Les Petits mouchoirs, un film français moyen
Bien qu’atomisé par la critique, et grâce à son capital de sympathie, Guillaume Canet a réalisé le film français le plus vu cette année. Est-ce son film ou sa génération qui est dénué de qualité?
- Une scène des Petits mouchoirs. © EuropaCorp Distribution -
«Avec Les Petits mouchoirs, la carrière de Guillaume Canet franchit un nouveau cap: le Cap Ferret.»
«Sortez les mouchoirs, ils seront utiles: sur les écrans français, cette semaine, il y a une grosse tache.»
«Les Petits mouchoirs, c'est tout simplement "La vie sexuelle des Français selon Oui-Oui.."»
«Le film est si figé dans ses bons sentiments qu'il ferait passer Klapisch pour du Pialat à côté.»
Voici un échantillon de ce qui vous a sans doute découragé d’aller voir Les Petits mouchoirs, troisième long-métrage de Guillaume Canet, si vous êtes un cinéphile consciencieux à la recherche d’avis autorisés. Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’accueil de la critique sérieuse a été glacial. Mais ce rejet violent n’a pas empêché le film d’attirer cinq millions de Français dans une salle de cinéma, pour assister à 2 heures et 34 minutes de vie normale. La plupart du temps pour en ressortir satisfait et ému.
Film next door
La consternation critique n’a concerné que la frange la plus spécialisée du secteur, et elle a pu passer inaperçue pour la plupart des spectateurs. La télé s’en est tenue à son traditionnel métier de promotion mécanique et aveugle des industries culturelles. Dans des médias écrits plus généralistes, des appréciations plus mesurées ou même des articles enthousiastes ont pu accompagner une campagne promotionnelle qui devait drainer sans surprise plusieurs millions de Français dans les salles. Campagne se résumant à trois arguments: un homme encore plus populaire en France que DSK, un casting de stars et un film qui vous parle des trucs qu’on vit tous. Le capital de sympathie de Canet est tel que beaucoup de gens, au moment de la sortie, affirmaient vouloir aller voir le film «parce que le réalisateur est sympa», ce qui est peut-être une première dans l’histoire du cinéma!
Reste que ce succès est bizarre. La plupart de ceux qui ont vu le film avouent une certaine gêne, un peu comme si on les surprenait avec un Marc Levy à la main ou, pire, un vieux CD de Patrick Bruel. Et il y a un peu de ces deux-là dans Guillaume Canet: une nature touchante et sincère, mais qui ne craint jamais de noyer son public sous une forme de pornographie sentimentale. Après une longue enquête non représentative portant sur une trentaine d’individus en âge de regarder un film, on arrive à la conclusion suivante: personne n’a détesté ce film, mais presque personne ne l’a adoré. Le numéro un du box office français 2010 est donc un film moyen. Avec cette longue fresque sur l’amour et l’amitié, Canet a réussi un film à l’image de son personnage, pas vraiment gendre idéal mais plutôt «next door», agréable et doté d’un réel charme mais sans qualités exceptionnelles. A l’époque du Fabuleux destin d’Amélie Poulain, ou plus récemment d’Avatar ou d’Inception, des spectateurs hystériques allaient revoir le film au cinéma. Il est peu probable qu’un tel engouement ait suivi la sortie des Petits mouchoirs. Une fois suffit largement.
Navet ou critique générationnelle?
L’image qui colle à Guillaume Canet, celle d’un type gentil et sympa, explique qu’un quiproquo préside à la réception de son film. En choisissant des Parisiens cadres supérieurs, professions libérales ou travaillant dans l’industrie culturelle, à l’aise financièrement et peu enclins à la réflexion existentielle (du moins pendant leurs vacances au Cap Ferret), Guillaume Canet réalise-t-il une critique de la bourgeoisie française contemporaine, ou bien déploie-t-il un dispositif très empathique à l’endroit d’une population qui, finalement, lui ressemble un peu? L’effet de réel du film est tel, renforcé par une campagne promotionnelle qui insiste sur les liens qui unissent les acteurs et leur réalisateur dans la vie, qu’il n’est pas aisé de trancher sur ce point. A-t-on à faire à de l’autocomplaisance ou à une prise de distance subtilement masquée derrière l’aspect Les Bronzés au Cap Ferret du film?
Les Petits mouchoirs narre la vie quotidienne de vieux trentenaires et de jeunes quadragénaires qui ont déposé leur cerveau au vestiaire depuis bien longtemps, vivent dans une bulle d’indifférence vis-à-vis du reste du monde. Ils expérimentent tout le spectre de la libération sexuelle (infidélité, triolisme, sexe virtuel, amitié sexuelle, etc.) mais sans éprouver de réelle passion pour la chose. On leur accorde qu’ils sont en vacances, mais les rares scènes urbaines semblent indiquer que le quotidien de ces individus est aussi morne que le reste.
Chacun peut alors y trouver le reflet de ses propres angoisses, et Les Inrocks peuvent se désoler de voir «le reflet exact de la France de Sarkozy» s’exhiber sur les écrans. Pourtant Guillaume Canet a pu préciser dans Le Point:
«Je voulais montrer des gens moches. Ma génération me déçoit. Ses priorités sont souvent d'une mesquinerie, d'une bassesse incroyables.»
Pas sûr que ce soit cette dimension ironique qui se dégage de son film comme de sa réception. De même, qui aurait pu comprendre que le coach sportif new age focalisé sur son rapport à l’autre et aux éléments constitue le modèle philosophique de Canet et une voie alternative crédible au matérialisme, comme il le soutient dans la même interview?
Un film «en mode vraie vie»
Donc, c’est quoi ce film? Un film de vacances ou un film sur le narcissisme d’une génération? Les deux? Certains préfèrent accorder au réalisateur le bénéfice du doute quant à son intention réelle. C’est le cas de ce blogueur, qui finit toutefois par juger peu probable l’hypothèse d’un regard ironique planant au-dessus de la mêlée des personnages.
«Première hypothèse: Ce n'est qu'un mauvais film (…) Seconde hypothèse: C’est le film d’un désespéré radical (…) Sous le masque de la comédie, il y a donc un drame... Voire une tragédie: le miroir est implacable, le reflet qu’il donne est effrayant de vanité. Le tableau est d’autant plus pathétique qu’il n’y a personne pour contrebalancer la médiocrité générale…» Il y a même cette étrange critique, dans laquelle l’auteur prétend qu’au final, le réalisateur a fait un bon film mais sans le faire exprès… «La maladresse évidente face à l'homosexualité et certaines vannes moisies ne doivent pas faire oublier que c'est un dispositif de cinéma assez inédit. Celui d'une construction théâtrale médiocre en mode “vraie vie”.»
Si on retient l’hypothèse de la critique générationnelle, c’est tout le film qui prend une saveur nouvelle: de l’oubli initial de l’ami hospitalisé (Jean Dujardin) au final larmoyant et grotesque de son enterrement (pardon de dévoiler la fin, mais bon il fallait aller le voir avant!), le réalisateur aurait voulu transmettre au spectateur une émotion excessive mais circonscrite dans le temps. 5 minutes de compassion, puis 5 minutes de douleur, compensent ainsi les 2 heures et quelques minutes restantes d’indifférence générale face au malheur d’un proche.
L’inquiétante familiarité
Il n’y a pas, dans Les Petits mouchoirs, ce détour par la fiction, l’outrance ou l’archétype qui donne parfois l’effet plus vrai que nature. Ici tout est donc en mode vraie vie, jusqu’à l’utilisation remarquée de «vraies gens», décidément un phénomène à la mode, jouant leur propre rôle. On a beaucoup reproché au réalisateur de mettre en scène des dialogues creux, des propos vulgaires et des personnages bourrés de cliché. Personnellement j’ai plutôt l’impression qu’il a tendu un miroir peu déformant à son public, ce qui explique son succès. Nous sommes tous un peu beaufs, lourdingues et égoïstes au moins par moments, c’est la vie. Ce commentaire d’un spectateur trouvé sur Internet est finalement plus proche de la vérité que toutes les critiques que j’ai pu lire:
«C'est un film sans profondeur, mais c'est ce qui fait, pour ma part, sa beauté. On peut facilement imaginer faire nous-mêmes un film similaire en filmant nos vacances, car les personnages me semblent juste réels: il ne faut pas oublier que dans la vie, la plupart des gens s'intéresse d’avantage aux choses superficielles "qu'importantes"»
Finalement c’est Canet, petit gars populaire produit par Besson et plus faiseur qu’auteur, qui aura réalisé le plus français des films français nombrilistes… Paradoxe déconcertant. Certes une distance est créée avec l’homme de la rue, du fait de l’ancrage du scénario dans le Paris aisé (plutôt que le Paris bobo comme on le lit ici ou là). Le film lorgne moins vers le cinéma que vers un schéma publicitaire ou télévisuel: il s’agit ici de montrer ce qui se passe dans la vie des gens que l’on aspire à être, d’être «aspirationnel» comme disent les publicitaires. Comme dans la pub, les séries ou les téléfilms, tout y est (à commencer par les protagonistes) un peu plus beau, un peu plus propre et un plus net que dans la vie quotidienne, mais l’effet de réel est conservé, les gens ayant pris l’habitude qu’on leur présente leur réalité sociale sous une forme plus hygiénique. Comme une sorte de normalité augmentée. Reste que si la banalité du film, de sa musique, de ses personnages, de ses dialogues et de ses actions est maîtrisée de bout en bout, alors Les Petits mouchoirs est sans doute le plus grand quiproquo de tous les temps. Un quiproquo à cinq millions d’entrées.
Jean-Laurent Cassely












































Je pense, comme vous, que ce film renvoie bon nombre de spectateurs à au moins un épisode qu'elle ou il a connu.
Que fait l'étudiante en anthropologie, incarnée par Marion Cotillard, avec des amis tels que les siens ? On n'en sait rien, et la situation est tout de même peu vraisemblable.
Plusieurs situations m'ont rappelé des choses vécues, et notamment l'enterrement d'un proche. Oui, c'est sans doute too much, d'avoir un ostréiculteur au caractère bien trempé qui vient vider un sac de sable du Cap-Ferret sur le cercueil (d'autant qu'il le fait après avoir fait la leçon à ses amis parisiens CSP+).
Mais ça m'a touché parce que ça m'a effectivement rappelé mon vécu, et notamment un pote qui est venu déposer un harmonica dans le cercueil en question parce qu'ils avaient partagé cette passion ensemble.
Je peux vous dire que je n'avais pas chialé au ciné depuis...longtemps. Mais là, Canet m'a eu. Pas simplement parce qu'il a une tête sympa et que ça doit être cool de l'avoir comme voisin -surtout si c'est dans le XIème arrondissement- mais parce qu'il nous rappelle que le cinéma, ça peut aussi être une façon de raconter des histoires simples sur des gens ordinaires; ceux-là aussi ont des sentiments.
Ok il ne se passe pas grand-chose de concret, mais d’après moi, le public se complaisait à « regarder » ce qui se passait dans la tête des personnages – donc rien de très palpable et de défendable - chacun en a fait sa propre identification et interprétation. On attendait aucun fait concrêt, on attendait des « prises de conscience ». on aime les acteurs, qu'ils soient touchants c'est tout ce qu'on attendait de ce film avant d'y aller...le scénario général était secondaire.
pari réussi avec un enterrement à rallonge qui ne nous laisse pas vraiment le choix de maitriser ou non ses propres émotions. Bien que tout le film soit touchant, on se retrouve dépossédé de son envie de se laisser aller ou pas à la fin... et c'est dommage. parce que j'ai pleurniché , le film est forcément bon? Le public a pu s'identifier à d’autres gens qui vivent dans des bulles...voir un peu d'égoisme au ciné, permet d'inscrire ce comportement dans une certaine normalité. rassurant? Je trouve l’article sacrément bien écrit, inviter le public à prendre du recul sur le pourquoi d’un film comme ca.. c'est intéréssant. Je suis d’accord avec cette proposition de prise de recul même si ca frise une analyse psychologique de Canet assez subjective. quoiqu'il en soit c'est quelqu'un qui avance dans sa vie d'humain et réalise ses failles. son metier lui permet de nous soumettre son point de vue, à prendre ou à laisser.
Ca représente la vie d’une certaine partie de la bourgeoisie, « cadres supérieurs, à l’aise financièrement et peu enclins à la réflexion existentielle ».. malheureusement un peu de moi aussi...
j'ai aimé ce film car montrer cette "normalité" déconcertante a ouvert quelques débats dans les bars, délié quelques langues et m'a donné envie de parler, parler, parler à mes proches, de ces choses qu'on ne peut pas se dire entre le fromage et le dessert..et c'est déjà ca.
Bref, merci pour l'article, ca me conforte dans la légitimité de ma crise existentielle qui m'habite depuis quelques temps.
Qu'attendez-vous d'un film ?
j'ai l'impression que désormais, il faut que tout soit spectaculaire... genre le dernier navet bourré d'effet spéciaux, dont effet 3D reconstitué alors que le films n'a pas été tourné avec la camera qu'il faudrait pour cela, une musique digne de John Williams, Garry Schyman ou Hans Zimmer etc.
On demande de la profondeur ? Mais laquelle ? Trouvez-vous la société actuelle profonde ? (avis personnel: dans la connerie, le superficiel, dans la culture des apparences, égocentrisme, l'égoïsme... oui)
Dans ce cas, est du "rêve" que vous rechercher dans le moindre film a défaut de pouvoir rêver par vous même ou de pouvoir réaliser certains rêves dans la réalité ?
j'ai l'impression que beaucoup de personnes vont voir telle ou telle chose avec des idées bien prédéfinies alors que l'œuvre leur est totalement inconnues encore... comment dans ce cas être ouvert a celle ci et l'apprécier dans son intégralité ?
Qu'est ce qu'un bon film ?
A cette question, je répondrais simplement pour ma part:
A partir du moment ou je n'ai pas vu le temps passer, c'est que je ne me suis pas ennuyé.
S'il donne une vision qui sort des schémas prédéfinies recyclés sans arrêt par Hollywood, c'est encore mieux.
S'il me fait rêver sur son univers, ses personnages, etc. c'est encore mieux.
Mais je n'aurais jamais la prétention dire qu'un film est "mauvais", car ceci n'est pas une appréciation objective. C'est seulement qu'on ne l'a pas apprécier, on était peut être dans un état d'esprit qui e nous a pas permis de l'apprécier et de le comprendre. Ou tout simplement il répondait pas à nos attentes...
De la a le juger "mauvais", on fait un grand écart! ^^'
Pourquoi devrait-on se soucier de l'avis de soi-disant spécialistes du cinéma sur un film (n'importe quel film d'ailleurs), alors que ces mêmes critiques ont choisi leur métier parce que la plupart sont incapables d'en écrire un, d'en tourner un... Vivant depuis quelques années à l'étranger, je retrouve bien là mon pays d'origine...
1. Le critique "intellectuel français" (lui-même Bobo ou Parisien aisé comme il est dit...) adore se secouer le poireau devant un film et essayer d'aller en extraire une substantifique moelle ou lui prêter des intentions inexistantes dont au fond, tout le monde se fout, car on passe un bon moment ou pas devant un film, mais ça ne regarde que nous-même. Nos émotions nous sont encore personnelles me semble-t-il... Et ceci peut, je le pense, s'appliquer à toute oeuvre quel que soit son support (films, littératures, peintures, etc...)
2. Et oui, ça fait toujours mal de se retrouver en face d'une réalité qu'on essaye de se cacher, de dénigrer même. Je m'explique : Je suis de la génération de Guillaume Canet, et quand je regarde son film, je me retrouve dans ses personnages lâches, égoïstes, drôles, émouvants, énervants, perdus, largués, etc... bref, vivants... Et je n'ai pas besoin d'habiter à Paris pour ça... (dire que ces personnages sont représentatifs de Parisiens moyens est en soi une pure réflexion de parisien qui n'a jamais quitté la "Capitale", mais a dû entendre parler de la "Province" au JT de TF1). Je suis juste un membre d'une génération de trentenaire à qui l'on a ôtée toutes valeurs (quelle qu'elles soient...) et qui essaye de surnager, de survivre dans un monde sans plus aucun repère, qu'on nous a abandonné et dans lequel chacun doit se débrouiller pour s'en sortir. La faute à qui? Je m'en fous ! On est là et on doit faire avec. (Cette dernière réflexion prouvant bien que je suis partie prenante de cette fameuse génération dont je parle...)
Alors Messieurs les journalistes, les critiques, les intellectuels, les "bobos" et compagnie qui dénigrent ce film, retournez le voir et tentez (tant soit peu que vous en soyez capable) de regarder en face cette génération de "branleurs" de 30 ans que nous sommes, car il va vous falloir faire avec nous... Nous sommes comme ces personnages. Mieux, nous sommes ces personnages...
Et comme eux le ferait, on vous emm*** ! !
"critiques, intellectuels, bobos"... tout ça pour moi, décidément c'est Noël après l'heure !!! Vous me gâtez...
Vous allez être déçu : non seulement je suis incapable d'écrire et de tourner un film, mais en plus de ça je ne suis même pas du tout ce qu'on appelle un "critique" de film... Ma double incompétence en la matière étant précisée, je suis amusé par le masochisme qui vous pousse à vous infliger la lecture d'articles de pseudo intello expert que vous emm*** et dont l'avis vous indiffère. Vous vous reconnaissez dans la génération XVIème arr. - Cap Ferret, tant mieux pour vous. Je ne sais pas pourquoi votre colère tombe sur moi, sans doute n'avez-vous pas lu ce qui a été écrit par d'authentiques critiques parisiens ici ou là sur le film, franchement si mon article vous énerve vous n'allez pas vous remettre de ces lectures; finalement à la relecture je me trouve même assez sympa avec ce film, qui d'ailleurs ne m'a pas déplu, au cas où vous ne l'auriez pas compris. Ce qui m'a poussé à me secouer le poireau, comme le dites de manière imagée, c'est justement que ce film qui remporte un franc succès n'est pas du tout du genre à intéresser les critiques, sinon sur le mode du dédain. Voilà. Enfin vous me traitez de bobo et de parisien, et là malheureusement vous tombez à côté, en toute modestie je pense avoir fait mes preuves en matière d'antiparisianisme primaire : http://www.amazon.fr/Paris-manuel-Survie-Jean-Laurent-Cassely/dp/2840966867
Au plaisir de vous croiser au Cap cet été... jean laurent