Monde

Fiction: WikiLeaks comme une opération montée par des espions internationaux...

Philippe Boggio, mis à jour le 24.12.2010 à 11 h 20

Et si WikiLeaks n'était en fait qu'une opération écran, montée par les espions des plus grandes puissances mondiales pour échapper à l'appétit des hackers? Entrez dans la fiction.

Dark Alley / I.Gouss via Flickr CC License By

Dark Alley / I.Gouss via Flickr CC License By

«Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite...»

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Ils ont décidé d’arroser ça, et maintenant, tous les cinq sont un peu ivres. Ils mélangent les langues, comme tout à l’heure, ils ont mélangé les alcools, chacun voulant que les autres fassent honneur à une boisson de son pays. Pour jouir de leur succès, ils sont tombés d’accord, cinq voix pour, aucune contre, même le Chinois, pour se brancher sur Internet. Ils ont un peu zappé sur le grand tohu-bohu planétaire, chacun allant voir chez soi les premiers effets de l’Opération WikiLeaks. Un quart d’heure, pas plus, puis ils ont tout débranché. Personne ne devrait jamais savoir qu’ils étaient, avec une poignée d’autres, les magiciens de ce grand tour de passe-passe.

C’est le Français qui avait inventé cette histoire d’infirmière ukrainienne aux gros seins dont le colonel Kadhafi se serait entiché. Le Chinois et l’Anglais avaient trouvé ça un peu déplacé, mais comme l’idée avait fait rire l’Américain et le Russe, ils avaient ajouté cette fantaisie salace, un peu comme une touche finale à leur titanesque construction. Ils en souriaient: l’anecdote était partout en bonne place. Comme quoi, on avait beau faire avaler au monde l’idée que l’Iran possédait déjà des missiles coréens de moyenne portée, rien ne valait le sexe pour attirer l’attention. Bonne nouvelle, rassurante, au fond, qui serait consignée dans les rapports du test.

Cinq ans au Moyen Age

Ils étaient attablés dans la pièce principale d’un chalet sans charme, sur les hauteurs de Berne. Bien sûr, ils étaient entrés en Suisse en fraude, séparément, de plusieurs pays, et en voiture, après avoir déconnecté, comme d’habitude, les GPS de leurs véhicules de location. Aucun d’eux ne possédait de mobile ou d’ordinateur. Toute technologie moderne de communication leur était interdite, –ils étaient bien placés pour savoir que c’était se nouer un fil à la patte. C’est pour ça qu’ils étaient à la tâche depuis cinq ans, maintenant. Le retour imposé au Moyen âge du renseignement et de la manipulation de masse, qui était leur sauvegarde, et celle de leur projet, leur avait fait perdre un temps fou. La colombophile qu’ils avaient sélectionnée était une jeune opposante birmane, placée en résidence surveillée, pour tout compliquer, et chaque mois, il fallait exfiltrer des centaines de pigeons voyageurs.

Pendant l’audit, en 2005, dont les conclusions les avaient indirectement conduit jusqu’à ce chalet sans chauffage où ils faisaient bombance à voix basse, ils avaient rapidement compris que mêmes les agents de la CIA ou de l’ex-KGB ne savaient plus correspondre sans recours, à un moment ou à un autre, au Web ou à ces téléphones que n’importe quelle officine, un peu équipée, pouvait placer sur écoutes. Les plus jeunes espions étaient même des fanatiques, surtout en Chine, et on avait dû admettre qu’il allait falloir confier cette mission à des agents plus âgés, qui n’avaient pas été élevés aux jeux et aux simulateurs vidéo, et qui pouvaient encore passer une journée entière sans envoyer un SMS.

Experts solitaires

Ainsi avaient-ils été choisis, eux cinq, rescapés de la Guerre froide, bien sûr parce qu’ils étaient placés très haut dans la hiérarchie, que leur expérience, leurs talents, étaient des gages de réussite, mais aussi parce qu’ils avaient connu l’époque des «boîtes aux lettres», des traversées de Berlin-Est, la nuit, à pieds, et des codes empruntés aux œuvres d’Edgar Allan Poe. Chacun d’eux s’exprimait parfaitement dans la langue des autres, plus l’arabe, mais ils étaient tombés d’accord pour ne parler et n’écrire qu’en Béring, l’une des langues esquimau pratiquées dans les Iles Aléoutiennes. La mère d’Igor, le Russe, était originaire de Sibérie extrême orientale. Il avait enseigné aux autres, lesquels y avaient ensuite fait entraîner leurs équipes. En tout, ils étaient 72. Triés sur le volet, parmi tous les experts dont les compétences étaient nécessaires à cette mission, mais non adeptes des nuits passées sur Facebook; plutôt solitaires et marginaux. L’équipe comptait 53 femmes. L’intelligence et le sérieux avaient été aussi au nombre des critères retenus.

Leur vérité ne sera jamais connue; et d’abord, pour cette raison: l’initiative en revenait à George W Bush. Personne ne croirait que l’ancien président ait pu avaliser une initiative aussi tirée par les cheveux, qui dénotait une grande finesse d’esprit, et une profonde connaissance des ressorts psychologiques, sociologiques, de la communication planétaire. Jacques Chirac, en particulier, avait tiqué, et il avait fallu expédier Bill Clinton à Paris pour lui arracher un accord.

Pour décider les «Cinq Grands», réunis comme au temps du «Conseil de sécurité», on avait filmé leurs enfants, petits-enfants, ou les copains d’école de leur progéniture en train de «casser» l’un après l’autre les codes de sécurité des systèmes informatiques des institutions les mieux protégées au monde. CIA, FBI, DGSE, bien sûr, mais aussi la sécurité chinoise; ou les listings secrets de la banque USB. Plus tard, on avait aussi projeté aux cinq présidents un documentaire, à diffusion restreinte, qui montrait une petite fille de 12 ans reconstituant sans effort, sur son ordinateur, les écheveaux des sociétés écran des escroqueries de Madoff. Alors que trois mois avaient été nécessaires au FBI et au procureur de New York pour parvenir au même résultat.

La menace était suffisamment grave, du point de vue des Etats-Unis, pour que les rivaux, la Chine et la Russie, et les alliés, la Grande-Bretagne et la France, soient associés à l’Opération WikiLeaks. Les autres capitales partageaient l’inquiétude de Washington. Les gosses entraient partout comme dans un moulin. La mort du secret d’Etat allait bientôt sonner, et toutes leurs professions de super-flics gadgétisés étaient déjà bonnes à jeter à la casse.

Leurre pour hackers

A moins, à moins de proposer un leurre.

L’idée avait mis du temps à cheminer. C’était Ziva, l’Israélienne, qui avait trouvé. Ziva travaillait avec eux, maintenant. A l’époque, elle assurait la liaison entre le Mossad et le NCIS américain. Les hackers, avait-elle dit, étaient, certes, des enfants, qui s’amusaient à forcer les codes ultra-confidentiels comme ils tapaient dans un ballon, mais surtout, en grandissant de quelques années, dès l’adolescence, sur tous les continents, beaucoup étaient persuadés, mordicus, que les grands de ce monde n’étaient sur terre que pour leur cacher la vérité. Tout était mensonge. Un autre pouvoir existait, derrière le pouvoir apparent, il se tenait dans l’ombre, quelque part, supra-mondial, si l’on voulait, tout entier occupé à leur perte.

Beaucoup perdaient leur vie, au fond de l’Islande ou du Montana, à chercher la preuve de ce complot, devant leur ordinateur. A fouiller, à interpréter les signes, à contester le moindre rapport d’enquête. La paranoïa, mal moderne. Qui avait décuplé, au bas mot, avec l’avènement d’Internet. Le peuple réclamait une «transparence» totale –sinon, il doutait de tout, et d’abord là où le secret était un impératif. Les guerres. La lutte contre le terrorisme, depuis le 11-Septembre. L’exploration spatiale. La recherche biologique… «On nous cache tout, on nous dit rien.» Vieille rengaine. Mais qui prenait un tour dramatique. Démocratie plus Web = danger immédiat pour les gouvernements développés d’Orient comme d’Occident, qui avaient deux ou trois ans devant eux pour sauver encore quelques secrets. Déjà pour expurger de la Toile les plus explosifs. Pour se remettre aux rapports-papier et à la valise diplomatique. Après, tous leurs agissements, honnêtes ou crapuleux, allaient se lire à livre ouvert.

L’astuce, c’était de créer à la fois le voleur et le butin, et de livrer le tout au meilleur receleur de la place. D’abreuver le site le plus activiste des militants de la transparence; de scoops ravageurs, de «bombes» rutilantes, militaires et diplomatiques, de celles qui font fantasmer les «chasseurs de complots», parce qu’elles sont estampillées «confidentiel-défense».

Tant pis pour les Etats-Unis

Le braquage allait se commettre aux dépens des Etats-Unis. C’était logique, assez moral, en plus. George W Bush et l’administration néo-conservatrice de Washington avaient pas mal de choses à se faire pardonner. Deux guerres, en Irak puis en Afghanistan, cruelles, avec en plus le tort d’être promises à l’échec. Leur arrogance de maîtres du «Monde libre». En plus, leurs services secrets, leurs armées étaient de fans des technologies de pointe, drogués d’informatique, comme on le voyait dans les films d’Hollywood. Etaient surtout évoqués les deux réseaux, «d’usage restreint», pourtant, sur lesquels trois millions de fonctionnaires, d’agents et de militaires, même en opération, échangeaient frénétiquement. Les Chinois et les Russes, bien sûr, avaient eux-mêmes alerté les Américains sur la porosité de ce système –après y avoir eux-mêmes pioché des renseignements.

Un tel réseautage était absurde, et témoignait à lui seul du déclin américain. Une faute de débutant. Les hackers allaient s’y jeter comme sur des friandises. Les cinq super agents avaient pour mission, sous commandement US, de faciliter l’accès des pirates à ces circuits informatique. De faire croire qu’ils restaient actifs, alors que tout ce qui était vraiment secret passait désormais sur des réseaux autrement plus sécurisés; ou était transmis oralement; ou par d’anciennes méthodes, plus lourdes, plus lentes, qui avaient fait la preuve de leur efficacité, au siècle précédent.

Bob, l’agent américain –bien sûr, Bob n’était pas son prénom–, Bob espérait même permettre un vol assez volumineux, des centaines de milliers de documents classifiés, s’il le fallait, en une seule fois, pour faire avaler aux «chasseurs de complots» qu’ils avaient enfin mis la main sur la vérité du monde caché. Et que, tranquillisés, confortés, ils laissent ensuite les «pros» travailler.

Crédibilité

L’équipe avait passé des mois à alimenter le réseautage. Tâche éprouvante. Il y avait des dépêches anciennes, d’avant 2004, même. Tout ce qu’on voulait sur le présent. Mais les agents maîtrisaient mal l’avenir, et lorsqu’Obama avait été élu, on avait bien été obligé de donner à l'ensemble un tour plus démocrate. L’Afghanistan avait peu à peu remplacé l’Irak. Il avait fallu faire accepter aux Israéliens que le ton des télégrammes à leur propos allait se durcir.

Evidemment, la production de «confidentiels-défense» devait être crédible. Personne ne croirait les télégrammes de victoire, en Irak. Des bavures, des ennuis, des pertes en hommes étaient indispensables. Le truc consistait à ne pas trop censurer, à laisser passer des images vidéo négatives pour l’Amérique, comme celle de l’hélicoptère fonçant et tirant sur des civils. Les Etats-Unis étaient jugés trop sûrs d’eux, ne jamais l’oublier. Les messages devaient être critiques, même sur leurs alliés. Un peu. Pas trop. Ainsi, pour qualifier Nicolas Sarkozy, l’Elysée de Jacques Chirac avait suggéré des tas de qualificatifs. Trop déplaisants. On s’était rabattu sur une description dénichée dans le dernier livre de l’éditorialiste français Jean-Marie Colombani, Un Américain à Paris. Sarkozy? «Susceptible et autoritaire.» Plausible. Ça allait. Ça restait assez gentil, pour un ami atlantiste.

Martin, l’agent français, numéro 2 de la DGSE, détaché à Washington, avait plusieurs fois confié, sans précaution, son étonnement à lire autant de dépêches secrètes au contenu des plus nunuches. Naïf et éventé. Le degré zéro du confidentiel. A tous les coups, les diplomates américains pillaient les essais de journalistes, pour leurs synthèses. Irak, Israël, Iran, Corée… bien des informations étaient déjà largement connues. Bruits de couloirs et analyses sans profondeur.

Bob avait donc décidé de rehausser un peu le niveau général du futur trésor, et son équipe avait entrepris de s’attacher quelques collaborations, comme celle de l’écrivain Robert Littell, auteur de La Compagnie, le grand roman de la CIA, leur Bible à tous. Discrètement approché en Irlande, le romancier français Michel Houellebecq, mal réveillé, avait renvoyé le couple qui avait sonné à sa porte. «Vous n’avez qu’à aller vous servir sur Wikipédia, avait-il répondu. Tout s’y trouve.» Après, celui-ci avait vaguement regretté d’avoir laissé repartir la fille, sans lui offrir une tasse de thé.

Tout était en place. Le site choisi, militant de la transparence, WikiLeaks, avait été infiltré par des jeunes agents de différentes nationalités.

Alias: Bradley Manning

Tout était en place, mais rien ne se passait. Et ainsi, durant des mois. Aucune effraction pirate. Bob et les autres commençaient à penser que leur butin, avec ses sceaux officiels impressionnants, ses copiés-collés aux allures de photocopies un peu floues, ses télégrammes allusifs, faussement codés, qui font toujours saliver leurs lecteurs non autorisés, bref, leur magnifique création collective sur la géostratégie américaine de l’époque allait leur rester sur les bras.

C’est là que Ziva les avait convaincus de faire donner Oliver. Alias Bradley Manning. Un autre agent, affecté à l’observation du flux d’informations, depuis la salle informatique de la base de Bagdad. Comme eux tous, il s’ennuyait ferme. En plus, lui, en Irak, il avait la trouille, et enviait ses copains de promo, restés au pays. Oliver énervait son entourage, à écouter en boucle Lady Gaga, devant ses ordinateurs.

L’histoire de Lady Gaga avait amusé Bob. Ce détail ferait vrai, quand démarrerait l’enquête judiciaire sur le «traître» Bradley Manning. Oliver avait téléchargé plus de 250.000 pièces, au fil des semaines. Bob avait redouté que ce ne fût trop, quand même. Les militants de WikiLeaks allaient flairer le piège, devant une telle masse, trop miraculeuse. Mais les jeunes agents infiltrés sur le site avaient assuré que Julian Assange était un mégalo. «Plus y en a, mieux c’est», avait aussi affirmé Oliver, depuis Bagdad. «Et puis, je me suis assez emmerdé à charger tout ça. Vous ne savez pas ce que vous voulez, à la fin.»

Ainsi avait été fait, et maintenant, ils étaient cinq, dans les environs de Berne, à lever leurs verres.

Philippe Boggio

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