Monde

Le numérique pour combler la fracture démocratique?

Jean-Sébastien Lefebvre, mis à jour le 08.01.2011 à 8 h 30

L'Union voit dans Internet un des remèdes au désintérêt du public, mais son efficacité est plus qu'incertaine.

Le Parlement européen à Strasbourg le 8 juillet 2010. REUTERS/Vincent Kessler.

Le Parlement européen à Strasbourg le 8 juillet 2010. REUTERS/Vincent Kessler.

Avec un taux de participation de 40% en France aux élections européennes, et parfois de 20% dans certains pays d'Europe centrale et de l'est, il n'est pas peu dire que la politique européenne n'enthousiasme pas les foules.

Pour tenter de relever son image désastreuse de centre de pouvoir lointain et détaché des peuples, l'Union européenne et ses acteurs voient dans Internet un remède. Un moyen de faire la jonction, surtout grâce à Facebook et Twitter. En septembre dernier, le Centre d'information sur l'Europe, Touteleurope.eu, a lancé Tweet Your MEP, ce qui en français se traduirait par «Tweete ton député européen».

50% des eurodéputés français sur Twitter

Le principe? Via une plateforme autonome et financée sans l'aide des institutions européennes, proposer aux citoyens ou plutôt aux Net-citoyens de poser directement des questions à leurs élus. «Le député verra la question et pourra y répondre. Quand nous avons présenté le projet au Parlement européen, de nombreux élus ont été enthousiasmés par l'idée et certains ont même rejoint Twitter pour y participer», commente Fabien Cazenave, responsable vieille et opinion à Touteleurope.eu.

Le nombre de députés européens présents sur le réseau social est très disparate d'un pays à un autre: 36 députés français sur 72 sont inscrits à Tweet Your MEP, mais seulement 8 Polonais sur 50 ou 12 Italiens sur 72. «Les meilleurs sont les Néerlandais [16 députés présents sur 25, NDLR]», remarque Cazenave.

Mais les réseaux sociaux restent encore un accessoire obligatoire uniquement en période électorale. Nombre de candidats élus aux élections européennes ont presque arrêté de tweeter au lendemain du scrutin du 9 juin 2009. Pour en être sûr, il suffit de vérifier l'activité de Catherine Trautmann (dernier tweet le 9 juin 2009), Michel Barnier (maintenant commissaire européen, dernier tweet le 16 septembre 2009) ou Henri Weber (3 juin 2009).

«Une fois élus, nous ne disparaissons pas»

Le reste des députés européens français connaît une activité des plus limitées, se cantonnant à recycler leur agenda. Quelques cas échappent à cette règle, comme Sandrine Bélier (Europe Écologie):

«L'utiliser au quotidien n'est pas toujours évident et je cherche encore le moyen optimal de le faire. J'essaie de faire passer des infos pertinentes, mais parfois, 140 caractères ne suffisent pas et il n'est pas toujours possible de renvoyer vers un lien. Il faut trouver un juste équilibre aussi, pour ne pas saturer les gens»

L'élue européenne rajoute qu'il lui «arrive d'interagir avec les personnes sur Twitter»:

«Dès que je peux, je réponds aux questions, dans 90% des cas dirons-nous. Et je n'ai pas l'impression que ce soit uniquement des gens déjà impliqués dans les affaires européennes. Souvent, ce sont vraiment des personnes qui découvrent. C'est donc un outil très intéressant pour montrer qu'une fois élus, nous ne disparaissons pas. Même si cela ne remplace pas les autres comme les visites de terrain ou les conférences publiques»

Cours de Twitter et Facebook

Le Parlement européen voudrait encourager une telle pratique. Des cours de Twitter et de Facebook à destination des députés européens sont d'ailleurs prévus dans les semaines à venir. Même la Commission européenne, réputée pour son austérité en matière de communication, s'y met tout doucement. Depuis octobre 2010, les porte-parole des différents services de l'exécutif européen ont créé des comptes Twitter (voir ici, ici et ici).

Pour compléter cette présence numérique, un nouveau projet est en cours de finalisation. Citzalia, développé par le European Service Network, une entreprise privée qui a reçu un soutien financier du Parlement européen (75% du coût global de 275.000 euros, 25% étant pris en charge par ESN). Il s'agit de récréer virtuellement les bâtiments bruxellois de l'institution dans lesquels l'internaute pourra déambuler avec son avatar (sorte de petit personnage Lego ®).

«Le Parlement souhaitait un outil de communication plus efficace», commente Joël Devalez, membre de l'équipe de développement du projet. «Grâce à Citzalia, le citoyen pourra découvrir la politique européenne de façon ludique puisque nous insérerons dans le décor énormément d'informations interactives. C'est un serious gaming. L'utilisateur pourra aussi s'informer sur les dernières nouvelles en provenance de Bruxelles, interpeller ses députés, faire des propositions, écrire des articles qui paraitront dans un journal virtuel.» Ainsi, les élus européens seront invités à rejoindre la plateforme avec pour objectif, comme avec Tweet Your MEP, d'interagir en temps réel avec les citoyens. «Nous suivons cette vague de députés européens qui veulent s'internetiser. Notre projet est unique en son genre.»

Inspiration américaine

A l'inverse, Tweet Your MEP, disponible en 4 langues (français, allemand, anglais et néerlandais), a été en parti inspiré par Tweet Your Senator, une réalisation de l'équipe d'Obama pour soutenir la campagne de réforme de la santé. Les Américains étaient invités à interpeller directement leur sénateur pour démontrer leur soutien à la réforme.

Ce n'est pas la première fois que les Européens regardent de l'autre côté de l'Atlantique dans l'espoir de trouver des solutions à l'indifférence du peuple. Le Parti populaire européen a déjà prévu de recruter un des gourous de la campagne de Barack Obama sur Internet, Ravi Singh. Pourtant, malgré tout cela, les midterms du 4 novembre furent un fiasco pour le camp démocrate.

«Qu'avions nous fumé?», se demandait récemment le journaliste de Newsweek Daniel Lyons. En 2008, il s'était enthousiasmé à l'idée que l'élan de la campagne présidentielle américaine sur le net allait se poursuivre et que les internautes seraient actifs dans la gouvernance quotidienne de la présidence Obama. Or, il le reconnaît lui-même: le nombre d'inscrits aux sites de soutien à Obama a été divisé par dix en deux ans...

Le concept de «l'égocratie»

Internet et les réseaux sociaux ont des limites. Si 19 millions de Français sont recensés sur Facebook et 200.000 sur Twitter, y sont-ils pour y faire de la politique? Facebook est avant tout un lieu où l'on retrouve ses «amis»; Twitter, avec sa petite communauté, repose sur une relation asymétrique d'offre et de demande et n'est pas encore un outil de masse. Sont présents pour l’instant, surtout, des journalistes, des entreprises, des associations, ceux qui ont quelque chose à proposer en terme d'informations ou ceux qui en cherchent dans un domaine spécifique.

Intervenant dans le master Communication publique de Sciences-Po Lille, à l’Efap de Paris en communication européenne et auteur du blog LaComEuropéenne, Michael Malherbe partage ce sentiment:

«Citzalia ainsi que les autres initiatives reposent sur un concept: celui de l'égocratie. Tout cela laisse croire aux citoyens qu'ils peuvent influencer le processus décisionnel. C'est vain et inutile. Cela ne sera qu'une source de déception pour l'intéressé. Tweet Your Senator avait un objectif précis, montrer aux sénateurs américains que leurs électeurs soutenaient la réforme. Or, avec l'Union européenne, cet objectif n'existe pas, il n'a y aucun traduction dans le réel. Tweet my MEP, qu'est-ce que cela apporte? Le député répond au citoyen ou ne répond pas. Quelle différence? Qu'est-ce que cela apporte au débat public?»

Internet n'est qu'un moyen

Et ce serait donc la matière au débat qui ferait défaut: «L'UE a le choix entre deux voies de communication. Soit miser sur le concret, en montrant aux citoyens ses réalisations comme la baisse des prix des communications téléphoniques ou la sécurité dans les aéroports. Ou alors, tenter de démontrer qu'il y a un vrai combat politique partisan à Bruxelles au lieu de continuer à apparaître comme un centre de pouvoir dirigé par des diplomates».

Pour la blogueuse Europasionaria, «Internet n'est que le moyen pour réduire une distance entre une Europe ignorée par les médias traditionnels et les citoyens. C'est une constatation: nous ne parlons pas d'Europe dans les médias. D'où les réactions de personnes qui décident de créer des blogs, de twitter ou de se lancer dans des projets. Beaucoup de blogueurs ne font que le job d'éditorialistes, en tentant de politiser le débat».

Finalement, c'est peut-être le député européen d'Europe-Ecologie Daniel Cohn-Bendit qui a trouvé la solution miracle pour se rapprocher des citoyens. A partir de janvier 2011, il sera consultant sportif pour la chaîne Canal+, débattant football quelques vendredis soirs par an dans l'émission Les Spécimens.

Jean-Sébastien Lefebvre


[Pour en savoir plus sur l'actualité européenne, vous pouvez aussi lire le blog Europe - 27 etc]

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