Monde

Côte d'Ivoire: le tournant du sang

Pierre Malet, mis à jour le 16.12.2010 à 19 h 59

Les affrontements sanglants de jeudi à Abidjan vont obliger l'armée à choisir un camp.

Partisans de Gbagbo, jeudi dans les rues d'Abidjan. REUTERS/Luc Gnago

Partisans de Gbagbo, jeudi dans les rues d'Abidjan. REUTERS/Luc Gnago

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La bataille d’Abidjan fait rage. Toute la journée du 16 décembre, les partisans d’Alassane Ouattara et ceux de Laurent Gbagbo se sont affrontés dans les rues de la capitale économique ivoirienne. Les combats auraient fait au moins une dizaine de morts, trente selon France24, 10 selon Amnesty International. En décidant de lancer ses militants à l’assaut de la Radio télévision ivoirienne, Alassane Ouattara savait que l’affrontement sanglant était inévitable. Mais son coup de poker était des plus habiles. Il s’attaquait ainsi aux deux derniers piliers du pouvoir de Laurent Gbagbo: l’armée et la Radio télévision ivoirienne (RTI).

Ces manifestations forcent l’armée à choisir son camp. Les militaires ivoiriens vont-ils accepter de tirer sur des manifestants désarmés ? Une question capitale pour Ouattara. Si les hauts gradés ont été choyés par le régime de Laurent Gbagbo, il n’en va pas de même des soldats. Ces derniers ne sont pas tous des chauds partisans du régime de Gbagbo. Des chefs rebelles stationnés dans le nord ont d’ailleurs coutume de dire: «Nous n’avons pas besoin de descendre à Abidjan, nous y sommes déjà».

Cela peut ressembler à des fanfaronnades, mais elles recèlent sans doute une part de réalité : bien des militaires qui n’approuvent pas la politique de Gbagbo n’ont pas envie de finir leur «carrière» devant une cour de justice internationale.

Avec ces marches, Ouattara s’attaque à l’autre pilier du régime: la radio télévision ivoirienne (RTI). Elle avait joué son rôle de façon honnête au début de la campagne électorale présidentielle en organisant un débat entre les deux candidats qualifiés au deuxième tour. Mais depuis lors, elle s’est engagée dans une dangereuse dérive.

La RTI est de plus en critiquée, notamment par Reporters sans frontières, ou le quotidien burkinabé Le Pays :

«Par le truchement de ce canal, le camp Gbagbo informe (ou désinforme) ses militants et partisans situés aux quatre coins de la Côte d’Ivoire. En tout cas, depuis un certain temps, les médias publics ne distillent que des messages favorables au président sortant. Pas d’autre son de cloche. C’est de bonne guerre, diront certains. Seulement, il y a lieu de reconnaître que, dans un tel climat, le risque d’évoluer vers une pensée unique, un endoctrinement dangereux des populations, n’est pas à écarter».

La RTI est d’autant plus influente que les médias internationaux sont désormais interdits en Côte d’Ivoire. RFI (Radio France internationale), la BBC et France 24 n’ont plus le droit d’émettre à Abidjan. Les noms de certains journalistes étrangers sont d’ailleurs stigmatisés dans des médias favorables au régime de Laurent Gbagbo; ce qui complique grandement le travail de ces correspondants étrangers.

Autre habileté de Ouattara: ce n’est pas lui qui envoie les manifestants dans la rue. C’est son Premier ministre Guillaume Soro. L’ex- Premier ministre de Laurent Gbagbo, l’ex ministre de la défense et l’ex chef politiques des rebelles.

De par ses anciennes fonctions, Guillaume Soro a tissé un réseau de relations très étroites au sein du «pouvoir kaki». Et si quelqu’un se salit les mains se sera lui. Pendant qu’il envoie des hommes dans la rue, Alassane Ouattara peut parfaire sa stature d’homme d’Etat responsable.

Ouattara n’avait plus le choix. Proclamé vainqueur de la présidentielle du 28 novembre par la commission électorale indépendante et les Nations unies, il ne pouvait éternellement rester dans son hôtel. Sans pouvoir réel. Le temps travaillait pour Laurent Gbagbo qui restait le Président de fait. Celui qui occupe le Palais.

Ouattara adopte cette stratégie à contre-cœur. L’ex directeur adjoint du FMI n’est pas l’homme des batailles de rue. Il s’engage le terrain de son rival qui, afin d’accéder au pouvoir en 2000, n’avait pas hésité à envoyer ses partisans dans les rues d’Abidjan.

Gbagbo adore les situations de crise grave. De tension extrême. Et il a su parfaire ses techniques de contrôle de la rue. Il n’a pas oublié qu’une rébellion arrivée aux portes d’Abidjan a failli l’emporter en 2002. Depuis lors, il a considérablement renforcé l’armement de sa garde prétorienne. Et a mis un sérieux coup de pression aux hauts gradés, qui comme d’autres proches de Gbagbo s’accrochent au pouvoir afin d’éviter de devoir rendre des comptes à la justice internationale: «Si je tombe, vous tombez aussi».

Le sang ayant coulé, des militaires devront rapidement choisir leur camp. «Ils devront se désolidariser de Gbagbo ou alors le suivre dans le durcissement de son régime en se disant qu’ils ont déjà trop de sang sur les mains pour être épargnés par la justice internationale», estime un diplomate occidental.

L’hebdomadaire burkinabé «Le Journal du Jeudi» s’interroge sur les conséquences sanglantes de ce conflit:

«La population ivoirienne qui s'enferre, depuis huit ans, dans une vraie-fausse guerre civile mue en vraie-fausse sécession nord-sud, devra-t-elle se résigner à payer le prix du sang ? Au Mali voisin, c'est lorsque l'armée tira sur la foule en 1991 que le pouvoir du dictateur Moussa Traoré se condamna. Dans un autre pays voisin, c'est quand la grande muette guinéenne massacra 150 manifestants dans un stade, en 2009, que celui de Dadis Camara commença sa chute. Le tabou aura-t-il raison de Laurent Gbagbo?»

L’issue de ce nouvel affrontement est incertaine. Mais le verdict ne devrait plus tarder. Il aura été payé au prix fort. Un lourd tribut. Celui du sang des Ivoiriens.

Pierre Malet

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