Jade Goody n'a pas brisé l'ultime tabou
Sa mort n'a pas été filmée en direct.
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Même Jade Goody, la star britannique qui a pourtant médiatisé chaque étape de son cancer (diagnostic, chimiothérapie, perruque, hospitalisation), n'est pas allée — à ce que l'on sait — jusqu'à se faire filmer dans son dernier souffle. Jusqu'à cette ultime nuit, le 21 mars, qu'elle a passée chez elle, elle avait pourtant accepté d'être photographiée sous toutes les coutures, moyennant finances.
Plusieurs jours avant de succomber, elle a encore insisté, déclarant vouloir des funérailles publiques et... télévisées. Mais entre le traitement médical et ses obsèques, il y a une ellipse. Car de ses derniers instants, point de trace. Ni en photo ni en vidéo. Jade Goody n'est pas morte en direct. Paradoxal pour une jeune femme qui s'était précisément faite connaître grâce aux caméras en participant en 2002 à l'émission «Big Brother», l'équivalent en France de «Loft Story», multipliant les plateaux télé et devenant l'égérie des tabloïds. Le public pensait tout connaître d'elle: son inculture crasse, son enfance sordide, Jackiey, sa mère lesbienne, Andrew, son père décédé d'une overdose dans les toilettes d'un KFC, Bobby et Freddy, ses deux enfants, son mariage éclair avec un homme de 21 ans. J'en passe et des meilleures. Le public savait tout de sa vie, mais n'a pas été invité à sa dernière heure sur Terre, climax de son intimité. Les journaux et télés ont bien sûr relayé l'annonce de son décès, dressant ici et là portraits et nécrologies, mais sans montrer de document visuel de l'information. C'est «à se demander si elle est vraiment morte», commente un observateur.
Et à se demander pourquoi Jade Goody — ou quelqu'un d'autre — nous a privés de son passage de vie à trépas. Mis à part le film amateur qui capte par hasard le moment où une balle fait exploser la tête de JFK, aucune autre personnalité n'a été filmée dans la fulgurance de l'instant mortel. Pas même son frère.
Si la vue du sexe n'est plus taboue, celle du cadavre est réputée «difficile à soutenir», écrit Pascal Hintermeyer, professeur de sociologie à l'Université de Strasbourg, dans «Le Dictionnaire du corps» (ed. Puf). Il rappelle qu'en «dehors des guerres, catastrophes et accidents, l'expérience directe de la mort est devenue rare. Le revers de cette méconnaissance est un intérêt pour les représentations médiates et médiatiques de la mort. Un certain voyeurisme peut s'y satisfaire. Et l'imaginaire s'engouffre dans ce qui n'est plus accessible à l'expérience». Les films n'ont pas colmaté la brèche: l'interdit avait d'ailleurs été consigné dans le code de production, en vigueur de 1930 à 1960 pour l'industrie cinématographique américaine: «toute action montrant la suppression de la vie humaine doit être réduite au minimum. Sa représentation fréquente tend à réduire la considération pour le caractère sacré de la vie».
Le tabou est ici. Dégainer sa caméra ou son appareil photo face à un défunt (et son entourage qui le veille) est aussi difficile que la publication, ensuite, par les médias, du résultat. Car la photo d'une icône marque la rétine: ainsi cette «dernière photo» d'Elvis, photographié dans son cercueil, ou celle du Che. En France, on se souvient des polémiques suscitées par la parution du cliché de François Mitterrand sur son lit de mort, dans «Paris Match» le 16 janvier 1996. Si la photo de mort est déjà un genre qui dérange, même si elle fait vendre les journaux — ce numéro de «Paris Match» s'étant vendu 1.800.000 exemplaires, la vidéo de mort n'est, elle, pas du tout entrée dans les mœurs.
L'Internet n'a pas fondamentalement modifié ce rapport à l'image ultime. Question de temps? «Ce serait du voyeurisme total, ce serait délirant», assure la psychothérapeute Patricia Belassen. «Cela doit rester tabou, ajoute Didier Cremniter, responsable de la cellule médico-psychologique de Paris, au Samu. L'appareil psychique humain n'est pas fait pour emmagasiner des perceptions qui violent l'idée d'existence. Ne pas voir la mort en direct, c'est aussi important que de ne pas tuer, ne pas commettre d'inceste ou ne pas déterrer les cadavres.»
Je ne parle pas des images de guerre, insoutenables, ou de la décapitation de Daniel Pearl par Al-Qaïda que l'on trouvent sur certains sites. Bon d'accord, il y a aussi les snuff movies. Mais 1) je n'en ai vu aucun; 2) ce genre cinématographique peut être considéré comme du gore poussé à l'extrême, l'équivalent du gonzo pour le porno.
La seule vraie mort mise en scène par le futur défunt et filmée par une caméra que j'ai vue, c'est celle de Jean Aebischer, 58 ans, atteint d'un cancer incurable. Il a fait l'objet d'un documentaire effroyable, «Le Choix de Jean», de Stéphanie Malphettes et Stéphan Villeneuve. Jean décide de recourir au suicide assisté, en Suisse. Séquence hallucinante, il choisit la date de sa mort sur un agenda, le 6 janvier 2004, pour... pouvoir quand même passer les fêtes. Le jour convenu, dix minutes avant sa mort, son frère, ne sachant que dire, lui demande où il a mis les clés de sa voiture. Jean saisit ensuite le verre contenant la potion mortelle, la boit, puis s'allonge. Pendant que la caméra tourne, il rabat la couette sur lui, baille une dernière fois, et meurt. Une mort sans soubresaut, filmée de près et intégralement. La dernière phrase que prononce Jean, c'est: «Je n'aurais jamais cru que ce serait aussi bien».
«Le choix de Jean» était en réalité double: le choix de mourir et celui d'être suivi jusqu'au bout par l'œil d'une caméra. Jade Goody n'a pas été la première à exposer sa maladie (Hervé Guibert, atteint du sida, dans «La pudeur ou l'impudeur», en 1991 ou le documentariste Johan Van Der Keuken, souffrant d'un cancer, dans «Vacances prolongées» en 2000), elle l'a fait, elle, sans but artistique. Son objectif était clair: gagner de l'argent pour assurer l'avenir ses deux fils. Max Clifford, son agent, a servi de chef d'orchestre. Après avoir négocié avec la chaîne britannique Living TV les droits de son mariage, et obtenu un juteux contrat - un million de livres (1,07 million d'euros) — pour la publication des photos dans le magazine «OK!», il a distillé au compte-goutte les infos sur sa cliente.
Résultat des comptes: la fortune de Jade est estimée à quelque 4 millions de livres. Lui en fallait-il toujours plus? «Récemment, mon attitude envers Jade a été de lui dire "Tu ne penses pas que ça suffit? Tu ne penses pas que le message est passé? L'argent que tu voulais pour les garçons, nous l'avons obtenu"», a confié Clifford début mars sur la radio Talksport. «Vendre, c'est encore pire que montrer, reprend Didier Cremniter. Cela ferait de la mort, moment sacré, une marchandise monnayable. Cela serait un nouveau coup à l'humanité en y mettant de la violence, alors qu'on a besoin de croire à la sécurité du monde dans lequel on vit pour tenir.»
Jade Goody a vendu sa vie aux médias. Mais pas sa toute fin (un rétro-pédalage qui rappelle celui de Katherine Mortenhoe dans la «Mort en direct»). Cela aurait pourtant été l'ultime télé-réalité. Mais elle n'a pas fait sauter le dernier des tabous: faire du fric avec son propre film mortuaire. Un film aux images qu'elle n'aurait pu contrôler, et n'aurait sans doute pas voulu laisser à la postérité.
Zoé Martin
Mis à jour le 03/04/2009 à 10h46








































