Monde

Jonathan, 13 ans, une mission: la paix

Slate.com, mis à jour le 02.01.2011 à 14 h 12

Quand les enfants essaient de prendre le monde en main.

Jonathan Lee observe la zone démilitarisée à Paju, en Corée du Sud, en août 2010. REUTERS/Jo Yong-Ha

Jonathan Lee observe la zone démilitarisée à Paju, en Corée du Sud, en août 2010. REUTERS/Jo Yong-Ha

Pour les lobbyistes de Corée du Nord ou les manifestants chinois, 2010 n’a pas franchement été une bonne année. La Corée du Nord a toujours été instable, mais en 2010, année marquée par la préparation d’une passation de pouvoirs, le bombardement de l’île sud-coréenne de Yeonpyeong, le naufrage du navire de guerre sud-coréen Cheonan et la révélation par WikiLeaks que même la Chine commence à se lasser de ses dangereuses bouffonneries, le pays a été encore plus explosif que d’habitude.

La Chine, de son côté, a institué des mesures répressives radicales contre les dissidents depuis que Liu Xiaobo, activiste emprisonné depuis 2008 pour son rôle dans le mouvement pro-démocratique Charte 08, a été désigné comme lauréat du prix Nobel de la Paix 2010. Parmi les réactions de colère des autorités chinoises, on note l’arrestation d’une femme qui a annoncé sur twitter son intention d’agiter un drapeau disant «Félicitations, Oncle Xiabo» lors d’une manifestation.

La forêt de la paix

C’est dans ce climat tendu que Jonathan Lee, 13 ans, qui vit avec ses parents dans le Mississippi, a milité pour transformer la Zone coréenne démilitarisée (DMZ, séparant les deux Corée) en «forêt de la paix des enfants». Il s’est rendu en Corée du Nord pendant l’été, où il a été déçu de ne pas être reçu par Kim Jong-il en personne. Puis, en novembre, juste à côté de la place Tiananmen, dans un geste théâtral, il a déroulé une bannière appelant à la création d’une «forêt de la paix des enfants dans une DMZ sans nucléaire». La presse rapporte que moins d’une minute plus tard, un policier en civil arrêtait Jonathan, qui a quitté le pays le soir même.

Si Jonathan avait été majeur, nous n’accorderions sans doute aucune attention à son rêve de remplacer par des arbres les mines de la zone tampon entre les deux Corée. En fait, les efforts de Jonathan suscitent un mélange d’admiration pour sa naïveté et d’un zeste de condescendance. «Il a le regard simple d’un enfant sur l’un des problèmes internationaux les plus complexes et épineux de notre époque. (…) Cette mission de paix portée par un enfant pourrait bien nous offrir une petite dose d’espoir», a-t-on entendu sur la BBC avant son excursion nord-coréenne.

Jonathan Lee n’est pas le premier à assumer seul une mission de paix enfantine. Il reproduit un modèle datant d’avant l’ère d’Internet, dans lequel un petit Américain s’adresse au dirigeant d’un pays apparemment au bord du pugilat avec les États-Unis. Même à l’époque, ces voyages ne marchaient pas vraiment; ils ne contribuaient certainement pas à réchauffer les relations diplomatiques. Mais les médias se demandaient bien plus sérieusement si cela pouvait être positif pour les États-Unis. Alors que Jonathan Lee n’a fait l’objet que d’une poignée d’articles émotionnels vaguement dédaigneux, Samantha Smith et Sarah York eurent, elles, droit aux unes et aux éditoriaux des journaux.

Samantha Smith et Andropov

En 1982, Samantha Smith, alors âgée de 10 ans, écrivit au secrétaire général du Parti communiste soviétique Iouri Andropov, pour lui dire:

 «Je suis inquiète à l’idée que la Russie et les États-Unis se lancent dans une guerre nucléaire. Allez-vous voter pour la guerre ou pas? Si vous n’êtes pas pour, s’il vous plaît dites-moi comment vous allez faire pour éviter la guerre.»

En correspondant indigne, Andropov ne répondit pas. Mais la Pravda publia sa lettre. Quand Samantha écrivit à l’ambassadeur soviétique des États-Unis pour lui demander si Andropov lui répondrait un jour, ce fut un Andropov repenti qui lui répondit, la comparant à l’amie de Tom Sawyer, Becky. Il lui assura qu’il ne voulait pas la guerre et l’invita à visiter l’Union soviétique. Elle accepta l’invitation et devint «la plus jeune ambassadrice d’Amérique», chouchoute de beaucoup et objet de dérision pour d’autres, qui poussèrent de hauts cris devant la simplification à outrance de la géopolitique internationale, et, surtout, devant la manière dont Samantha Smith était manipulée par les Soviétiques. Dans le Time, Charles Krauthammer ricana de son «séjour bien photographié au cours duquel elle participa à un festival d’enfants dans un camp de Jeunes Pionniers (dont la formation paramilitaire lui fut cependant épargnée)».

Lorsqu’elle rentra chez elle, Samantha devint une enfant-star, elle tâta du cinéma, anima une émission de Disney Channel lors des élections de 1984 et publia un livre. Mais en 1985, son père et elle moururent dans un accident d’avion. Les médias soviétiques en deuil couvrirent la nouvelle de sa mort, et le journal de la jeunesse communiste écrivit: «Une nouvelle effrayante et déchirante a traversé l’océan: Samantha n’est plus.»

Quelques années plus tard, l’Amérique se dénicha une nouvelle petite diplomate. La carrière de Sarah York dans les relations internationales débuta en 1988, à l’âge de 10 ans, lorsque son père se toqua du couvre-chef porté par le dirigeant panaméen Manuel Noriega alors qu’il évoquait les accusations de narcotrafic portées contre lui dans l’émission 60 Minutes. La famille estima que Noriega serait peut-être davantage enclin à leur envoyer un chapeau si la demande venait d’une enfant. La première lettre de Sarah déboucha sur un échange prolifique, qui culmina avec le voyage de la fillette au Panama en tant qu’invitée de Noriega en 1988, un an seulement avant que les États-Unis n’envahissent son pays et ne le chassent du pouvoir. Tout comme pour Samantha, une fois de retour, Sarah fut critiquée pour s’être laissé manipuler par un dictateur désireux de redorer son image et d’asticoter les États-Unis en utilisant l’un des ses propres enfants à des fins de propagande, accusation qui la fit encore se hérisser 15 ans plus tard lors d’une interview avec This American Life.

Ce que les enfants peuvent faire

Ce que les tentatives de diplomatie internationale de Jonathan Lee, Samantha Smith et Sarah York ont en commun —outre un échec à accomplir grand-chose— est le côté flou de leur objectif: la paix, la mise en place d’une «forêt de la paix», l’acquisition d’un chapeau. En dépit de l’attention accordée par les médias à ces artisans de la paix hauts comme trois pommes, leurs aventures ont à peine dépassé le cadre d’une expérience enrichissante pour les enfants. Imaginez la dissertation que Jonathan pourra écrire un jour.

Pourtant, les enfants qui éprouvent un intérêt précoce pour les causes internationales ont la possibilité de jouer un rôle. Prenez l’exemple de Craig Kielburger, activiste canadien de 28 ans qui a passé plus de la moitié de sa vie à militer pour le droit des enfants. À 12 ans, Craig lut dans un journal l’histoire d’un jeune Pakistanais, Iqbal Masih. Iqbal fut vendu à une usine de tapis à l’âge de 4 ans; à 10 ans il s’échappa, et travailla avec des organismes du monde entier pour attirer l’attention sur l’esclavage des enfants. Deux ans plus tard, il fut assassiné au Pakistan. Iqbal avait reçu des menaces de mort de l’industrie du tapis, mais personne ne fut jamais condamné pour son meurtre. Horrifiés par la mort d’un enfant de leur âge, Craig et ses amis décidèrent de faire quelque chose. Mais quand ils tentèrent de contacter des organismes caritatifs, Craig raconte qu’on leur ferma la porte au nez. Une femme leur demanda même: «Est-ce que tu sais où tes parents rangent leurs cartes de crédit?»

Ils se mirent alors à collecter de l’argent pour lancer leur propre groupe, aujourd’hui appelé Free the Children, et voyagèrent en Asie pour constater de leurs propres yeux les conditions de travail des enfants. À New Delhi, Craig Kielburger, qui avait appris que le Premier ministre canadien Jean Chrétien était de passage, organisa une conférence de presse sauvage sur le conseil d’un vigile, où il fit venir deux enfants esclaves récemment libérés qui parlèrent des sévices qu’ils avaient endurés. Ce tour de force mit Chrétien dans l’embarras et valut à Craig Kielburger les éloges d’Oprah Winfrey, de l’émission 60 Minutes et d’autres.

Aujourd’hui, Craig Kielburger travaille encore pour aider les enfants, mais sa mission a évolué.

«Au départ, nous avons créé Free the Children pour libérer de l’exploitation et de l’esclavage les enfants d’autres pays. Mais aujourd’hui, la plus grande partie de notre travail est en Amérique du Nord, et consiste à aider les enfants à se débarrasser de l’idée qu’ils sont trop jeunes pour faire quelque chose.»

Le vrai moyen de faire une différence durable n’est pas un voyage hyper-médiatisé —même s’il embarrasse un dirigeant— mais de créer, par l’éducation, une génération de citoyens du monde engagés. Alors les enfants pourront commencer à éveiller les consciences et collecter des fonds.

Kielburger explique qu’autrefois, l’activisme des enfants se résumait à l’histoire d’un seul gamin, chargé d’une mission, et relayée par les médias. Dorénavant, cet enfant peut faire une différence sans s’embarquer dans un voyage qui fera le lit de la polémique. Aujourd’hui, estime Kielburger, «cette jeune personne n’attend pas les médias. Elle ( …) utilise la technologie pour toucher le public, c’est-à-dire les jeunes». En d’autres termes, Jonathan Lee a sans doute plus de chance d’apporter un changement, aussi minime soit-il, en créant une page Facebook faisant la promotion de son projet de «jardin de la paix».

Torie Bosch

Traduit par Bérengère Viennot 

 

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