Monde

Les cinq cadavres politiques de 2011

Moisés Naím, mis à jour le 20.12.2010 à 7 h 08

Cinq dirigeants à bout de souffle, Hosni Moubarak, Fidel Castro, le roi Bhumibol, le roi Abdallah et Kim Jong-il, dont quatre octogénaires et un septuagénaire, tentent de placer un membre de leur famille au pouvoir.

Aurore boréale au-dessus du volcan islandais Eyjafjöll Lucas Jackson / Reuters

Aurore boréale au-dessus du volcan islandais Eyjafjöll. Lucas Jackson / Reuters

Hosni Moubarak, 81 ans, est président de l’Égypte depuis 1981. Fidel Castro, 84 ans, a exercé durant un demi-siècle ses «omni-pouvoirs» sur Cuba. A 83 ans, le roi de la Thaïlande, Bhumibol Adulyadej, détient le record de longévité du règne. Abdallah ben Abdelaziz, le roi saoudien, a 86 ans. Le «Leader Suprême», qui se fait également appeler le «Cher leader», «Notre Père», «le Général» et «Généralissime», va avoir 70 ans. Malgré tous ces surnoms, il se réduit, en réalité, au cruel tyran nord-coréen: Kim Jong-il.

Ces cinq individus accusent le poids des années et sont souffrants. Il est probable qu’en 2011 l’un d’eux décède. Mais s’ils échappent à la mort pendant quelque temps, leur faiblesse physique se traduira par une faiblesse politique qui finira par obliger leur pays à opérer de complexes et indispensables changements au niveau de la structure du pouvoir. Et les convulsions politiques occasionnées par ces transitions dépasseront les frontières de ces cinq pays.

L’Égypte est un acteur clé du monde arabe. L’influence de Cuba sur l’Amérique latine est incontestable. L’actualité de l’Arabie saoudite détermine le prix de l’essence que vous achetez. Un conflit armé entre les deux Corées aurait des répercussions immédiates sur l’économie mondiale (en effet, la récente attitude belliciste de la Corée du Nord est inextricablement liée au processus de succession dans ce pays). Le précaire équilibre politique de la Thaïlande pourrait facilement éclater en morceaux si le roi mourait; en outre, un éventuel débordement des tensions vers ses voisins déstabiliserait l’Asie du Sud-Est.

En dépit de différences importantes et de diverses natures –culturelles, socio-économiques, géographiques–, ces cinq pays ont un surprenant point commun: la succession.

C’est toujours une affaire de famille

Fidel Castro a confié le pouvoir à son demi-frère, Raul. Kim Jong-il a quant à lui désigné comme héritier son fils de 26 ans, Kim Jong-un qui, grâce à ses mérites militaires méconnus, vient d’être promu au rang de général quatre étoiles. Conformément à la loi, on doit s’adresser à lui par le titre de «Brillant Camarade». Hosni Moubarak fait tout son possible pour que son fils, Gamal, lui succède aux commandes de l’Egypte. Si les deux Bush, père et fils, ont été présidents, pourquoi pas nous?, se demandent les Kim ou les Moubarak. Dans le cas des monarchies, la succession familiale est plus évidente, mais aussi plus compliquée.

Le roi Abdallah ben Abdelaziz a désigné comme héritier au trône son demi-frère, le prince Sultan ben Abdelaziz. Mais le dauphin, comme on dit, est lui aussi octogénaire. Qui plus est, il est atteint d’un cancer. Dans ce pays, les décisions en matière de succession se prennent dans le cadre d’une négociation complexe et secrète entre les différentes factions de la famille royale saoudienne. Il en est de même en Thaïlande. Le fils unique du roi, le prince Maha Vajiralongkorn (57 ans), est l’héritier naturel. Mais contrairement à son père, qui est vénéré, le prince est craint et impopulaire. Sa vie amoureuse controversée, l’adoration qu’il voue à son caniche «Foufou», qui jouit d’un rang militaire et l’accompagne même à certains banquets, ainsi que les rumeurs sur ses mauvaises fréquentations, contrastent avec l’admiration que suscite sa sœur, la princesse Maha Sirindhorn. Il n’est pas impossible que, sur son lit de mort, le roi choisisse sa fille ou l’un de ses petits-enfants pour lui succéder. Pourvu, en tout cas, que la Thaïlande ne connaisse pas, en sus des violentes confrontations politiques dans la rue, des conflits au sein du palais royal.

Enfants, frères et... généraux

Un autre dénominateur commun de ces cinq pays est le rôle déterminant des forces armées dans le choix du successeur. Tous ces gouvernements ont besoin du concours des militaires pour se maintenir au pouvoir. En Egypte, l’inexpérience militaire du fils du président et ses promesses de réformes économiques et politiques ne lui ont pas attiré les faveurs des généraux. Raul Castro est non seulement le demi-frère de Fidel, mais durant des décennies, il a été à la tête des forces armées. En Arabie saoudite, les princes qui contrôlent la classe militaire ou les services de renseignement sont les mieux placés pour la succession. (Ils ont, en tout état de cause, une influence décisive sur le processus de sélection.) En Corée du Nord, le plus probable est que ce soit une junte militaire qui gouvernera le pays lorsque le «Cher Leader» se sera éteint, et non pas le «Brillant Camarade». En Thaïlande, les généraux ont une longue tradition de coups d’Etat et d’ingérence dans les affaires de l’État. La disparition du roi ne ferait certainement que la perpétuer.

L’âge ne pardonne pas tout

Selon l’ancien proverbe espagnol «il n’y a pas malheur qui dure cent ans, ni de corps qui y résiste». Les autocrates qui cherchent à prolonger leur mandat au-delà de leur mort en laissant le pouvoir entre les mains de leurs fils ou de leur frère tentent de faire mentir ce dicton. Dans certains cas, ils réussiront leur coup. Dans d’autres, le corps (en l’occurrence, la société) ne se laissera pas faire. On verra bien ce que nous réserve 2011…

En attendant, passez d’excellentes de fêtes de fin d’année! Je vous donne rendez-vous en janvier.

Moíses Naím

Traduit par Micha Cziffra

Moisés Naím
Moisés Naím (203 articles)
Editorialiste
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