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Il y a OK et OK, OK?

Juliet Lapidos, mis à jour le 16.12.2010 à 14 h 53

Retracer l'histoire de ce mot ne suffit pas à expliquer son ambiguïté.

Word OK written using jigsaw puzzle pieces. Horia Varlan via Flickr

Word OK written using jigsaw puzzle pieces. Horia Varlan via Flickr, CC Licence By

J’ai récemment dû annuler un rendez-vous avec un ami. «Désolée, lui ai-je écrit, ennuyée, après lui avoir expliqué pourquoi. Je sais que tu as eu du mal à te libérer mais finalement je ne pourrai pas venir ce soir.» Il m’a juste répondu «OK». Etait-il blessé? Agacé? Juste occupé? Ou totalement indifférent? A-t-il pensé que son message m’interloquerait et qu’il était sujet à de multiples interprétations?

Les deux lettres de la réplique de mon ami sont «de loin la création linguistique américaine qui a rencontré le plus de succès», estime Allan Metcalf, professeur au MacMurray College et auteur du livre OK. C’est aussi «le mot le plus prononcé (ou tapé) du monde». Comme le terme «fast-food», «OK» a dépassé les frontières des Etats-Unis pour se répandre sur toute la planète; on l’utilise aux Pays-Bas, en Allemagne, en Suède, en Pologne, en Finlande, en Italie, en Espagne, au Pays de Galles, en Israël, en Corée, au Japon et dans bien d’autres pays. En le prononçant, bien sûr, de façons légèrement différentes. Ce qui est étrange, c’est que ce mot universellement intelligible provoque la confusion quand le contexte dans lequel il est prononcé (ou tapé) est flou.

Autre paradoxe: ce «OK» a beau être omniprésent, son origine reste obscure – elle est d’ailleurs très discutée sur les forums Internet. C’est ce qui a donné l’idée à Allan Metcalf d’écrire un tout petit livre sur son histoire. Beaucoup disent que «OK» vient du choctaw «okeh» ou «hoke», qui signifie «c’est vrai» ou «c’est ainsi». Ou peut être est-il dérivé du nom d’un boulanger, Otto Kimmel, qui estampillait ses paquets de biscuits à la vanille de ses initiales.

A l'origine, une mauvaise plaisanterie

S’inspirant largement du travail d’Allen Walker Read, professeur de Columbia aujourd’hui décédé qui a publié une série d’articles sur le mot «OK» dans le journal American Speech en 1963 et 1964, Allan Metcalf estime que ces spéculations sont sans fondement. Ce terme vient d’une plaisanterie, et c’est selon lui la seule étymologie soutenue par des preuves tangibles. Cette plaisanterie est si mauvaise et ennuyeuse que je ne vous la raconterai pas en détails. En bref: au printemps 1839, le Boston Post a publié un article dans lequel il se moquait du Providence Daily Journal et utilisait l’expression «OK – all correct» («OK, c’est parfait»). Vous voyez? «OK» est à l’origine une abréviation intentionnellement mal orthographiée de all correct (oll korrect). D’une manière générale, le mot est né de l’engouement pour les abréviations des années 1830, comme «NG» pour no good («rien de bon») ou «OW» pour oll wright ou all right («très bien»).

Apparu dans la langue anglaise de la manière la moins noble qui soit, «OK» aurait pu connaître le même sort que «NG» et «OW». Il doit son salut au fait qu’il ait été utilisé en public à trois occasions - lors d’une campagne électorale, dans le cadre d’une raillerie politique et dans le domaine des technologies. Un an après la plaisanterie douteuse du Boston Post, Martin Van Buren s’est représenté à l’élection présidentielle. Pendant la campagne, on l’a surnommé «Old Kinderhook», ou OK, du nom de sa ville natale dans l’Etat de New York. «OK» était alors utilisé à double escient, explique Allan Metcalf, «Old Kinderhook était all correct». Le terme a aussi survécu grâce à une erreur sur ses origines: Andrew Jackson, ancien président des Etats-Unis, pensait que «ok» venait de «ole kurrek» – il était trop simple d’esprit, trop inculte pour connaître son orthographe. L’utilisation de «OK» fut en outre boostée par l’invention du télégraphe. Les bureaux de transmission s’en servaient comme raccourci de all right.

Une plaisanterie idiote, deux présidents américains et le télégraphe ne suffisent certes pas à expliquer ce que Allan Metcalf appelle le si grand «succès» du «OK». Il avance donc un argument esthétique: nous aimons simplement l’aspect du mot. Un O féminin assorti d’un K brutal, masculin. Le contraste d’un arrondi parfait et d’une angularité frappante. Et puis il y a le son – deux voyelles longues séparées par K vif et cinglant. Cette explication peut sembler un peu tirée par les cheveux, mais «OK» ne vient pas combler pas un trou dans notre langue. Ce mot compte en effet un grand nombre de synonymes. All correct, maladroit et peu usité, all right, et fine («bien») peuvent tous être utilisés à la place de «OK» sans changer le sens. Si nous sommes devenus un pays d’OKeurs, c’est peut-être tout simplement parce que c’est un mot que nous aimons prononcer et écrire.

Pragmatisme, acceptation ou relativisme?

Dans la partie légèrement plus étoffée de son livre, Allan Metcalf suggère aussi que si le mot fonctionne si bien, c’est parce qu’il incarne deux philosophies typiquement américaines: la philosophie du pragmatisme, qui «n’exige pas la perfection» mais valorise simplement ce qui marche, et la philosophie de la tolérance et de l’acceptation, idéalement exprimée dans la phrase «Je suis OK, tu es OK» (c’est le nom du livre de psychologie populaire publié par Thomas Harris en 1967, un best-seller). Allan Metcalf accorde moins d’importance au «OK» relativiste, qu’il appelle le «OK évasif», celui qui «dit oui sans vraiment impliquer». Pour lui, la passivité du mot, n’est qu’un aspect parmi d’autres, plutôt que l’incarnation d’une troisième philosophie américaine, moins positive: le haussement d’épaules. Aussi américain que le pragmatisme, le haussement d’épaule et le OK évasif, son homologue à l’oral, sont une nécessité quotidienne pour qui est trop fatigué ou trop timide pour dire un grand oui ou un grand non à un concept, un projet ou une œuvre d’art. Dire que quelque chose est «bon» ou «mauvais» revient à s’exposer aux critiques, mais dire que c’est «OK» permet de jouer sur les deux tableaux – «Ouais, l’interprétation était terrible. Je n’ai pas dit qu’elle était "bonne", si?»

Dans son livre, Allan Metcalf insiste davantage sur la clarté du «OK» que sur son opacité. Il ne s’attarde ni sur son don à semer, sans le vouloir, la confusion dans les conversations (comme ce fut le cas avec mon ami), ni même sur son côté délibérément énigmatique, comme lorsque je réponds «OK» aux «je suis malade» peu convaincants de mes stagiaires.

En minimisant, de manière délibérée ou non, le côté flou du «OK», il semble passer à côté de l’utilisation moderne du mot. A l’oral, le mot s’accompagne d’une expression du visage, d’un ton, d’un contexte social. Mais nos conversations étant de plus en plus écrites, le «OK» perd ces repères. Un «OK» seul dans un e-mail vide ne dit qu’une chose de façon certaine: que notre message initial a traversé l’éther et qu’il est bien arrivé dans la boîte de réception du destinataire. Le OK cerné de vide est-il aussi supposé véhiculer de l’émotion – positive, négative ou quoi que ce soit d’intermédiaire? Impossible à dire, ce n’est qu’une question d’appréciation. Au final, j’aime ça. En réalité, je ne pourrais pas m’en passer.

Allan Metcalf le sait bien, un livre comme le sien, futile et copié-collé, sur un tel sujet, n’appelle qu’une seule conclusion: il est OK, correct... Il y a certes un travail de copier-coller à saluer (il ne cache pas d’ailleurs le fait qu’il s’est beaucoup inspiré de Read) - mais dans l’ère Google, ce travail ne semblait pas des plus urgents. En revanche si l’on met bout à bout les apports propres de Metcalf, il ne reste que la longueur d’un court article.

Dans l’esprit de cette grande tradition philosophique américaine qu’est la tolérance, j’admets qu’il y a un certain mérite à soumettre au lecteur des questions intéressantes – d’où vient le mot «OK» et pourquoi est-il si omniprésent? Des questions auxquelles il n’aurait probablement pas pensé. Jeter des questions dans l’arène publique est, après tout, la raison d’être de notre chronique Explainer, à laquelle je contribue environ une fois par semaine. L’intérêt, c’est que cette rubrique se termine au bout de quelque 600 mots et que l’on n’est pas obligé de l’acheter sous forme de livre.

Juliet Lapidos

Traduit par Aurélie Blondel

Photo: Word OK written using jigsaw puzzle pieces. Horia Varlan via Flickr, CC Licence By

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