Monde

Voyage au coeur du Kirghizistan

Mathieu Baudier, mis à jour le 03.01.2011 à 15 h 32

Ce pays d'Asie centrale a eu son heure médiatique en juin 2010, quand des violences ont éclaté à Och entre Kirghizes et Ouzbeks. Retour sur place, de Bichkek à Och en passant par Djalalabad, quelques mois plus tard: les cicatrices sont vivaces dans cette nation qui se cherche, parfois jusque dans l'horreur.

Sur la route du sud, entre Bichkek et Djalalabad / Mathieu Baudier

Sur la route du sud, entre Bichkek et Djalalabad / Mathieu Baudier

Une promenade dans les rues de Bichkek, la capitale du Kirghizistan, peut se révéler étonnamment agréable en ce début d'automne. De larges rues bordées d'arbres débouchent parfois sur un arrière-plan de montagnes enneigées. Des citadins aux physionomies asiatiques ou slaves s'affairent sans hâte.

Retrouvez le reportage-photo en grand format de Mathieu Baudier


Celui qui sait dépasser l'aspect un peu abandonné et décrépi des villes de l'ex-URSS y retrouvera le charme que cet urbanisme a parfois su créer. A côté du siège du gouvernement, des hommes équipés d'un haut-parleur sont rassemblés devant une grille couverte d'écriteaux et de 87 portraits de victimes de la «révolution» des tulipes, il y a cinq ans. Au détour d'une rue, on trouve aussi un bâtiment brûlé, souvenir d’une année 2010 qui a vu le Kirghizistan basculer dans l'instabilité.

Le manque de terres

Dans la nuit du 10 au 11 juin 2010, une bagarre dégénère à Och entre jeunes Ouzbeks et Kirghizes. Dans un premier temps, des foules ouzbèkes s'attaquent aux Kirghizes et établissent des barrages dans la ville. Des Kirghizes de la région environnante arrivent ensuite en renfort, ainsi que des forces de sécurité locales, elles aussi majoritairement kirghizes. Des quartiers entiers, principalement ouzbeks, sont alors brûlés. Les violences se répandent à Djalalabad et des atrocités à large échelle sont rapportées dans la région de Och. Le Haut Commissariat aux Réfugiés des Nations Unies recense autour de 400.000 personnes déplacées à l'intérieur du pays alors que 75.000 se réfugient en Ouzbékistan. Le régime autoritaire de ce pays, craignant l'instabilité par dessus tout, s'assure qu'ils ne quittent pas la zone frontière et ils retourneront rapidement au Kirghizstan. Les violences durent plusieurs jours et font entre 400 et 2.000 victimes selon les estimations. On compte plus de 1.700 habitations détruites (les trois quart à et autour de Och, le reste à Djalalabad et ses environs). Vingt ans auparavant, quasiment jour pour jour, des troubles similaires avaient opposé Kirghizes et Ouzbeks autour de problèmes de partage de terres. Aujourd'hui encore, le manque de terrains constructibles dans la région pousse des Kirghizes à réclamer des terres cultivées par des Ouzbeks. Le 7 novembre dernier par exemple, un millier de cavaliers kirghizes tentent de chasser des paysans ouzbeks de leurs champs. De façon générale, les Kirghizes ressentent une frustration économique vis à vis des Ouzbeks qui contrôlent traditionnellement le commerce.

(A Bichkek/Mathieu Baudier)

Une traversée du Kirghizistan, ce pays beau et complexe, c'est un voyage au cœur d'une nation qui se cherche, parfois jusque dans l'horreur. Au nord du Kirghizistan, petit pays montagneux d'Asie centrale, où se trouve Bichkek, commencent les steppes du Kazakhstan, et à l'est celles du Xinjiang chinois. Au sud, seul le Tadjikistan sépare le pays de l'Afghanistan. Sa forme en fer à cheval entoure à l'ouest la fertile vallée du Ferghana, dont une frange fait partie du Kirghizistan, autour des villes de Och et Djalalabad. La géographie fait de la région de Bichkek et du sud deux espaces distincts. Il faut compter plus d'une douzaine d'heures pour rejoindre Och depuis Bichkek en voiture, et passer deux cols à plus de 3.000 mètres. La route est bonne, infrastructure soviétique bien entretenue et récemment rénovée, mais elle reste dangereuse. On croise des camions renversés sur le bord de la route. Parfois des troupeaux de chevaux bloquent le passage. Les variations climatiques sont impressionnantes: alors que Bichkek et sa région sont parés des couleurs de l'automne, les cols et hauts plateaux sont couverts de neige. Quand on arrive dans le sud, la chaleur est estivale et on a le sentiment d'être passé dans un autre monde. Et ce n’est pas qu’à cause de cette météo sans queue ni tête.

Le Kirghizistan actuel est un pays post-colonial, dont le principal groupe ethnique ne s'était encore jamais constitué en Etat. Le khanat ouzbek de Kokand est progressivement submergé par l'avance de la Russie tsariste en Asie centrale au milieu du XIXe, puis formellement intégré à l'empire russe. Pendant la période soviétique, les autorités forcent les kirghizes à se sédentariser et encouragent l'implantation de colons russes. La ville de Frunze (ensuite renommée Bichkek) est établie et développée. Elle compte une majorité de Russes, qui tendent à occuper les postes à responsabilités même si beaucoup d'entre eux partiront dans les années suivant l'indépendance.

L'un des pays les plus corrompus au monde

Comme dans les autres pays d'Asie centrale, les élites communistes conservent le pouvoir après l'indépendance d'août 1991 sous la direction du président Askar Akayev. En décembre 2001, l'armée américaine installe une base à l'aéroport international de Manas, au nord de Bichkek, par lequel transite une grande partie des troupes déployées en Afghanistan (plus de 15.000 soldats par mois). Le Kirghizistan est ainsi le seul pays au monde à accueillir à la fois des bases militaires américaine et russe (à Kant, à l'est de Bichkek). En mars 2005, la «révolution des tulipes» renverse Akyaev. Elle est associée dans la presse mondiale aux révolutions pro-occidentales qui se sont succédées les années précédentes, en Géorgie et en Ukraine. Bien que s'appuyant sur un véritable mouvement populaire, cette révolution conduit finalement au remplacement une élite par une autre et amène Kourmanbek Bakiev au pouvoir. Celui-ci est donc renversé à son tour en avril dernier par un soulèvement qui lui reproche une dérive autoritaire. Un gouvernement intérimaire est alors mis en place qui organise en juin le référendum constitutionnel dotant le pays du premier régime parlementaire d'Asie centrale.

Le Kirghizistan est un des pays les plus corrompus au monde. L'ONG Transparency International le classe 164 sur 178 pays dans son indice de perception de la corruption, entre le Tadjikistan (154) et l'Ouzbékistan (172). L'exaspération de la population face à l'enrichissement éhonté de leurs dirigeants a été un des principaux facteurs des soulèvements de mai 2010 comme de mars 2005. La corruption et le népotisme du régime de Bakiev étaient symbolisées par son fils Maxim. Dans un câble diplomatique d'octobre 2008 récemment publié par WikiLeaks, l'ambassadeur américain décrit une rencontre avec des hommes d'affaires «affirmant avec candeur que rien ne peut être fait au Kirghizstan si le fils du président ne reçoit pas sa part». Plus généralement, le système politique s'organise autour de réseaux clientélistes aux racines régionales ou locales.

Les clans

La structure clanique de la société traditionnelle et le relatif isolement des différentes régions renforcent cette dynamique. Enfin, les liens entre les politiciens et les mafias enrichies par le trafic de drogue venu d'Afghanistan sont notoires. De même qu'en 2005 là encore, la chute du régime a conduit à un vaste réajustement de ces différents réseaux, notamment dans le sud du pays, base du clan Bakiev. L'instabilité en résultant dans cette région est vraisemblablement une des principales causes des violences qui y éclatent quelques semaines après la révolution.

La compétition entre Ouzbek et Kirghizes, comme on l'a vu éclater en juin 2010, forme souvent le terreau dans lequel les violences inter-communautaires vont pouvoir se greffer et grandir, mais elle en est rarement le déclencheur. Il semble plutôt que la restructuration des réseaux clientélistes se soit effectuée au détriment des Ouzbeks, peu représentés dans les structures de pouvoir formelles comme informelles, et donc victimes toutes indiquées. On a également soupçonné des nostalgiques du régime de Bakiev d'avoir provoqué les troubles de juin 2010 dans le but de faciliter son retour ou d'affaiblir le gouvernement intérimaire. Mais cette hypothèse paraît trop simpliste pour rendre compte de la complexité des dynamiques à l'œuvre. L'assassinat du criminel notoire Aibek Mirsidikov, quelques jours à peine avant le déclenchement des violences, est révélateur de cet enchevêtrement. Allié de l'ex-président, il avait été impliqué dans une tentative de reprendre le contrôle de la ville de Djalalabad en mai, qui avait déjà causé de sanglants affrontements inter-ethniques.

A l'heure actuelle, le Kirghizistan n'est structuré par aucun pouvoir fort: ni celui de l'Etat de droit et d'une démocratie apaisée, ni celui d'un président autoritaire, ni celui de la domination claire d'un acteur étranger. Laissé à lui-même, le système peut donc s'emballer à tout instant dans une direction imprévisible. Et c'est bien ce sentiment d'équilibre instable qui prévaut désormais, avec l'angoisse de basculer soudain dans la violence.

Le voyage de Bichkek à Och, en passant par Djalalabad ne fera qu'accentuer cette impression. »»» Lire la deuxième étape: Djalalab: un Etat en ruines.

 

Mathieu Baudier
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