France

L'Italie dans les limbes du Berlusconisme

Marc Lazar, mis à jour le 19.12.2010 à 8 h 59

La magie ne joue plus pour le Cavaliere, mais personne ne s'impose, à droite, à gauche ou au centre, pour lui succéder. En pleine crise économique et sociale, l'Italie souffre.

Manifestant anti-Berlusconi, le 14 décembre 2010, à Milan. REUTERS/Paolo Bona

Manifestant anti-Berlusconi, le 14 décembre 2010, à Milan. REUTERS/Paolo Bona

En Italie comme à l’étranger, nombreux étaient ceux qui pensait que la journée du mardi 14 décembre serait historique, avec la chute du gouvernement de Silvio Berlusconi qui entraînerait à plus ou moins long terme la sortie de scène du Cavaliere. Tout paraissait concourir vers ce dénouement quasiment théâtral. L’homme, réputé, à tort, invincible dans le passé, semblait atteint par les révélations sur sa vie privée dont on pouvait penser qu’elles irritaient l’Eglise catholique encore si influente en Italie et scandalisaient les catholiques pratiquants réguliers qui votaient jusque là massivement pour lui.

Depuis le début de l’année 2010, la situation économique de la péninsule se détériorait, affectant gravement les catégories sociales qui ont toujours soutenu Sua Emittenza, les chefs de petites et moyennes entreprises et les professions libérales dans le nord d’une part, et, de l’autre, les méridionaux prêts à se donner à celui qui contrôle le pouvoir central, donc les ressources publiques, précisément raréfiées par la cure d’austérité engagée par le gouvernement.

D’ailleurs, tous les sondages enregistraient une érosion significative de la popularité de Silvio Berlusconi et une diminution sensible des intentions de vote, en cas d’élections anticipées, pour son parti. Pire encore, pour lui, la puissante organisation patronale italienne, la Confindustria, ne cachait plus son irritation et son agacement devant l’immobilisme gouvernemental, et bien d’autres lobbies se mobilisaient pour faire en sorte que le président du Conseil passe la main.

La division à droite, la gauche en spectateur

Surtout, Berlusconi paraissait sur la défensive puisque le président de la Chambre des députés, Gianfranco Fini, avait rompu avec lui, quittant le Peuple de la Liberté qu’ils avaient fondé ensemble pour former un petit groupe de parlementaires, puis un embryon de parti, Futur et Liberté. Il avait poussé ses amis à démissionner du gouvernement puis noué au Parlement une alliance avec divers centristes, dont Pierferdinando Casini et Francesco Rutelli et, hors de cette enceinte, avec des représentants de la société civile, comme Luca Cordero di Montezemolo, le président de Ferrari.

La gauche assistait au spectacle du déchirement en direct de la droite, encourageant Fini dans son opération, n’hésitant pas à louer les mérites de cet ancien fasciste décidé à constituer une droite moderne, espérant au final faire tomber son adversaire principal, Berlusconi, pour pouvoir tirer les marrons du feu.

Las, le 14 décembre, Silvio Berlusconi a sauvé son gouvernement et défait ses adversaires.

Il faudra un jour que les historiens reconstituent par le menu cette chronique d’une défaite qui était, à vrai dire, assez prévisible. Pour de multiples raisons dont quatre peuvent être d’emblée pointées. D’abord, l’alliance entre la Ligue Nord et le PDL ne s’est jamais lézardée, offrant du coup un socle de départ solide pour la contre-offensive de Berlusconi (311 députés sur 630).

Colère sociale

Ensuite, personne dans cette coalition, en tout cas jamais Giulio Tremonti, le ministre de l’Economie dont le nom circulait dans de nombreux salons romains, n’est sorti du bois pour faire acte de candidature, fût-ce de façon subliminale, à la succession de Berlusconi, ce qui atteste que celui-ci conserve un fort pouvoir d’agrégation et donc d’intimidation. Par ailleurs, cela a été dit, Berlusconi a usé de tous les moyens en sa possession (et Dieu sait qu’il en a!) pour amadouer, séduire, convaincre les députés «finiens», centristes voire de l’opposition dont il avait besoin.

Enfin, personne n’avait intérêt à des élections anticipées qui se profilaient presque inévitablement en cas de vote par les députés de la motion de censure, ce qui constituait un atout pour Berlusconi. Le mérite de ces longues journées d’attente que l’Italie a vécues en cette fin d’automne est de nous rappeler qu’en dépit de toutes les importantes mutations qu’a connues la démocratie italienne depuis plus de seize ans, elle reste un régime parlementaire, avec, justement, ces manœuvres tortueuses, ces coups de théâtre et ces jeux obscurs, certes, et ce n’est pas rien, fortement déséquilibrés par la fortune colossale de son principal protagoniste.

Quel succès a enregistré Berlusconi le 14 décembre? Une victoire à la Pyrrhus, explique l’opposition et nombre de commentateurs, soulignant que son artisan a obtenu une majorité relative (314 voix), pointant les divisions profondes de la droite comme la fragilité de la coalition gouvernementale à la merci dorénavant du moindre député, et son impuissance politique alors que l’Italie est dans une situation économique et sociale préoccupante, comme en témoignent les importantes et parfois violentes manifestations d’étudiants protestant contre une réforme des Universités et les coupes budgétaires dans le budget de l’Instruction publique.

Bref, les élections anticipées devraient survenir rapidement, ce qui, au demeurant, ne réjouit pas le Parti démocrate (PD) qui n’est pas prêt à affronter le verdict des urnes. Mais un raisonnement opposé peut être soutenu. Berlusconi a terrassé ses adversaires, à commencer par Fini et Casini qui, dans les jours ou les semaines à venir, pourraient perdre nombre de leurs parlementaires qui ne resteront sans doute pas tous insensibles à la main tendue du chef de gouvernement.

Pas de successeur pour Sua Emittenza

Celui-ci, au prix de quelques promesses sur son programme, voire d’une petite modification de la loi électorale, peut offrir des strapontins dans le gouvernement et diverses prébendes. En outre, Berlusconi a renversé la situation, repris la main et peut donc désormais fixer l’agenda politique des prochains mois. D’autant que l’opposition de centre gauche, et c’est là encore l’une des grandes leçons de la crise politique italienne de cette fin d’année 2010, a fait étalage de sa faiblesse, de son incapacité à élaborer une stratégie, de ses profondes divisions et de son déficit de leadership.

En fait, l’Italie est bien à un tournant. La grave crise économique exacerbe le malaise politique. Dans la moitié du pays qui y avait succombé, le mirage berlusconien tend à se dissiper et le «charme» de l’homme n’opère plus de la même façon. Mais cet électorat là n’est pas prêt à rallier une opposition qui n’arrive pas elle-même à mobiliser ses propres troupes. L’hégémonie culturelle du berlusconisme se fissure, son bloc social se désagrège, mais rien d’autre n’émerge de ses ruines ni ne s’érige en face. Faute d’un grand récit politique, d’un dessein pour l’avenir, l’Italie, engagée dans la célébration de son 150e anniversaire, semble ainsi se diviser, comme ce fut souvent le cas dans le passé, mais surtout s’affaisser, donnant l’impression d’errer comme une âme en peine.

Marc Lazar

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