France

Mediator, le mystère de l'année 1997

Jean-Yves Nau, mis à jour le 20.12.2010 à 18 h 54

Pourquoi des médicaments de la même famille que le Mediator ont-ils été interdits cette année-là?

Diet Pills / Tacit Requiem via Flickr CCLicense by

Diet Pills / Tacit Requiem via Flickr CCLicense by

Difficile d’imaginer un meilleur scénario catastrophe. L’affaire du Mediator occupe depuis peu une place à part dans la déjà riche histoire des crises sanitaires françaises. Xavier Bertrand, ancien (et nouveau)  ministre de la Santé, ne s’y est pas trompé. Celui qui refusait jusqu’ici obstinément de répondre aux questions qui lui étaient posées vient de virer lof pour lof. Dans Le Figaro du 20 décembre, il évoque désormais l’existence de «fortes présomptions» de «défaillances graves dans le fonctionnement du système du médicament»:

«Je veux tout savoir de ce qui s’est passé depuis la mise sur le marché du Mediator en 1976, martèle celui qui fut  ministre de la Santé de juin 2005 à mars 2007. Je veux comprendre pourquoi, malgré certaines mises en garde, malgré une parenté chimique avec des molécules interdites, ce médicament est resté sur le marché pendant trente-trois ans.»

Et sans attendre les conclusions de l’enquête qu’il a demandée à l’un de ses services –l’Inspection générale des affaires sociales (Igas) – le ministre a annoncé une transformation du système de mise sur le marché des médicaments, ainsi qu’un renforcement de la pharmacovigilance.

Difficile, encore, d’imaginer une plus mauvaise gestion d’une crise étrangement déclenchée par l’institution qui fait aujourd’hui figure de premier coupable: l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé  (Afssaps). C’est en effet à la demande de cette dernière que des travaux épidémiologiques, conduits à partir des données de la Caisse nationale d’assurance maladie, ont permis de formuler des estimations quant au nombre des personnes qui seraient mortes prématurément (de lésions des valves cardiaques) du fait de la consommation de Mediator.

Cinq millions de Français consommateurs de Mediator

Première estimation rendue publique: environ 500 morts. Seconde estimation (qui ne l’avait pas été initialement): entre 1.000 et 2.000 mors. Et les épidémiologistes de conclure qu’il ne faut voir là aucune contradiction mais la simple conséquence d’hypothèses de travail différentes à partir des mêmes données. Question: pourquoi les autorités sanitaires n’ont-elles pas, d’emblée, publié les résultats de ces deux travaux?

Difficile, enfin, d’imaginer l’ampleur des conséquences d’une affaire, chaque jour un peu plus tentaculaire, qui court sur une période de 33 ans durant laquelle cinq millions de Français ont consommé  – toujours sur prescription médicale — du Mediator. Une consommation faite le plus souvent en dehors des indications officiellement reconnues pour ce médicament qui ne pouvait être prescrit qu’à certaines personnes souffrant de diabète.

Comment comprendre qu’une telle dérive ait pu s’installer sans que la puissance publique ne cherche à y mettre un terme, et ce alors que toutes les données de consommation étaient disponibles, (ce médicament étant remboursé par la Sécurité sociale)?  Comment comprendre alors que différentes publications scientifiques (dont, en France la revue Prescrire) avaient au fil du temps signalé les risques encourus?

On exhume certes aujourd’hui quelques rares documents témoignant de l’inquiétude passagère de certains responsables (de la Caisse nationale d’assurance maladie, daté de 1998; de la Haute autorité de santé, 2007) mais aucune décision n’a été prise avant 2009 et le retrait du Mediator du marché.

La dangerosité des coupe-faim prouvée dès 1995

Revenons sur un épisode clef de cette affaire. Il date du 2 septembre 1997. Philippe Duneton, alors directeur général de l'Afssaps annonce ce qui est présenté comme «la suspension totale des autorisations de mise sur le marché de l'ensemble des médicaments coupe-faim, ou anorexigènes, fabriqués à partir de produits de la famille des amphétamines. Alerte rouge: l'Afssaps recommande que tout patient actuellement traité par l'une de ces substances consulte au plus vite son médecin afin que sa thérapeutique puisse, dans les plus brefs délais, être modifiée. En toute hypothèse, les anorexigènes amphétaminiques devront avoir été retirés de l'ensemble des pharmacies d'officine avant la fin du mois de septembre.

La décision de l'Afssaps faisait alors suite à une recommandation de l'Agence européenne des médicaments qui préconisait le retrait définitif de l'ensemble des anorexigènes du marché européen. Argumentaire de Philippe Duneton:

«Profil de sécurité inacceptable dans les conditions normales d'utilisation, efficacité thérapeutique limitée conduisant à un rapport bénéfice-risque défavorable. Les anorexigènes amphétaminiques n'ont plus de place dans la prise en charge prolongée de l'obésité, et ce d'autant que leur effet diminue progressivement au cours du temps et qu'ils peuvent entraîner une pharmacodépendance incompatible avec un traitement prolongé.»

Il s’agissait ici de la dernière étape d'un processus engagé à partir de 1995, lorsqu’une alerte médicale avait été lancée sur le danger de ces médicaments «amaigrissants». Cette alerte visait tout particulièrement l'Isoméride (dexfenfluramine) et le Pondéral (fenfluramine), du groupe pharmaceutique français Servier. Ces deux molécules avaient, via un intense battage publicitaire soutenu par quelques médecins hospitalo-universitaires, connu un vif succès commercial international.

Les retraits de l'Isoméride et du Pondéral, cousins du Mediator

Puis on avait conclu — grâce notamment à une équipe de l’hôpital Antoine-Béclère de Clamart —  à l’existence d’une corrélation entre la consommation de ces molécules et l'apparition d'affections cardiovasculaires (hypertension artérielle pulmonaire primitive) aux conséquences parfois mortelles. Les premières inquiétudes avaient été ensuite confirmées par une enquête menée à l'échelon national (cent dix-sept cas d'hypertension artérielle pulmonaire recensés) ainsi que par des observations faites dans différents pays sous l'autorité du professeur Lucien Abenhaim (université McGill, Montréal) avant que ce dernier ne devienne, en France, Directeur général de la Santé de 1999 à 2003.

En septembre 1997, quelques heures avant l’annonce de l’Afssaps, le laboratoire Servier annonçait que, par «mesure d'extrême précaution», il décidait «volontairement» de cesser la commercialisation à l'échelle mondiale (soit dans 85 pays) de  l’Isoméride et du Pondéral. Les laboratoires Wyeth-Ayerst et Interneuron, qui commercialisaient les produits Servier aux Etats-Unis, annonçaient dans le même temps aux 450.000 médecins et pharmaciens américains une mesure identique avec rappel des médicaments. L'Isoméride (commercialisé outre-Atlantique sous le nom de Redux) et le Pondéral avaient alors été déjà consommés par plus de 70 millions de personnes à travers le monde et occupaient, aux Etats-Unis notamment, une place majeure dans la prise en charge médicamenteuse du surpoids et de l'obésité.

Une décision était d’autant plus surprenante qu’elle faisait suite à un recours devant le Conseil d’Etat déposé par le Dr Jacques Servier (PDG des laboratoires qui portent son nom). Dans un entretien accordé au Monde en décembre 1996, il expliquait que les décisions française et européenne d'encadrement de la prescription constituaient «une véritable catastrophe sur le plan matériel et [étaient] épouvantables au plan moral puisqu'on nous traite d'assassins sans en apporter la preuve».

Incompréhensible

Le Dr Servier espérait alors obtenir un élargissement des possibilités de commercialisation pour que les deux médicaments puissent à l'avenir, et comme avant 1995, être prescrits par des médecins exerçant dans le secteur libéral. De fait, en mai 1995, au vu de la gravité de cet effet indésirable, Didier Tabuteau, alors directeur général de l'Agence du médicament (structure qui allait bientôt se transformer en Afssaps) avait décidé de réserver à certains médecins hospitalo-universitaires la prescription des médicaments anorexigènes et ce uniquement dans le cas «d’obésités majeures répondant à des critères médicaux stricts, pour des durées de traitement inférieures à trois mois et uniquement après échec d'un traitement diététique adapté».

Dans ce contexte, la principale question est de savoir pourquoi le Mediator n’a pas fait l’objet des mêmes mesures drastiques d’interdiction que l’Isoméride et le Pondéral, molécules dont le mécanisme d’action était très proche. Une question qui pour l’heure demeure étrangement sans réponse; une question qui concerne désormais tous ceux qui, depuis 1997 ont occupé des responsabilités gouvernementales ou administratives dans le champ de la sécurité sanitaire des médicaments.

Pour l’heure, les responsables de 1997 bottent en touche. A commencer par Bernard Kouchner, alors secrétaire d’Etat chargé de la Santé qui, dans Le Journal du Dimanche du 19 décembre rappelle que «l’alerte et l’urgence» est «ce qu’il a fait de mieux dans sa vie». «On se demande pourquoi on n’a jamais entendu parler du Mediator. Il y a eu des dysfonctionnements, reconnaît Martin Hirsch (alors directeur de cabinet de Bernard Kouchner. Ce médicament aurait dû être dans la charrette de l’Isoméride. Et il ne l’a pas été. Il y a eu une grosse bataille pour interdire l’Isoméride, c’est le même labo, ces médicaments ont les mêmes effets, il n’y avait aucune raison de s’arrêter là.» Pour Martin Hirsch, tout ceci est «incompréhensible». Il faudra pourtant bien comprendre.  

Une première réponse pourrait être fournie par le rapport (attendu pour la mi-janvier) de l’Igas. Si tel n’était pas le cas elle, pourrait l’être par la mission d'information parlementaire, «Le Mediator et la pharmacovigilance» qui vient d’être créée à la demande du Parti socialiste et qui devrait débuter ses travaux à la rentrée de janvier.

Jean-Yves Nau

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Journaliste
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