Wikileaks: le secret sauve des vies
Il y a des limites à la liberté d'expression. Dévoiler des informations classifiées met parfois des vies en danger. Le 11 septembre 2001 en est une démonstration.
- Un pompier de New York, dans les ruines du World Trade Center. REUTERS/HO/MANDATORY CREDIT - U.S. Navy Photo by Journalist 1st Class Preston Keres -
En 1998, les Etats-Unis ont lancé une attaque avec des missiles de croisière contre des camps d'al-Qaida en Afghanistan. L'objectif était de décapiter le groupe terroriste après qu'il avait mené des attentats meurtriers contre les ambassades américaines de Nairobi et de Dar es Salam. Les services de renseignements américains connaissaient l'emplacement des camps parce que, comme l'explique le livre Ghost Wars (Guerre fantômes) de Steve Coll, «la National Security Agency (NSA) interceptait et écoutait les conversations de ben Laden via son téléphone par satellite».
Après les frappes de missiles, et selon le rapport de la Commission d'enquête parlementaire américaine sur le 11-Septembre, un important quotidien américain a révélé en août 1998 le fait que les Etats-Unis interceptaient les communications téléphoniques de ben Laden. En conséquence de quoi «les dirigeants d'al-Qaida… ont cessé presque immédiatement d'utiliser leurs téléphones par satellite… Cela a rendu la tâche de la NSA d'intercepter leurs communications beaucoup plus difficile». Les services de renseignements américains ont ainsi perdu leur meilleure source d'informations permettant de traquer les terroristes les plus dangereux au monde.*
Les citoyens ne peuvent pas dire n'importe quoi, n'importe quand, par n'importe quel moyen
Les attaques terroristes du 11 septembre 2001 auraient ainsi pu être empêchées si les Etats-Unis avaient été capables de protéger des informations secrètes. Les quotidiens en se faisant les complices de la divulgation d'informations classifiées ont contribué à l'assassinat de quelque 2.977 personnes.
J'avance cet argument aujourd'hui en réponse à ceux qui croient que la protection des informations secrètes est injustifiée. Il y aujourd'hui un collectif de hackers anarchistes baptisé Anonymous qui attaquent les sites internet du gouvernement et de certaines sociétés pour protester contre la persécution de Julian Assange et défendre WikiLeaks. A en juger par les réponses à mon dernier post dans lequel je défends le vote d'une nouvelle loi sur le secret, quelques lecteurs de Foreign Policy sympathisent avec les hackers.
L'argument le plus fréquent est que protéger l'information et poursuivre ceux qui violent le secret va à l'encontre de la liberté d'expression. C'est tout simplement faux. La Cour suprême américaine n'a jamais soutenu comme principe la défense absolue du Premier amendement de la Constitution des Etats-Unis. Il y a des restrictions légales et raisonnables à ce que les gens peuvent dire, imprimer ou diffuser. Il est illégal d'inciter la foule à la violence. Il est illégal de diffamer. Il est illégal de dire des mensonges sur des produits dans la publicité. Il est illégal de blasphémer à la radio et la télévision. Et il est bien en fait illégal de révéler des informations qui vont immédiatement porter atteinte à la sécurité nationale des Etats-Unis. Il n'y avait pas de controverse à ce sujet pendant la Seconde Guerre mondiale quand les marins et leurs familles entendaient en permanence l'expression «loose lips sink ships» (Les murs ont des oreilles).
Vous pouvez pinailler sur l'application de ces textes (celui sur le blasphème semble vraiment anachronique), mais il est totalement faux que les citoyens ou la presse ont le droit de dire n'importe quoi, n'importe quand et par n'importe quel moyen. Peu sont en désaccord avec le principe qu'il existe des restrictions à la liberté d'expression: le débat se situe surtout sur la question de savoir où la ligne doit être tracée entre ce qui est acceptable ou non et comment la faire respecter. Je pense que nous devons faire respecter ce principe au moins un peu quand il s'agit de protéger des informations classifiées, ce qui marquera un changement important par rapport à nos habitudes actuelles qui consistent à ne rien faire respecter du tout
Une fois encore, il va sans dire que l'administration Obama doit être sous contrôle, sous surveillance et doit rendre des comptes. C'est pour cela que nous avons la Commission permanente de la Chambre des Représentants sur le renseignement, la Commission du renseignement du Sénat et la Cour de surveillance des renseignements à l'étranger (Foreign Intelligence Surveillance Court)... parmi d'autres institutions. Il n'y a pas de doutes sur le fait qu'il faut qu'ils travaillent mieux. Et peut-être faudrait-il créer un organisme dont la mission serait de vérifier que les décisions de classifier des informations par le gouvernement sont légitimes. Mais la nécessité de protéger les informations classifiées est aussi évidente que l'échec du gouvernement à le faire.
Paul Miller
Professeur assistant d’études sur la sécurité
internationale à la National Defense University. Avant d’enseigner, il a été directeur
d’une équipe du National Security Council pour l’Afghanistan. Il collabore au blog Shadow Governement de Foreign Policy.
Traduit par Eric Leser
*(Des quotidiens ont tenté de contester cette histoire en affirmant qu'il n'y avait pas vraiment eu de fuites sur le téléphone de ben Laden ou que cette information avait fuité auparavant sans conséquences. Bien sûr, les quotidiens ont un intérêt à s'exonérer de leurs responsabilités. Et même si ces affirmation étaient vraies, elles seront encore plus graves que s'il s'agissait seulement d'une fuite. Cela signifierait que l'information sur le téléphone satellite de ben Laden est le fruit d'une culture de l'impunité et de l'irresponsabilité dans les médias consistant à révéler des informations et des méthodes utilisées par les services de renseignements. En tout cas, à la fois la Commission d'enquête parlementaire sur le 11-Septembre et Daniel Benjamin et Steven Simon, ancien membres du Conseil de sécurité dans l'administration Clinton, et auteurs du livre The Age of Sacred Terror (L'âge de la terreur sacrée) soulignent que ben Laden a arrêté «instantanément» après la publication de l'article du New York Times d'utiliser son téléphone).
Mis à jour le 17/12/2010 à 4h39














































Ah oui quand même... Tiens au fait si j'ai bien lu l'article il est interdit de diffamer donc cet article est lui-même illégal non ?
Dans un article (en anglais) très intéressant, le Los Angeles Times explique comment, si Wikileaks avait existé en 2001, le 11 septembre aurait peut-être pu être évité :
http://articles.latimes.com/2010/oct/15/opinion/la-oe-rowley-wikileaks-20101015
Par ailleurs, en ce qui concerne l'usage du SECRET par le gouvernement, il convient avant tout de remarquer que les documents diplomatiques classés "secrets" révélés par Wikileaks étaient accessibles à plusieurs milliers de personnes dans des conditions normales.
Imaginer que du respect de ce "secret" pouvait dépendre la vie d'autres milliers de personnes, comme semble le prétendre l'auteur de l'article, reviendrait à confier leur vie à de bien hasardeuses chances... Tout responsable de la sécurité informatique d'un réseau sait que la principale source d'insécurité est INTERNE, et non externe !!!
Et de quels "secrets" s'agit-il ? On pourrait plus justement qualifer la plus grande partie du contenu des documents révélés jusqu'à présent de "potins d'ambassades". Résumés d'articles de la presse locale, de conversations de diners avec des personnalités plus ou moins "informées" et proches des dirigeants en place, "opinions" savamment distillées d'autres diplomates... Le tout rédigé par des employés d'ambassades souvent plus soucieux de faire valoir leurs talents littéraires et de se "pommader l'égo" vis-à-vis de leur hiérarchie que d'envoyer des informations d'une réelle utilité à leur gouvernement.
Pourquoi alors ces "secrets de Polichinelle" ont-ils déclanché une véritable hystérie, qui n'est pas sans rappeler les pires moments du Mac Carthyisme, aux USA ?
Simplement parce que le fait qu'ils soient portés à la connaissance publique par un petit groupe d'individus indépendants constitue un formidable camouflet à l'arrogance américaine, si sure de sa SECURITE et de sa PUISSANCE !!!
- Qu'en est-il de la SECURITE américaine, si les documents gourvernementaux sont mis à la disposition de la presse mondiale ?
- Qu'en est-il de la PUISSANCE américaine, si Julian Assange, même emprisonné, peux continuer à mettre en ligne les documents ?
- Enfin, il y a certainement des citoyens américains raisonnables qui s'interrogent sur l'opportunité, en ces temps de crise et de restrictions budgetaires, de continuer à entretenir à grands frais dans les ambassades du personnel qui n'a pas d'occupation plus "productive" que de rédiger ces "dépêches" aussi dépourvues d'informations utiles.
Un service d'une poignée de personnes polyglottes et bien formées pourraient tout aussi bien analyser la presse mondiale (aujourd'hui presque toujours disponible "en ligne") en restant dans un bureau sur le sol américain, avec des sujets de "veille" ciblés.
Il y aurait la possibilité de réaliser d'importantes économies...
Et finalement, si c'était là le coeur du problème ?
Les "dégâts" qu'Assanges pourraient bien avoir sur la conscience seraient plutôt des postes supprimés, et des perspectives de carrières boulversées, et pas seulement dans la diplomatie américaine, car tout porte à croire que les usages dans les ambassades américaines sont largement répendus à l'identique dans celles de tous les pays de la planète.
Wikileaks, un moyen de réduire les dépenses publiques ? Certainement !
Merci Assange, et merci de faire des émules un peu partout dans le monde.