France

La grand messe contre l'Islam

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 19.12.2010 à 23 h 44

Deux futurs candidats à la présidentielle, une romancière russe, des gros bras et un «héros» suisse anti-minarets… Une après-midi avec le gratin anti-islam.

Le musée d'histoire naturelle de Paris devant la mosquée de Paris, décembre 2009, REUTERS/Charles Platiau

Le musée d'histoire naturelle de Paris devant la mosquée de Paris, décembre 2009, REUTERS/Charles Platiau

Sur le panneau situé à l’entrée, on apprend que l’Espace Charenton, dans le XIIème arrondissement de Paris, accueille vos séminaires, colloques, réunions et autres lancements de produits. Ce samedi 18 décembre, c’était donc un lancement un peu spécial, celui du produit Choc des civilisations. Aux manettes, Riposte laïque et le Bloc identitaire, les créateurs des apéros saucisson–pinard.

Les très redoutées Assises internationales contre l’islamisation de l’Europe ont donc finalement eu lieu. L’occasion de mesurer la vigueur d’une alliance contre-nature entre «Républicains des deux rives», ou plutôt entre partis d’extrême droite et anciens militants de gauche laïcs, marxistes ou féministes contre l’ennemi commun: l’islam et les musulmans des pays occidentaux.

Les contrôles systématiques de police cent mètres en amont témoignent d’une certaine tension. A l’entrée, cela s’agite un peu. C’est qu’il faut accueillir la partie pacifique du public tout en contenant les jeunes à capuches et autres habitués des tribunes chaudes du Parc des Princes… Le tout en accueillant les journalistes venus en nombre pour assister à l’acte de baptême de ce front anti-islam œcuménique, si j’ose dire. Soixante-dix accréditations annoncées, plus de cent journalistes s’étant présentés le jour J: les organisateurs ont réussi leur coup.

La Mosquée Notre-Dame de Paris

Au-delà de la diversité apparente des allocutions et du cursus des intervenants, une orientation unique est défendue, celle des musulmans comme vecteur de danger civilisationnel. Pas le moindre intervenant à contre-courant, pas la moindre tentative de compréhension, un procès à charge se déroule ici et il y a près de mille procureurs dans la salle. Tout le monde est venu pour s’exalter, l’heure n’est ni au débat ni à l’examen des faits.

«Phobique» n’est pas un terme excessif pour qualifier les sentiments qu’inspire l’islam aux intervenants qui se succèdent à la tribune. Après la pause déjeuner (saucisson – pinard au menu), Elena Tchoudinova, romancière russe, est venue parler de son roman La Mosquée Notre-Dame de Paris année 2048, refusé par soixante-dix éditeurs en France (huées) mais enfin disponible en version française (hourras). Bref intermède vidéo: on lance quelques images de la désormais célèbre rue Myrha (quartier de la Goutte-d’Or à Paris), sur les trottoirs de laquelle des musulmans prient chaque semaine. Rue qui est devenue un symbole et même une raison d’être pour ce front radical de lutte contre l’islam. Semaine après semaine, l’envoyé spécial de Riposte laïque s’en va en effet filmer cette prière collective sur place.

Les images emportent un réel succès: les participants se mettent à huer les musulmans comme un seul homme, certains lèvent le poing et déjà on entend du «Rentre chez toi», du «Mais on est en Europe» fuser dans la salle. L’assemblée applaudit volontiers ses héros, mais rien ne l’excite comme ses ennemis.

«L’In-Nocence» et le «Grand Remplacement»

Renaud Camus, qui doit intervenir à ces Assises, est assis près de moi, j’en profite pour entamer la conversation avec lui et un secrétaire général de son Parti de l’In-Nocence. C’est surtout sur la forme que ce parti se distingue des organisateurs de la conférence. Il est difficile à définir mais on pourrait le qualifier de tendance la plus littéraire et élitiste du courant de défense de la civilisation européenne. Un exemple parmi d’autres, sur l’immigration le parti juge qu’elle «n'a pas coïncidé avec un accroissement de la douceur de vivre, de la civilité dans les échanges sociaux et de l'harmonie dans la vie quotidienne». Le programme du FN, donc, mais exprimé très poliment…

Les camusiens sont là pour donner leur opinion sur «le grand remplacement de population de la France», l’écrivain est inquiet pour la «continuité du peuple français», et préfère rappeler qu’il est invité par Riposte laïque plutôt que d’entrer dans le jeu des ressemblances avec le Bloc identitaire. Mais à ce point de la journée, y a-t-il encore quelqu’un pour penser que la distinction importe? Le Parti de L’In-Nocence, dont le fondateur sera une nouvelle fois candidat à la présidentielle (s’il rassemble les 500 signatures nécessaires) a un discours ampoulé et ambiguë, à l’image du communiqué qu’il poste sur son site en réaction aux propos de Marine Le Pen. Si elle a parlé de l’Occupation avec un «O» majuscule, en référence à la période historique, alors elle a tort, si en revanche elle a parlé de l’occupation du sol et du territoire, alors «ses propos sont marqués au coin du bon sens et ils relèvent de la pure et simple observation des faits».

Les journalistes privés de castagne

Intermède de Pierre Cassen, dirigeant de Riposte laïque, dont la coupe au bol et les tenues de baba-cool du Larzac apportent une touche d’exotisme gauchisant au folklore vestimentaire identitaire. L’ancien trotskiste de la LCR et syndicaliste du livre à la CGT regrette l’absence du maire UMP de Montfermeil Xavier Lemoine, suite à la révélation de sa venue programmée par le blog du Monde consacré à l’extrême droite. Le journaliste, qui est dans la salle, se fait huer par les neuf cents «laïcs»… Il doit se sentir très seul.

A l’extérieur une possible confrontation entre la manifestation des partis et associations de gauche et le service d’ordre (joliment labellisé «Organisation») du Bloc identitaire se prépare. Apparemment ça va chauffer, les policiers sur place s’inquiétant dès le démarrage d’un possible affrontement. «Maintenant on vous conseille de rentrer», déclare l’attachée de presse du Bloc sans se départir de son sourire. Petite excitation journalistique générale autour de moi, il va enfin y avoir un peu de grabuge… Le service d’ordre forme deux lignes, on adopte une stratégie défensive et on attend la première charge, qui ne viendra pas, la police ayant bouclé le périmètre depuis le matin et empêché les deux cents manifestants de s’approcher de l’Espace Charenton.

Oskar Freysinger, icône pop de l’islamophobie

Retour au chaud pour assister au climax de la journée. La venue très attendue et très médiatisée du député du parti suisse UDC, Oskar Freysinger, le principal porte-parole de l’initiative populaire suisse (c’est-à-dire du referendum) contre la construction de minarets. L’extrême droite européenne s’est habituée à faire transiter les idées et les «bonnes pratiques» de ses militants, mais là nous avons à faire à une véritable star des mouvements anti-islam.

Par ailleurs chanteur et écrivain, portant le catogan, Oskar Freysinger est plus agitateur qu’homme politique classique. Excellent tribun, il tranche immédiatement par son aisance. «C’est vraiment sympa de votre part d’être venu écouter un salopard comme moi!» Après la succession à la tribune de radoteurs craintifs et haineux, Oskar Freysinger offre le visage jeune et dynamique de l’extrême droite new look. Blagues subtiles, bonnes formules, sous-entendus malicieux, il sait manier le verbe, il sourit et fait rire son auditoire. Il fustige les laïcs: «C’est facile de courber le dos quand on n’a pas d’échine!» Succès assuré. Les non musulmans? «Chez nous, c’est la majorité qui rase les murs». Le projet politique de l’islam? «L’islam est un socialisme perfectionné, l’islam c’est l’URSS plus Dieu». Nouvelle ovation. Délire de la salle. Oskar sait fustiger le christianisme et ses dérives «théocratiques» au bon moment, il invoque Voltaire et Rousseau, défend la révolution française et en appelle au peuple qui, en Suisse, «votera plus en un an que vous (c’est-à-dire les Français) dans toute votre vie».

Cette vivacité, cette bonhomie, ce charme même, tout cela me rappelle étrangement le candidat à l’élection présidentielle de Dead Zone, de Stephen King, adapté par David Cronenberg en 1983. Dans ce film le personnage charismatique y est plus séducteur qu’inquiétant, mais c’est son entourage qui révèle très tôt sa nature profonde: une bande de sinistres sbires qui ne le lâchent jamais d’une semelle et assurent la sécurité du boss. Venu avec son gilet pare balles, Oskar Freysinger peut compter sur la surveillance rapprochée de trois jeunes hommes en pull à capuche, casquette et lunettes noires qui balaient le public du regard dans l’attente d’un possible kamikaze, et qui n’essaient même pas de se faire discrets.

Et le Front national dans tout ça? Personne ne l’a invité. Involontairement, il aura pourtant participé par l’esprit à cette rencontre puisque c’est aux propos de Marine Le Pen sur l’occupation du territoire par les musulmans qu’on doit l’énorme focalisation médiatique sur ces assises. Et puis le Bloc présentera son candidat à la présidentielle, une autre voix identitaire aurait donc peut-être été de trop.

 Jean-Laurent Cassely

Jean-Laurent Cassely
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Journaliste
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