Economie

La grande divergence et la petite convalescence de l'économie mondiale

Eric Le Boucher, mis à jour le 18.12.2010 à 9 h 51

La conjoncture s’améliore doucement. Mais pas partout, et pas pour tout le monde.

Province du Jiangxi en octobre 2010. REUTERS.

Province du Jiangxi en octobre 2010. REUTERS.

Obnubilés par les problèmes de Barack Obama et les crises de la dette en Europe, nous avons perdu de vue que le monde, deux ans après la plus forte crise depuis les années 1930, ne va pas si mal. L'année 2010 s'achève sur une croissance record en Asie, ce que l'on n'ignorait pas, mais aussi sur une consolidation de la reprise en Amérique et en Europe, ce dont on avait douté avant l'été. L'année 2011 s'annonce de la même veine avec une croissance partout consolidée. Le navire de l'économie mondiale reste frêle, sans doute, mais aucune méchante vague ne semble plus en mesure de l'envoyer par le fond.

Rien de rose toutefois. Nouriel Roubini, l'économiste de New York, Cassandre-mondial-en-chef, résume l'état du monde dans une formule choc: «10 % de croissance en Chine, 10% de chômage en Occident». Ce découplage entre les pays développés et émergents sera le souci de 2011. Les premiers craignent la déflation, les seconds doivent lutter contre l'inflation. Les premiers voient leur croissance handicapée par des problèmes «structurels» qui seront long à se résorber, les seconds trop véloces ont commencé à mettre le pied sur le frein.

Cette grande divergence, comme on peut la nommer, provoque instabilités et menaces; les élections de mi-mandat américaines ou les manifestations en Grèce le démontrent. La tentation protectionniste est devant nous.

Chômage américain

Aux Etats-Unis, la situation immobilière n'est pas stabilisée et, surtout, les emplois tardent à revenir. La construction et l'industrie, qui ont fortement abaissé leurs effectifs durant la crise, ne s'estiment pas en mesure de réembaucher. Barack Obama a eu beau exhorter cette semaine le Big Business, fort de 2.000 milliards de dollars de cash dit-il, à créer des emplois, celui-ci dénonce le manque de compétitivité du pays dans l'éducation, l'énergie, les infrastructures, l'innovation. Le modèle américain de flexibilité ne suffit plus face à la Chine.

Goldman Sachs estime que la croissance potentielle américaine est aujourd'hui réduite à 2,25%, contre 3% dans les années 1980-2010, et 4 % dans les années 1950-1970. La conséquence première est que la moitié des chômeurs le sont pour «une longue durée» (plus de vingt-sept semaines), du jamais vu dans un pays où l'on retrouvait vite un travail. Les Etats-Unis sortent de la crise avec un marché de l'emploi «à l'européenne», beaucoup moins efficace.

Et pourtant, d'un point de vue conjoncturel, la reprise n'a pas flanché. La croissance de 2,7% cette année s'est accélérée en fin d'année et elle devrait passer au-dessus de 3% en 2011, notamment grâce aux baisses d'impôts négociées avec le Congrès.

Le choc de la crise effacé en 2012?

En Europe, la reprise devrait aussi se solidifier: 1,7% dans l'eurozone cette année, 2% en 2011. Entreprises et ménages vont prendre le relais des plans de relance des Etats qui seront retirés: la croissance repart sur des bases «autoporteuses» saines. Sur ce rythme, à mi-2012, le choc de la crise pourrait être effacé. Le phare européen est une Allemagne «tous clignotants au vert». L'export n'est plus seule à tirer l'économie germanique: la consommation croîtrait de 2,1% après 0,5% cette année, et l'investissement de 2,7% après un recul de 0,9 % en 2010, selon Goldman Sachs. L'Allemagne avait réussi à surmonter la crise du pétrole dans les années 1970, elle est en passe de renouveler son exploit avec la crise des «subprimes». Le «modèle germanique» tient face à la Chine.

La France s'inscrit dans la moyenne de la zone euro. L'essentiel est qu'en contradiction avec le moral négatif du pays, la consommation ne devrait pas trop fléchir. Il faudra un jour expliquer ce miracle mais, dans l'immédiat, la croissance atteindrait 1,8 % en 2011 après 1,6 %, d'après Barclays Capital.

L'Europe reproduit à son échelle, en interne, la grande divergence mondiale. Les pays de l'Est (Pologne, République tchèque, Hongrie) et ceux du Nord foncent comme l'Allemagne: la croissance suédoise atteindra 5,4 % en 2010 en rattrapage de 2009, mais aussi 4,1% en 2011 ! Voilà aussi des modèles qui marchent. En revanche, les pays du Sud et l'Irlande seront pénalisés par leurs dettes. L'Espagne, par exemple, maintenue en récession cette année, plafonnerait tout juste à 1% en 2011, la moitié du rythme de la zone euro. L'impact pourrait être sérieux sur les banques ibériques: cette périphérie européenne représente «le risque principal». Mais qu'on se rassure, selon Goldman Sachs, la taille de ces pays est trop faible pour remettre en cause la croissance du nord et la BCE comme les dirigeants politiques ont mesuré le danger. Bref, la crise laisse des blessures mais l'ensemble paraît convalescent.

Eric Le Boucher

Cet éditorial a déjà été publié dans les Echos du 17 décembre.

Eric Le Boucher
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Cofondateur de Slate.fr
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