Monde

Europe: tous souverainistes

Daniel Vernet, mis à jour le 17.12.2010 à 11 h 18

Comment lutter contre les réflexes souverainistes des Européens quand ce sont leurs dirigeants eux-mêmes qui font porter à l’Europe et/ou aux institutions internationales la responsabilité des sacrifices qu’ils infligent à leurs électeurs.

Installation de Robert Wilson, «Solidarity. Freedom is the Name of Your Angel!»,

Installation de Robert Wilson, «Solidarity. Freedom is the Name of Your Angel!», dans les chantiers navals de Gdansk. Peter Andrews / Reuters

Tous les pays européens n’ont pas leur Dupont-Aignan déchirant devant les caméras des faux billets de 10 euros pour manifester leur détestation de la monnaie unique.


Dupont Aignan candidat de la sortie de l'euro
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Mais tous sont le théâtre d’une montée du souverainisme exacerbée par la crise économique et l’apparente impuissance des institutions communautaires à la maîtriser. Il y a bien sûr les partis d’extrême droite qui ont fait leur miel du désarroi de populations qui se sentent à la fois dépossédées des moyens de réagir et menacées par «l’invasion» –«l’occupation», a dit Marine Le Pen dans une formule trop française – des étrangers. Ils ont gagné des points à toutes les élections récentes, dans la plupart des Etats européens, même dans ceux qui semblaient immunisés contre ce genre de dérive, comme la Suède.

Mais ce ne sont pas toujours les formations de l’extrême droite traditionnelle. Ils se sont «modernisés». Ils ont abandonné leur antisémitisme viscéral. Hans-Christian Strache, le jeune chef du FPÖ, le parti «libéral» autrichien longtemps dirigé par Jörg Haider qui a récupéré pendant longtemps les nostalgiques de l’Anschluss, vient de faire un voyage en Israël. Une première! Son parti a recueilli 25% des suffrages aux dernières élections municipales de Vienne, un fief socialiste, et est crédité du même score au niveau national. L’anti-européisme et la haine de l’autre –le musulman a pris la place du juif– constituent l’essentiel de son fond de commerce.

Et pourtant les Autrichiens ne sont pas les plus à plaindre. Sans être passés à travers les gouttes de la crise, ils s’en sortent plutôt mieux que les autres, à l’instar de leurs voisins allemands. Ceux-ci sont immunisés par l’histoire contre le poison de l’extrême droite. Les courants xénophobes ne sont pas absents mais ils restent marginaux. La peur de l’étranger ne s’en exprime pas moins ouvertement quand elle peut prendre une forme présentable, salonfähig disent les Allemands. Digne de figurer dans les salons. Le livre de Thilo Sarrazin, L’Allemagne court à sa perte (à cause de l’immigration), a fait un tabac. L’auteur était membre du conseil d’administration de la Bundesbank et adhérent au Parti social-démocrate.

Pour les Grecs ou les Irlandais, qui ont défilé contre les mesures d’austérité imposées par l’Union européenne et le Fond monétaire international, les institutions internationales servent de boucs émissaires. Tous ne réagissent pas de la même façon. Certains pensent même que l’intervention extérieure est bienvenue pour mettre fin à des excès ou des dérives. Mais même chez les gouvernants qui n’ont guère d’autre choix que de passer sous les fourches caudines des «marchés», la tentation est grande de faire porter à l’Europe et/ou aux banquiers apatrides la responsabilité des sacrifices qu’ils infligent à leurs électeurs.

Toutes ces réactions ne doivent pas être confondues avec la poussée des forces d’extrême droite bien que celles-ci fleurissent sur ce terreau. Le souverainisme, cette croyance qu’on s’en sortirait mieux si on était livré à soi-même dans un cadre national, peut prendre des formes plus anodines, et quasi-officielles. Exemple la Hongrie: le nouveau gouvernement de droite issu des élections d’avril 2010 qui lui ont donné une majorité des deux tiers au Parlement, a claqué la porte au nez du FMI, nationalisé les fonds de pension privés et renvoyé aux calendes l’adhésion à l’euro. Compter sur ses propres forces: le très conservateur Premier ministre Viktor Orban a adopté le slogan maoïste.

La variante hongroise est une forme exacerbée de souverainisme officiel. Il en est de plus insidieuses. La chancelière Angela Merkel serait sans doute indignée d’être taxée de souverainiste, mais sa politique qui consiste à préserver jalousement un droit de veto dans toutes les matières financières européennes, nourrit ce soupçon. Jean-Claude Junker, le Premier ministre luxembourgeois, l’a qualifiée de «a-européenne». Angela Merkel n’est pas la seule dans le cénacle des 27 chefs d’Etat et de gouvernement.

Son prédécesseur à la chancellerie, Gerhard Schröder, avait déjà montré la voie. Il n’en reste pas moins que l’Allemagne jadis pionnière de la méthode communautaire et de la solidarité européenne quand elles lui étaient profitables, est devenue une adepte de l’intergouvernemental. Un mot barbare du jargon bruxellois pour signifier que les intérêts nationaux passent avant l’engagement en faveur de l’intégration. Afin de justifier leur tiédeur européenne, les dirigeants allemands s’abritent derrière le Tribunal constitutionnel de Karlsruhe qui a rappelé à plusieurs reprises le primat de la souveraineté du peuple allemand et de ses institutions représentatives. Mais il a chaque fois ajouté: en l’absence d’une véritable démocratie européenne.

Qui, aujourd’hui, songe à construire cette démocratie? Personne. Alors qu’une des solutions à la crise de l’euro et de l’Europe passe par des progrès dans l’intégration, les dirigeants avancent à reculons, n’écornant les égoïsmes nationaux que contraints et forcés par une aggravation des tensions monétaires. Les peuples ne veulent pas d’une intégration plus poussée, dit-on. Mais comment les détourner de leurs réflexes souverainistes, si les responsables eux-mêmes y succombent.

Daniel Vernet

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Journaliste
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