Les élus français sont trop vieux

Des écoliers lors du premier Parlement des enfants, en 1994. REUTERS/John Schult

Des écoliers lors du premier Parlement des enfants, en 1994. REUTERS/John Schults

Dans quelques semaines, il devrait être possible d'être élu Président ou député à 18 ans. Une réforme symbolique mais qui repose la question de l'âge moyen des élus français.

En ce doux mercredi de juin 2012, le président de la République, âgé de dix-huit ans et quelques mois, a décidé de décaler le conseil des ministres pour aller passer une épreuve du bac. Une hypothèse légalement impossible pour l’instant –il faut avoir au moins 23 ans pour postuler à l’Elysée– mais qui, dans quelques semaines, pourrait paraître «seulement» totalement irréaliste et farfelue. L’Assemblée nationale devrait en effet adopter le 11 janvier le projet de loi organique sur l’élection des députés examiné le 20 décembre, qui va modifier l’article 127 du code électoral, abaissant de 23 à 18 ans l’âge minimal pour se porter candidat à l’Assemblée. Et, par ricochet, l’âge nécessaire pour se présenter aux élections présidentielles et européennes, qui dépendent de ce même article.

Fin de la conscription

La France va ainsi rejoindre la position de la majorité des pays européens, où l’âge où l’on peut voter et celui où l'on peut être élu est le même. Du moins si le Sénat, qui restera la seule exception avec une barrière à l’entrée à 30 ans, valide le probable vote favorable de l’Assemblée. «La seule inquiétude qui reste, c’est de savoir si le Sénat va suivre», reconnaît Maxime Verner, un jeune candidat aux dernières municipales dans le Rhône, fondateur de l’association Candidat à 18 ans. Lors de l’examen de la loi sur le cumul des mandats de 2000 puis du «toilettage» des règles de la présidentielle en 2001, les sénateurs avaient en effet retoqué des amendements de l’Assemblée qui abaissaient l’âge d’éligibilité à 18 ans.

Si le président UMP de la commission des Lois, Jean-Jacques Hyest, se montre peu loquace sur le sujet («Si ca en amuse... Ca ne me gêne pas mais c’est un peu ridicule», nous a-t-il déclaré, en remarquant notamment que cette initiative survient alors que les jeunes rentrent de plus en plus tard dans la vie active), le contexte politique a changé en dix ans. A l’époque, la mesure divisait l’Assemblée, où l’on moquait «un président de la République pour les enfants» ou un «gadget». Elle était portée par des députés socialistes, et non par le gouvernement, et rejetée par l’opposition sénatoriale; aujourd’hui, elle figure dans le projet de loi rédigé par le ministère de l'Intérieur, qui estime que «la fin de la conscription [le service militaire obligatoire, NDLR] a ôté toute justification pratique [au] seuil» des 23 ans. L'idée du passage à 18 ans figurait d’ailleurs aussi dans le Livre vert sur la jeunesse publié en juillet 2009 sous la direction du Haut commissaire Martin Hirsch.

Un peu moins de trente ans, le vrai seuil

Evidemment, la portée de cette mesure sera essentiellement symbolique, «ce qui ne veut pas dire qu’elle est inutile, mais qu’il reste difficile d’être promu par un parti à l’âge de 18 ans», explique le député PS Bernard Roman, ancien président de la commission des Lois. «Mais le symbole reste fort car une partie de la population voyait sa citoyenneté amputée». «On sait très bien qu’il n’y aura pas de députés ou de président de vingt ans, il ne faut pas se leurrer. L’objectif est de parachever le travail entamé en 1974 avec le droite de vote à 18 ans», renchérit Maxime Verner. Pour l’élection présidentielle, le jeune majeur désireux de se présenter devra franchir l’obstacle des 500 signatures d’élus; pour les législatives, il lui sera en revanche plus facile d’être candidat, mais pas d’être élu sans une expérience d’élu local, le soutien d’un grand parti et l’investiture dans une circonscription «prenable».

Le benjamin de l’Assemblée, le député PS de l’Ardèche Olivier Dussopt, élu à un peu moins de 29 ans en 2007, était par exemple secrétaire de section et membre du bureau fédéral du PS local depuis six ans, et l’a emporté dans une circonscription dont le basculement à gauche était inattendu. On remarquera par ailleurs que l’âge de celui que les Anglo-Saxons appellent «baby of the House», le benjamin de l’Assemblée –titre honorifique qu’ont porté plusieurs ministres actuels comme François Fillon, François Baroin et Laurent Wauquiez– est remarquablement stable sous la Ve République: 27 à 30 ans. Et correspond à celui des plus jeunes candidats à la présidentielle, Alain Krivine en 1969 et Olivier Besancenot en 2002, 28 ans tous les deux. En France, le seuil réel d’accès aux hautes responsabilités n’est pas 18 ou 23 ans, mais bien un peu moins de 30.

«Personnellement, je trouverais ça très bien qu’il y ait des députés de vingt ans mais ce ne sera pas facile sachant que, pour être député, il faut déjà être connu. De même que pour les femmes, ce qui compte, c’est la volonté des partis politiques de présenter des candidats dans des circonscriptions gagnables», explique Charles de la Verpillière (UMP), le rapporteur du projet de loi sur l’élection des députés. «La jeunesse n’est pas représentée, mais cette question ne relève pas de la loi mais des partis. C’est à eux d’agir, en réservant une circonscription par département à un jeune candidat ou en leur donnant la priorité quand un député sortant ne se représente pas», approuve Bernard Roman.

Deux générations dorées

«Il y en a qui ont été élus, je n'étais pas née!», s'écrie la députée UMP Valérie Rosso-Debord (39 ans) dans une longue enquête sur la jeune génération de l'Assemblée publiée le 18 décembre par Le Monde Magazine, tandis que son camarade de parti Franck Riester (36 ans) relève dans le même article que la commission chargée de la jeunesse et des loisirs ne compte que «trois ou quatre députés de moins de 45 ans». La question de l’élection de très jeunes députés en cache donc une plus large, celle de la pyramide des âges globale.

Dans une étude publiée avant les législatives de 2007 et comparant la France à quatre autres pays (Allemagne, Espagne, Suède, Slovénie), le Centre d’analyse stratégique pointait que l’Assemblée nationale «est [...] caractérisée par des membres d’un âge médian supérieur à celui de tous les autres pays étudiés», soit environ 59 ans et demi fin 2010. Avec notamment une curiosité: là où, dans les autres pays, les tranches d’âge surreprésentées sont les 41-50 et les 51-60 ans, en France ce sont les 51-60 et les 61-70 ans... Depuis vingt ans ont d’ailleurs été déposés plusieurs amendements (à la constitutionnalité mise en doute) visant à instaurer un âge-plafond des députés un peu au-dessus de 70 ans: Hervé Morin, par exemple, proposait 72 ans en 1999.

Spécialiste de l'analyse des générations, le sociologue Louis Chauvel affirme que l’âge moyen du représentant politique ou syndical est passé de 45 ans en 1982 à 59 ans en 2000: soit une hausse de quatorze ans en dix-huit ans alors que l’âge moyen de la population française augmentait de 1,5 an par décennie (même si l'âge moyen de l'électeur, lui, a sans doute augmenté un peu plus vite du fait d'un «creux» d'inscription sur les listes électorales et d'une montée plus marquée du vote «intermittent» chez les jeunes). En résumé, on aurait assisté à un manque de renouvellement générationnel, certaines générations réussissant à accéder au pouvoir relativement jeunes mais «bloquant» les suivantes au gré des réélections.

La France de l'après-guerre aurait ainsi compté deux générations bénies, celle des jeunes adultes de la Libération puis celle des baby-boomers, politisée (à gauche ou à droite) lors de mai 68. A l'opposé, les générations nées dans les années 30 et 60-70 auraient été «sacrifiées». La «génération Y» ou «du millénaire», née à partir de 1980, deviendra-t-elle la troisième génération favorisée? La réponse devra sans doute attendre deux ou trois élections législatives, le temps qu'elle atteigne la quarantaine.

Jean-Marie Pottier

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