Culture

Le plaisir et la douleur d'écouter Kesha

Jonah Weiner, mis à jour le 17.12.2010 à 11 h 19

Pourquoi on n'arrive – malheureusement – pas à se sortir ses tubes pop insupportables de la tête.

Ke$ha pose après avoir reçu le prix «Best New Act» aux MTV Europe Music Awards, le 7 novembre 2010 à Madrid.

Ke$ha pose après avoir reçu le prix «Best New Act» aux MTV Europe Music Awards, le 7 novembre 2010 à Madrid.

Quelle est la différence entre accrocheur et énervant? Quiconque passera la prochaine heure à l'agonie après avoir lu ces quelques mots –«Itsy Bitsy Tini Wini Tout Petit Petit Bikini»– vous dira que lorsqu'on parle du potentiel contagieux d'une mélodie, il n'y en a pas forcément, de différence. On a tendance à considérer les faiseurs de tubes pop comme des techniciens du plaisir, des confiseurs-shamans à la Willy Wonka fabriquant des barbes à papa, mais certains sont passés du côté obscur, sont devenus maîtres dans un autre art, celui de la cruauté. La plus impérissable des compos pop n'est pas à l'abri d'un élément de torture –de douleur infligée à un degré précis. C'est ça qu'on entend vraiment à chaque fois que quelqu'un hurle «Je n'arrive pas à me sortir cette saleté de chanson de la tête!».

Reine de la pop insupportable

Parmi les commandements pour composer de la pop, faire rentrer une saleté de chanson dans le plus de têtes possible est en première position. Et alors que certains titres s'introduisent insidieusement pour nous prendre par surprise, d'autres se fraient un chemin vers nos conduits auditifs toutes griffes dehors. «Ob-La-Di, Ob-La-Da», «Kokomo», «Never Gonna Give You Up», et «My Humps» font partie de celles-là, tout comme l'intégralité des hits sortis à ce jour par Kesha Sebert, 23 ans. Plus connue sous le nom de Ke$ha, l'égérie pop du moment a décidé d'adopter l'agacement comme stratégie presque pas explicite pour dominer les charts. Le refrain de son single «Take It Off» est construit autour de la mélodie énervante de charmeur de serpent de «There's a Place in France», mais ce n'est qu'une partie de son offensive accrocheuse-énervante. Ke$ha est un personnage qui divise les foules, et, du moins selon la vieille règle du showbiz qui dit que détesté vaut mieux qu'ignoré, elle a tout bon: la plupart des jeunes espoirs de la pop tueraient pour avoir ne serait-ce que la moitié de ses détracteurs.

Le mois dernier, elle a lancé Cannibal, un disque de neuf chansons qui fait suite à son premier album, Animal, dont elle a vendu 2 millions de copies depuis sa sortie en janvier dernier. Tout comme Animal, cet EP nage entre deux eaux, là où accrocheur et énervant se mêlent pour ne plus faire qu'un. La musique est l'oeuvre d'un maître en la matière, le producteur Lukasz «Dr. Luke» Gottwald, qui avait déjà joué chapeauté «Since U Been Gone» de Kelly Clarkson, «I Kissed a Girl» et «California Gurls» de Katy Perry, ou encore «Party in the U.S.A.» de Miley Cyrus, «Right Round» de Flo Rida, «Dynamite» de Taio Cruz et la plupart des titres d'Animal, y compris le premier single extrait de ce dernier, «Tik Tok», numéro un des charts aux Etats-Unis pendant neuf semaines consécutives. 

La même formule

Gottwald lui est plutôt à ranger dans la catégorie techniciens du plaisir; comme avec une histoire de P.G. Wodehouse ou un épisode de Minus et Cortex, l'intérêt d'écouter une chanson composée par Dr. Luke réside dans le plaisir d'assister au produit d'une formule parfaite, qui, moyennant quelques modifications ci et là, se répète encore et toujours. Les chansons de Dr. Luke sont souvent auto-réflexives, et en quelque sorte interactives: plusieurs d'entre elles célèbrent dans leurs couplets comme il est amusant d'écouter ses chansons. Elles sont bien polies, avec un rien de poignant, montées sur ressort, créant la tension avec des couplets lancinants, éclatant en blanches et rondes cathartiques sur les refrains, tassant l'énergie pour la faire rejaillir de plus belle, et ainsi de suite jusqu'au final triomphant –un de mes préférés c'est le solo de sax extatique et perçant sur «Last Friday Night» de Katy Perry, clin d'oeil à l'époque où Gottwald jouait dans le groupe de l'émission Saturday Night Live (il était guitariste), et sans doute le plus gros risque qu'il a pris de toute sa carrière d'auteur-compositeur.

Difficile de déterminer exactement où le plaisir devient douleur avec Gottwald et Ke$ha. Dans un  sens, ils se partagent les tâches de manière plutôt égale: lui fournit l'accrocheur, elle l'énervant. Mais les mains de Dr. Luke ne sont pas si propres que ça. Avec sa protégée, il a deux «trucs»: de simples riffs de synthé pour évoquer les mélodies primitives et joyeuses des jeux vidéo 16-bits (pour montrer à quel point Ke$ha est vraiment trop dingue, mi-humaine mi-personnage de dessin animé), et des effets vocaux hyper-bégayants et tellement trafiqués qu'ils feraient passer T-Pain pour un bluesman. Sur des chansons comme «Tik Tok» et le nouveau morceau «We R Who We R», les bleep-bloop nostalgiques de l'ère Atari se mêlent aux digi-gazouillis de notre glacial présent autotuné.

Un «rap» à l'enthousiasme gémissant

L'autotune, dans le cas de Ke$ha, relève plus de l'accessoire que de l'outil correctif: elle un vibrato puissant, raillant, qui rappelle un peu Alanis Morissette, et parfait pour transmettre l'extase comme la complainte. Mais ce qui distingue Ke$ha, c'est ce à quoi elle est mauvaise, pas ce à quoi elle excelle: elle rappe, avec un enthousiasme tellement gémissant que c'en est devenu sa marque de fabrique, sa manière de se démarquer non seulement des chansons qui passent à la radio, mais aussi de la galaxie Gottwald, peuplée aujourd'hui par une multitude de petite nanas culottées qui donnent de la voix.

Avec Ke$ha, on serait tenté de mettre «rap» entre guillemets, pas par mépris ni par sarcasme, mais parce qu'elle traite le rap au mieux comme une vague idée: elle a l'air aussi intéressée par la dissonance que par le rythme, si ce n'est plus. Même un type comme Lil Wayne, qui massacre les phonèmes comme personne, aurait du mal à associer les mots «CDs/parties/tipsy» de manière aussi impressionnante. Sur «Tik Tok», Ke$ha n'essaie même pas, son phrasé pétillant et articulé suffisant à prouver que ces mots ne vont pas ensemble.

Il y a aussi la question de ce sur quoi elle rappe. Sa fierté: «We make the hipsters fall in love/When we've got our hot pants on and up.» (Les hipsters tombent amoureux/Quand on met nos mini-shorts). Un aveu: «My steez is gonna be affected/If I keep it up like a lovesick crackhead.» (Mon style tranquille va en prendre un coup/Si je continue à la jouer toxico de l'amour). Une bonne chute: «I just can't date a dude with a vag.» (Je peux vraiment pas sortir avec un type qui a un vagin). Des paroles stridentes, mais c'est un peu le but; elles retentissent et continuent de résonner longtemps après la fin de la chanson. J'ai cité ces trois exemples de mémoire avec une facilité et une précision alarmante.

Mais le coup de maître accrocheur-énervant de Ke$ha c'est qu'elle réussit à être agaçante non pas parce qu'elle reconnaît la propension au masochisme des auditeurs (bien qu'elle l'ait probablement remarqué), mais à cause du côté rentre-dedans, immature, fièrement fruste qu'elle affiche; une fille que ça fait rire d'uriner en public, qui se moque des frenemies (Ndt: mot-valise composé de friends et enemies) «hypocrites», et rabroue les riches snobs. Tout ça lui permet de transcender son statut de dernière chanteuse à la mode: ce n'est pas seulement qu'elle est accrocheuse-énervante, c'est qu'on peut s'identifier à elle, qu'elle réussit à faire d'un comportement odieux une fierté, brandissant l'étendard provocateur du je-me-fiche-de-ce-que-vous-pensez et (artifice pour le moins flagrant) dégage une aura d'outsider attachante. Que certains d'entre nous ne s'identifient pas à Ke$ha ni ne la trouvent attachante, ça n'est pas son problème. Elle s'adresse directement à un public d'adolescentes et d'ivrognes –les deux segments de la population sans qui aucune pop star ne pourrait survivre.

Jonah Weiner

Traduit par Nora Bouazzouni

Jonah Weiner
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