Monde

WikiLeaks, l'impossible traque

Reporters sans frontières, mis à jour le 20.12.2010 à 18 h 57

Julian Assange a peut-être gagné une nouvelle manche en mettant dans la balance judiciaire la possible confusion entre son cas personnel et le cas WikiLeaks.

Julian Assange devant la Cour de justice de Londres le 16 décembre 2010, REUTERS/Stefan Wermuth

Julian Assange devant la Cour de justice de Londres le 16 décembre 2010, REUTERS/Stefan Wermuth

L’arrestation de Julian Assange, le 7 décembre 2010 à Londres, a de quoi laisser un goût amer aux nombreux contempteurs de WikiLeaks. En se livrant spontanément à la police britannique, le fondateur du site a d’une certaine manière délivré deux messages. «WikiLeaks survivra à mon arrestation» est le premier. «Si je suis poursuivi pour des motifs indépendants de ma profession, la procédure engagée contre moi en Suède aura valeur de test», le second.

Et en effet, en mettant fin lui-même à la traque engagée contre lui, Julian Assange oblige ses poursuivants à dévoiler leurs véritables intentions: la procédure dont il fait l’objet concerne-t-elle seulement l’agression sexuelle qu’il aurait commise? Ou est-il ciblé en tant que fondateur de WikiLeaks, à l’origine de la divulgation dans le monde entier de 250.000 documents diplomatiques confidentiels?

La vengeance des pirates

Que Julian Assange, comme tout justiciable, doive répondre d’une grave accusation d’ordre privé, ne se conteste pas. Sans crier comme lui au complot –une activité assez partagée entre ses défenseurs et ses ennemis–, difficile de ne pas voir que le second mandat d’arrêt émis contre lui par la Suède s’est superposé à toutes les tentatives pour contenir, saboter ou éliminer WikiLeaks. Hier Paypal, maintenant Mastercard et Visa. Tout est bon pour tarir le financement du site. Mais techniquement, la guerre n’est pas gagnée. Mastercard et Visa retirent à WikiLeaks le robinet financier? Les sites de cartes bancaires subissent la vengeance des pirates.

Les Etats-Unis, pressés de voir l’extradition suédoise de Julian Assange pour affaire de mœurs connaître une deuxième étape Outre-Atlantique pour affaire de sécurité nationale, trahissent eux aussi leur embarras. Sur quel fondement juridique faire plonger l’Australien volant? Toujours ce satané Premier amendement… Et que fait-on du principe de territorialité de la justice si WikiLeaks se trouve partout et nulle part?

Il est trop tard. Julian Assange a peut-être gagné une nouvelle manche en mettant dans la balance judiciaire la possible confusion entre son cas personnel et le cas WikiLeaks. Il a, de toute évidence, remporté la première en semant cette panique diplomatique qui fait dire aujourd’hui à la presse que la surveillance planétaire a changé de camp. Et les experts concordent pour une fois. Les ès-sécurité informatique, tout au moins: impossible d’écraser un contenu Internet qui circule depuis longtemps et partout, se multiplie sur des «sites-miroirs», et avec cette fois la complicité d’une certaine grande presse.

Un procès en transparence

Cette dernière risque gros à présent. Le sénateur américain Joe Lieberman n’oublie pas le Premier amendement, mais trouverait tellement normal, sur l’antenne de Fox News, de punir le New York Times pour sa complicité au «crime» Wikileaks. Le premier quotidien de New York a assumé, avec quatre autres journaux étrangers, une coopération active avec Wikileaks, en offrant une meilleure sélection de la masse d’informations disponibles. Le procès en transparence totale contre Wikileaks n’est plus tout à fait pertinent, même si d’autres médias moquent un trop plein de nouvelles qui n’apprendraient souvent rien de neuf.

Personne ne pourra pourtant nier en avoir appris beaucoup avec cette gigantesque cyber-livraison. Sur les coulisses de la géopolitique mondiale. Sur les contradictions du jeu diplomatique américain, parfois, aussi, sur ses justesses de vue. Mais également sur les exactions commises une décennie durant par la première démocratie du monde au nom de la «guerre contre le terrorisme». Et à ce propos, où est la plus grave? Dans les exactions ou les révélations? L’administration Obama avait bien juré de faire appliquer à la lettre la loi fédérale d’accès à l’information (Freedom of Information Act), de rendre publique toute information d’intérêt public. Elle aura mis quatre mois à trahir sa parole, passée l’investiture de janvier 2009. Sécurité nationale, encore et toujours. WikiLeaks surgit alors et tourne à plein régime. La suite est connue mais pas finie. Et aucune démocratie, si grande soit-elle, ne peut plus espérer taire des pratiques qui bousculent sa réputation.

Trente ans après la divulgation des «Papiers du Pentagone» sur la guerre du Vietnam par le New York Times, les Etats-Unis se croyaient-ils à l’abri d’une nouvelle fuite d’envergure, en pleine mise en question de leur politique étrangère? C’est dans l’examen de cette politique-là que les enseignements de l’affaire Wikileaks doivent être tirés. Le pays du Premier amendement accueillera la Journée mondiale de la liberté de la presse, le 3 mai 2011. Espérons qu’il se souvienne des paroles du juge Hugo Black, l’un des neuf saisis en 1971 de l’affaire des «Papiers du Pentagone»:

«La presse doit être au service des gouvernés, non des gouvernants.»

Benoît Hervieu
Bureau Amériques de Reporters sans frontières

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