Monde

Le monde musulman a-t-il des dessinateurs politiques?

Temps de lecture : 2 min

Oui, le dessin de presse y est très vivace. Mais les caricaturistes sont souvent persécutés par les autorités.

Une caricature dessinée par Nikahang Kowsar.
Une caricature dessinée par Nikahang Kowsar.

Deux explosions ont secoué le quartier commerçant de Stockholm, tuant le porteur de la bombe et blessant deux passants. Quelques minutes avant l’explosion, l’agence de presse suédoise avait reçu un e-mail protestant contre la description peu flatteuse du prophète Mahomet dans des caricatures politiques. S’il n’est pas encore certain que l’auteur de l’attentat et la personne ayant envoyé l’e-mail étaient une seule et même personne, les extrémistes islamistes semblent toujours obsédés par ces caricatures, plus de cinq ans après leur publication. Les caricatures politiques –blasphématoires ou pas– font-elles tant d’histoires dans le monde musulman?

Les sujets qui fâchent

Oui. La plupart des journaux du monde musulman, qu’ils soient indépendants ou officiels, contiennent des caricatures politiques. L’art de la caricature est même plus vivant qu’en Europe ou aux Etats-Unis. Dans certains pays, il est déjà bien moins dangereux de faire passer des idées par le biais de la caricature que de les exprimer dans un article détaillé. Le degré d’alphabétisation est également une donnée à prendre en compte dans le monde musulman: seule la moitié des Pakistanais et des Yéménites sait lire, 28% des Afghans et 84% des Iraniens, Irakiens et Saoudiens. Dans ces pays, les caricatures politiques sont un moyen simple de faire passer un message au sein d’un groupe d’individus qui ne peuvent rien lire d’autre dans le journal. Dans les années 1870, âge d’or de la caricature américaine, avec Thomas Nast en fer de lance, le degré d’alphabétisation aux Etats-Unis était de 80%. Il est aujourd’hui de 99%. La caricature politique a donc bien moins d’influence.

Les caricaturistes du monde musulman ne cherchent pas à éviter les sujets qui fâchent. Ils ont éreinté le régime du Yémen pour avoir truqué les résultats des élections et critiqué le gouvernement iranien pour sa réponse brutale aux protestations post-électorales. Mais les artistes qui travaillent dans certains pays doivent être prudents. Daniel Corstange, professeur à l’Université du Maryland, a interrogé (PDF) les caricaturistes du Yémen à propos de la censure en 2007. La plupart s’accordaient pour dire que les caricatures du président étaient punies, certains confessant qu’ils évitaient également de s’attaquer à certains représentants du gouvernement, officiers de l’armée ou cheikhs tribaux. Les caricatures tendent donc à dépeindre des anonymes (comme Doonesbury) ou à utiliser des objets pour représenter des personnages politiques. La religion n’est pas un sujet tabou, mais n’est pas particulièrement populaire. Les sujets clairement tabous sont la sexualité, le sectarisme et les droits des femmes.

Le régime de Téhéran est de loin le plus agressif dans la censure des caricatures politiques. Manouchehr Karimzadeh fut condamné à 10 ans de prison en 1993 pour avoir dessiné un joueur de football apparemment manchot et qui ressemblait un peu trop à l’ayatollah Khomeiny. En 2000, Nikahang Kowsar dessina un autre ayatollah, responsable d’attaques répétées contre la presse, sous la forme d’un crocodile étranglant un journaliste avec sa queue. Si Kowsar s’est défendu en déclarant que le crocodile n’était pas censé représenter quelqu’un en particulier, le nom de l’ayatollah (Mesbah) rimait avec celui du crocodile en farsi (Temsah). Kowsar a passé sept jours dans la terrible prison d’Evin à Téhéran et s’est depuis réfugié au Canada. L’an dernier, l’Iran a arrêté un autre caricaturiste, Hadi Heidari. Le Yémen a également emprisonné des caricaturistes. D’autres pays utilisent des méthodes légèrement moins agressives. Le gouvernement turc a tenté d’intimider Salih Memecan en ouvrant à son encontre une enquête pour sédition en 1997 et en Syrie les caricaturistes ne peuvent publier que dans les journaux de la presse du régime.

Brian Palmer

Traduit par Antoine Bourguilleau

Brian Palmer Journaliste

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