Monde

La «peste brune» sous les murs du Kremlin

Nathalie Ouvaroff, mis à jour le 22.12.2010 à 16 h 52

La menace fasciste, xénophobe et raciste grandit en Russie. Les cercles du pouvoir qui l'encouragent jouent avec le feu.

Lors des émeutes du 10 décembre à Moscou  Denis Syniakov Reuters

Lors des émeutes du 10 décembre à Moscou Denis Syniakov Reuters

Les heurts intercommunautaires entre russes ethniques et représentants des diasporas caucasiennes et asiatiques qui se sont produits à Moscou et dans d’autres villes du pays ne sont pas dus seulement à un accès de colère, conséquence du meurtre d’un jeune supporter du club de football Spartak par des caucasiens. Ils révèlent une inquiétante montée des pulsions xénophobes et racistes, nourries par la faiblesse et la complaisance  du pouvoir central voire selon certains, institutionnalisées par des forces proches de l’establishment qui pourraient se servir des ultra-nationalistes comme fer de lance  dans la lutte pour le pouvoir.

Samedi 10 décembre, sur la place du manège située à quelques encâblures du Kremlin, dix mille jeunes dont beaucoup étaient masqués appartenant à des organisations d’extrême droite ont  hurlé des slogans fascistes et nazis en faisant le salut hitlérien. Des immigrés caucasiens qui étaient sur la place pour enlever la neige ont été  sauvagement tabassés. Quand après plusieurs heures d’affrontements avec  les forces de l’ordre les jeunes se sont dispersés on a découvert dessinée sur la neige une grande croix gammée…

A l’origine de ces violences, les plus graves que le pays ait connu depuis 1993, se trouve non seulement la mort d’ Egor Sidorov tué dans la nuit du 6 décembre au cours d’une bagarre entre supporters et caucasiens Mais c’est la relaxe presque immédiate des assassins contre des espèces sonnantes et trébuchantes qui a mis le feu aux poudres. «Si le pouvoir avait réagi de façon plus adéquate à la mort de notre camarade… au lieu de relâcher les coupables»  explique Igor, étudiant en seconde année d’économie et grand supporter du Spartak.

Un pays multiethnique où règne l’intolérance

Comme l’a encore rappelé au cours de sa ligne directe avec la population le premier ministre Vladimir Poutine «la Russie est un pays multiethnique et multiconfessionnel». Reste que les russes sont racistes et intolérants et depuis longtemps. L’empire est resté tristement célèbre pour ses pogroms contre les juifs.

Pendant la période soviétique, l’internationalisme prolétarien, doctrine officielle du parti et de l’Etat n’a pas empêché «l’affaire des blouses blanches» (médecins juifs accusés d’avoir voulu tuer Staline) et les énormes difficultés des étudiants juifs pour rentrer à l’université et se faire une place dans la société. Les minorités polonaises, ukrainiennes, allemandes ont été aussi maltraitées par le régime soviétique.

Depuis la seconde partie des années 90 des émigrés venus de tous le les anciennes républiques de l’Union soviétique et Caucase affluent vers la Russie en particulièrement  vers les grandes villes  pour trouver un morceau de pain. Cette arrivée massive d’étrangers est mal perçue par la population locale qui se débat dans les difficultés économiques et financières.  

Au cours des dix dernières années, l’arrivée d’étrangers légaux et clandestins s’est encore accentuée avec les deux guerres de Tchétchénie qui ont contraint à l’exil un certain nombre de caucasiens. Dans le même temps, le malaise se transforme en un véritable phénomène de rejet , renforcé par la monté du terrorisme islamique. «La Russie est un pays chrétien  c’est notre pays, ce n’est pas le leur, ils n’ont pas à nous imposer leurs coutumes barbares qui n’ont rien  de commun avec notre civilisation» déclare Véra, 30 ans, professeur de philosophie. «Je ne peux pas vivre à côtés de ces gens-là, ils sont sales et c’est eux qui amènent la drogue qui tue nos enfants» renchérit Tatiana et d’ajouter «c’est notre pays, nous les russes on  ne peut aller nulle part. Dans le Caucase, il n’y a plus de russe et si cela continue bientôt il n’y en aura plus en Russie.»  

En 2000, l’arrivée de Vladimir Poutine aux affaires a donné un sursaut d’espoir aux nostalgiques de la «Grande Russie» abattus par le dépeçage de l’empire et la perte du statut de superpuissance. Le vieux mythe de Moscou, troisième Rome, fondement du messianisme russe (Cette expression a été employé par le moine Philothée de Pskov dans une lettre au tsar Vassili III vers1510-1511)  retrouve une seconde jeunesse sous la plume de jeunes publicistes, partisans de la «symphonie byzantine» et de la cléricalisation de la société .

Pendant le second mandat de Vladimir Poutine, les nationalistes de tous bord se sont soudain sentis pousser des ailes. Il faut dire que le président n'a cessé de leur envoyer des signaux favorables. Le 3 octobre 2005, il fait revenir en Russie les cendres du général de l’armée blanche Anton Denikine et de l’écrivain Ivan Illine morts aux Etats-Unis. Il lance le rapprochement avec l’église hors frontières qui aboutit à l’acte de réunification canonique signé à Moscou le 17 mai 2007.

D’un autre côté, les autorités inquiètes des «révolutions de couleurs», soi-disant fomentées par l’occident qui se multiplient  sur le territoire de l’ancienne Union soviétique  créent en 2004 un mouvement de jeunesse pro gouvernemental les «Nashis» pour s’opposer aux jeunes libéraux  .Officiellement, «les Nashis» sont opposés aux ultra-nationalistes et défendent la république souverainiste, reste que leurs méthodes ressemblent fortement à celles des mouvements fascistes  du siècle dernier.

Le pouvoir complice    

A plusieurs reprises  le pouvoir et de la polices sont montré solidaires des organisations fascisantes. Le 4 novembre les autorités ont autorisé la «marche russe» organisée par les organisations nationalistes, Union slave DPNI (mouvement contre l’émigration clandestine) dont le leader Alexandre Belov-Potkine à ouvertement appeler ses partisans à «s’armer» et à frapper les premiers.

Par ailleurs, les meurtres d’étrangers qui se sont multipliés au cours de la dernière décennie ne sont pas appelés crimes raciaux mais «voyoutisme»… tout un programme.

Tous les experts soulignent la gravité de la situation. AntonOrekh, journaliste à la radio l’Echo de Moscou, craint que les évènements qui se sont produits au cours des derniers jours conduisent à une nouvelle flambée du terrorisme islamique. Les caucasiens ne répondront pas aux attaques dont ils ont fait l’objet par des meetings mais en posant des bombes dans le métro; … On ne pouvait pas faire un plus beau cadeau aux fondamentalistes», explique-t-il.

Certains analystes n’excluent pas l’hypothèse d’une provocation orchestrée en sous-main par l’un des clans et destinée à montrer que le président Medvedev ne contrôle pas la situation et que le pays a besoin d’un «homme fort» à sa tête, à savoir... Poutine. Reste qu’à jouer avec le feu souvent on se brule. Dimitri Fourman, directeur de l’institut de l’Europe, rappelle dans une interview au journal «Nezavissimaya gazeta» que «la chute d’un empire peut avoir deux raisons, le désir d’émancipation des peuples dominés et le réveil de pulsions nationalistes au centre».

Nathalie Ouvaroff

Photo: Lors des émeutes du 10 décembre à Moscou  Denis Syniakov Reuters

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