Monde

Berlusconi recule pour mieux sauter

Cesare Martinetti, mis à jour le 15.12.2010 à 11 h 34

Les violences inédites à Rome depuis 30 ans illustrent l'instabilité politique grandissante de l'Italie. Le pays est incapable de s'imaginer un avenir avec ou sans Berlusconi.

Lors des émeutes à Rome du 14 décembre Giampiero Sposito / Reuters

Lors des émeutes à Rome du 14 décembre Giampiero Sposito / Reuters

Tandis que Silvio Berlusconi sauvait son gouvernement avec une majorité de seulement trois voix lors du vote de confiance à la Chambre des députés, une guérilla rageuse et violente a éclaté mardi 14 décembre sur les places de Rome: une centaine de blessés, les blindés des forces de l’ordre assaillis par des groupes de «Black Blocs» (groupuscules ultra-violents) venus de toute l’Italie armés de cocktails Molotov et de barres de fer dans les manifestations étudiantes restées jusque-là pacifiques. De tels événements ne s’étaient plus produits dans la capitale italienne depuis trente ans.

Ainsi, le gouvernement de Berlusconi est sauf, ce qui ne signifie pas pour autant que la majorité de centre droit du magnat de la télévision soit définitivement hors de danger. Elu au printemps 2008 avec une majorité écrasante (à la Chambre des députés, le gouvernement disposait d’une centaine de députés de plus que l’opposition), Berlusconi a progressivement perdu depuis ses soutiens politiques. La Ligue du Nord, le parti sécessionniste et bien souvent raciste d’Umberto Bossi, lui est restée indéfectiblement fidèle. Mais il a peu à peu perdu son principal allié, Gianfranco Fini, ex-leader du parti post-fasciste qui, en cédant aux sirènes de Berlusconi, s’était fondu peu avant les élections dans formation politique unique, Le peuple de la liberté formé autour de la figure charismatique du tycoon milanais. Mais le charisme de Silvio Berlusconi n’a pas suffi à assurer la cohésion de ce «non parti» qui fondait sa ligne politique sur une obéissance aveugle aux décisions de son chef et fondait son approbation sur la monumentalisation populiste du leader.

Les dernières années ont été constellées de scandales, véritables ou présumés, de mœurs et Berlusconi a été accusé tout d’abord par sa femme Veronica Lario qui, dans une retentissante interview publiée au printemps 2009 dans les quotidiens La Stampa et La Repubblica, qualifiait son mari de «malade» car il était irrésistiblement attiré par les femmes belles et jeunes, et même peut-être mineures. Les révélations de sa femme qui a, par la même occasion, annoncé leur divorce à travers les médias comme cela convenait peut-être à un roi de la téléréalité, a ouvert la porte à la révélation d’une série infinie d’anecdotes sur les frasques nocturnes du Premier ministre et sur les fêtes sardanapalesques qui avaient lieu dans sa résidence romaine du palais Grazioli et dans sa légendaire Villa Certosa de Porto Cervo en Sardaigne. L’acmé de ces révélations fut atteint lorsqu’une escort girl, Patrizia D’Addario, raconta la nuit entière qu’elle avait passée dans le lit de Berlusconi (c’était la nuit de l’élection de Barack Obama à la Maison Blanche) payée par un entrepreneur de Bari qui avait l’habitude de ravitailler le Premier ministre en belles femmes. La dernière en date à révéler des bouts d’interdit dans les nuits berlusconiennes est une jeune Marocaine de 17 ans, enrôlée dans un dîner dans l’immense villa d’Arcore (à Milan), quartier général du Premier ministre, par un autre personnage légendaire de la mouvance berlusconienne, Lele Mora, agent de figurants et de danseuses, fasciste notoire, connu pour mener une existence incroyablement dispendieuse.

Tout cela se produisait tandis que l’Italie, au diapason du reste du monde, était en proie à la plus grave crise économique et financière traversée depuis des décennies. Le gouvernement Berlusconi a fait front grâce à la détermination et aux nerfs d’acier de Giulio Tremonti, un économiste de droite, l’un des premiers à côtoyer la Ligue dès ses débuts, lequel s’est pourtant révélé flexible et brillant pour gérer les comptes publics en recevant au passage les applaudissements de la Commission européenne à Bruxelles et même l’approbation de l’opposition en Italie. On peut ainsi dire que le gouvernement italien a affronté la grande crise financière sans et nonobstant Berlusconi.

La crise aura tout de même fini par faire exploser la majorité jusque-là dévouée au leader charismatique. Elle a achoppé une fois encore, plus que sur les historiettes et les scandales scabreux, sur la question de la justice, véritable obsession de Berlusconi. Poursuivi dans des enquêtes et des procès qui remontent à de nombreuses années et à ses activités dans les jeux de la finance et des médias, Berlusconi est accusé de corruption et son ombre émerge souvent dans des enquêtes sur la mafia. Un de ses proches, Marcello Dell’Utri, véritable artisan de l’entrée en politique de Berlusconi et son compagnon d’aventure dès le début des années 1960, a récemment été condamné à sept ans de prison pour association mafieuse. Le vieux soupçon qui voudrait qu’à l’origine de la fortune de Berlusconi il y ait eu un lien avec Cosa Nostra est présent dans les enquêtes des magistrats et dans l’opinion publique italienne. La tentative –vaine– de Berlusconi de «réformer» la justice au cours de ces dernières années avait ainsi avant tout pour objectif de le soustraire aux enquêtes.

C’est sur ce point en particulier que la rupture avec Gianfranco Fini s’est produite. Celui-ci a dénoncé l’usage personnel que son allié faisait de la justice et a été expulsé du Peuple de la liberté pour cette raison. Fini a lui aussi été soupçonné de mélanger les intérêts privés et la politique. Le Giornale, quotidien milanais appartenant à la famille de Berlusconi, a mené une enquête obstinée sur lui et sa jeune femme et découvert qu’un petit appartement reçu par le parti de Fini en héritage d’une vieille comtesse fasciste, avait en fait été récupéré par Fini et donné à son beau-frère et que la mère de sa compagne avait bénéficié de nombreux appuis à la Rai (télévision publique) pour se voir attribuer de riches contrats dans la production de programmes télévisés. Malgré le fracas de ces révélations, Fini (qui a toujours nié les accusations contre lui) a continué son œuvre de démolition du Premier ministre. Tous deux sont devenus ennemis jurés, et les médias ont été ces derniers mois le théâtre d’un duel permanent.

Une quarantaine de parlementaires du Peuple de la liberté (parmi lesquels un ministre et deux sous secrétaires d’Etat) ont ainsi abandonné Berlusconi pour fonder avec Fini un nouveau parti appelé Futur et liberté. Les hommes de Fini ont été surnommés les «futuristes», terme qui se voulait une référence aux partisans de Marinetti, fondateur dans les années 1920 d’un mouvement qui s’allia ensuite au fascisme. Mais si alors ce fut une tragédie, aujourd’hui les choses ressemblent plutôt à un vaudeville. Le bras de fer entre les deux leaders a duré jusqu’au matin du mardi 14 décembre quand, pour trois voix, Gianfranco Fini a perdu contre Berlusconi. A présent, le Premier ministre sourit, mais l’avenir est plutôt nébuleux pour le gouvernement italien.

Les révélations de Wikileaks sur les doutes que l’administration américaine nourrit sur la nature du rapport entre Berlusconi et Vladimir Poutine ajoutent à la confusion, le Premier ministre ayant toujours affiché des liens privilégiés avec Washington en étant un allié parmi les plus fidèles, voire un complice de George W. Bush. La même connivence ne s’est pas établie avec Obama et grâce au cablegate de Wikileaks, nous avons pu lire que l’ambassade américaine de Rome considère avec suspicion l’amitié étroite qu’entretient Berlusconi avec le Premier ministre russe. Business de gaz. Mais pas seulement.

La véritable bataille politique se jouera maintenant au centre de la coalition, où un petit parti catholique, (l’UDC, union du centre) très sensible aux consignes du Vatican, pourrait revenir renforcer la majorité qu’il avait abandonné en refusant le leadership de Berlusconi. La pratique fréquente consistant à se porter «au secours du vainqueur», comme on dit d’après une maxime de l’humoriste Ennio Flaiano, est un travers typique de la politique italienne. Mais Berlusconi est-il vraiment le vainqueur de cette journée? Qui sait? Les scènes de guérilla dans les rues de Rome rappellent les dernières images du film de Nanni Moretti Le Caïman, douloureusement ironique et peut-être prophétique. L’Italie a retrouvé le gouvernement qui semblait perdu depuis des mois. Mais pas la stabilité et encore moins la confiance.

Cesare Martinetti 

Traduit par Florence Boulin

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