libéral-démocrate, Nick Clegg, s'en sont bien tirés. Ils se sont engagés à faire fonctionner leur partenariat, mais tandis que les mois passent, certains députés des deux bords semblent clairement avoir perdu de leur enthousiasme quant à cette entreprise commune.

Clegg fera valoir que la coalition a surmonté son premier grand obstacle car les lois sur l'éducation ont été votées. Il soutient aussi que les frais d'inscription sont plus justes que ceux qu'auraient proposés les Conservateurs ou les Travaillistes s'ils gouvernaient seuls, car les Libéraux démocrates ont insisté sur des mesures spéciales visant à aider les étudiants des familles les plus pauvres.

Le problème de Clegg, c'est que ses détracteurs au sein de son parti ne voient pas ce vote comme mettant un terme aux débats. Des figures importantes défendent aujourd'hui l'idée d'une alliance entre la frange la plus à gauche du parti et les Travaillistes afin d'unir leurs forces et de s'opposer à une législation gouvernementale qu'ils ne soutiennent pas. Les sondages n'aident pas non plus Clegg et montrent les opinions favorables envers son parti chuter de plus d'un tiers depuis le scrutin de mai.

Les ordonnances de contrôle, nouveau test pour la coalition

Comme tout parti, les Libéraux démocrates ne sont pas monolithiques. Le parti compte parmi ses membres des défenseurs du libéralisme économique, ayant d'importants points communs avec les Conservateurs, quand d'autres partagent l'opinion des Travaillistes selon laquelle une société plus juste requiert plus d'intervention étatique. Alors que les réductions des budgets publics commencent à se faire sentir, les divisions au sein du parti pourraient s'aggraver et menacer son unité.

Le Parti travailliste a d'ores et déjà compris qu'il y avait là une opportunité à saisir. Bien que le parti manque d'une alternative précise sur le financement des universités, ce week-end a vu d'importantes figures travaillistes proposer une collaboration avec les Démocrates libéraux qui ne seraient pas heureux des positions prises par leur parti au sein de la coalition gouvernementale. Lors d'une conférence de presse, lundi, le leader travailliste Ed Miliband a été catégorique: «aux Libéraux démocrates qui craignent de voir leur accord avec les Conservateurs faire pencher la politique britannique vers la droite, je les invite à travailler avec nous pour modifier le cap que le gouvernement fait prendre à la Grande-Bretagne.»

La pression repose aujourd'hui sur les épaules de Cameron pour fournir à ses partenaires libéraux-démocrates plus de compromis, mais s'il va trop loin dans cette direction, il pourrait aussi provoquer des divisions dans les rangs conservateurs – et même si cela a été moins remarqué lors du vote sur les frais d'inscription de jeudi, un petit nombre de députés conservateurs se sont aussi rebellés contre le leadership de leur parti.

Alors que les choses se calment après le vote sur les frais de scolarité, Cameron et Clegg peuvent être satisfaits d'avoir vu suffisamment de leurs députés se rallier à une politique controversée, mais d'autres questions à venir pourraient tout autant, si ce n'est plus, semer la discorde.

Les commentateurs politiques pensent que le prochain grand test portera sur la question des ordonnances de contrôle. Il s'agit de restrictions légales sur des individus suspectés de terrorisme, prises sans décision de justice, qui limitent leur liberté de mouvement et contrôlent leurs communications. Introduites par le précédent gouvernement, les Libéraux-démocrates s'y opposent pour des motifs de libertés civiles, tandis que les leaders conservateurs y voient un moindre mal permettant d'assurer la sécurité publique.

L'examen en cours des lois de lutte contre le terrorisme a été suspendu en octobre suite à de farouches désaccords sur la question des ordonnances. Mais si les Libéraux-démocrates et les dirigeants conservateurs finissent par se mettre d'accord pour les garder en l'état, cela pourrait provoquer une autre rébellion du côté des Libéraux-démocrates les plus à gauche, et menacer encore une fois la coalition.

Un vieil adage politique britannique veut qu'à force de se rebeller contre le gouvernement, le peuple rend les députés accros à l'indiscipline. Si cela arrive, l'autorité de Nick Clegg sur son parti sera de plus en plus remise en question. S'il est remplacé, tous les paris sur la survie de la coalition seront alors ouverts.

Alistair Burnett

traduit par Peggy Sastre

Alistair Burnett est le rédacteur en chef de l'émission de BBC News The World Tonight program.

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