Sports

Kelly Slater, un roi sans sujets

Matt Feeney, mis à jour le 17.12.2010 à 15 h 46

Pourquoi le meilleur surfeur de tous les temps est-il si peu aimé?

Kelly Slater à Teahupoo, en 2008. REUTERS/Joseba Etxaburu

Kelly Slater à Teahupoo, en 2008. REUTERS/Joseba Etxaburu

Le Billabong Pipeline Masters, l’événement suprême qui marque le calendrier des surfeurs professionnels, a débuté mercredi 8 décembre en présence d’une forte houle sur le North Shore d’Oahu . La dernière épreuve du championnat du monde de surf, qui se déroule sur le célèbre spot du Banzai Pipeline, est toujours accompagnée de toutes sortes de cérémonies folkloriques. Cette année, pourtant, la compétition exhale une atmosphère ambivalente – de sacre et de deuil.

Début novembre, Andy Irons, le seul champion du monde de surf originaire de Hawaï, est décédé à seulement 32 ans. Quatre jours plus tard, son rival de longue date, Kelly Slater, remporte une compétition à Porto Rico, raflant suffisamment de points pour décrocher son dixième titre de champion du monde! Le monde du surf, constatant avec inconfort les performances majestueuses de Kelly Slater, ne savait pas trop s’il fallait faire couler le champagne ou verser des larmes. Alors on a fait les deux, Slater au premier chef.

Quasi-anonyme

Ce cruel dénouement de la rivalité entre Slater et Irons a servi de parfaite toile de fond pour les journalistes sportifs américains, qui ont pu exploiter l’indéniable rivalité (toutefois exacerbée par les médias) qui existait entre ces deux stars du surf et les prouesses de Slater. A 38 ans, il enregistre des performances sans précédent (tous les records qu’il a battus sont les siens!).

Et pourtant, Kelly Slater est très loin d’avoir acquis la renommée d’un Lance Armstrong, d’un Michael Phelps, d’un Shaun White ou celle d’autres légendes du monde sportif – aussi vaste et bizarre puisse-t-il être. Malgré ses qualités de surfeur hors pair et le magnétisme qui émane de sa personne, Kelly Slater est tombée dans un état permanent de semi-anonymat. Si vous vous baladez sur une plage de Californie et que vous l’apercevez à l’eau, vous vous poserez sans doute la question dont tous les surfeurs du monde détiennent déjà la réponse: «qui est ce gars au crâne rasé en combi blanche»?

Cette situation est à la fois malheureuse et, à première vue, bien simple à expliquer. Steve Pezman, rédacteur en chef de la magnifique revue Surfer's Journal m’a confié: «l’essentiel de la réputation de Kelly Slater est proportionnel à son nombre de passages à la télé et au genre d’émission où on le voit. Comme le snowboard et le skateboard sont retransmis plus largement et dans des formats très accessibles, les pros de ces disciplines (Shaun White, Tony Hawk…) sont connus dans tout le pays». Bien que l’analyse sociologique de Pezman soit pertinente, je ne peux m’empêcher de ne la considérer que comme un début d’explication, qui ne saurait assouvir ma curiosité. Car il y a au moins deux «choses» qui clochent. La première, c’est le surf. La seconde, c’est Kelly Slater.

Le surf à la télé? Pas évident…

Dans les compétitions de surf, plusieurs dizaines de surfeurs s’affrontent à l’occasion d’éliminatoires à deux ou trois concurrents, avec ensuite sept ou huit «tours» (manches). C’est effectivement assez difficile à téléviser. Le format serait «vague» [Ndt: c’est le cas de le dire], il y a des tonnes de temps morts, car les vagues peuvent être laides et sans intérêt (en particulier quand elles sont petites), les virages successifs empruntés à l’art du skate, auxquels les juges sont particulièrement attentifs, semblent extrêmement saccadés pour un œil inexpérimenté.

Ainsi, en tant que sport-spectacle, le surf ne donne rien – aux Etats-Unis en tout cas. Mais en tant que vague symbole d’une existence saine et/ou belle, d’une communion mystique avec la nature, d’une retraite radicale, d’une puissante affirmation de soi et de l’exaspérante impénétrabilité des ados, le surf est toujours au rendez-vous. Si on en croit les pubs à la télé, la destination favorite des conducteurs de SUV compacts est un spot de surf désert. (Le seul fait que l’endroit soit désert vous ramène à la réalité; ce n’est que de la pub ou du rêve.)

Ravissant, excellent, et pourtant…

De la même façon qu’il pourrait faire la superbe une d’un grand magazine sportif, Kelly Slater pourrait être le type parfait pour incarner ces aspirations aux contours flous. Bel homme rasé, la quarantaine, Slater était déjà, à l’âge de 20 ans, le beau gosse brun qui s’est vu proposer un rôle de surfeur dans Alerte à Malibu (un bout de carrière que Slater a l’élégance de regarder avec un certain mépris). Il est sorti avec des top-modèles et des actrices; il s’exprime bien et dégage un certain charisme. Alors comment se fait-il qu’aucune des femmes que j’ai interrogées avant d’écrire cet article n’aient su qui il était. (Toutes, cependant, alors que je leur montrais des photos de Kelly Slater sur Internet, ont laissé échapper des variantes de «Ah ouais, quand même!».

Autre raison de poids de se dire que Kelly Slater devrait être l’une des idoles sportives/«culturelles»: son statut de dieu du surf. Cette discipline porte en elle toutes ces agréables associations de l’inconscient, la raison subliminale qui fait que les Américains aiment et achètent des Subaru Forester. Slater a décroché son premier titre de champion du monde en 1992, à 20 ans; il était alors le plus jeune champion de surf. A sa retraite (temporaire), fin 1998, après avoir remporté une série de 5 titres supplémentaires, il était déjà une figure singulière du sport, largement reconnu comme le plus grand surfeur de tous les temps.

Du creux de la vague au sommet du surf

Il décide ensuite de se remettre à l’eau et, à partir de ce moment, la légende commence à s’écrire. Aiguillonné par l’ascension constante d’Andy Irons, Kelly Slater revient sur le circuit pro en 2003. Cette année-là, Irons réussit à décrocher le deuxième de ses trois titres successifs de champions du monde en remportant un duel spectaculaire contre Slater en finale du Pipeline Masters. Kelly Slater en est bouleversé et peine à glisser jusqu’à 2004 et aux deux premières compétitions de 2005, avant de renverser la situation à Tahiti.

Au Billabong Pro Teahupoo (le lieu est connu pour ses gauches tubulaires; «Teahupoo» signifie «mur des têtes»), Slater se fait laminer en demi-finale contre Bruce Irons, le frère cadet d’Andy. Slater vit alors deux années d’inutilité, avec cette dure épreuve comme point culminant. Dans ses interviews, il raconte comment il s’est lui-même rassuré et encouragé dans ces moments-là, avant de venir surfer sur – probablement – la plus grande et la plus belle vague de l’histoire du surf professionnel.

(Il fait) un sacré boulot sur la planche

La négociation de cette monstrueuse vague s’annonce difficile, puis carrément désespérée… Le vent s’engouffre au niveau du rail droit de sa planche. La planche, et Slater déséquilibré, sont poussés vers l’arrière de sorte que la face de la vague a failli le frapper au visage. Il se dérobe à la vague agilement – comme personne d’autre n’aurait pu le faire – en adoptant une position cambrée pour éviter le fracas de la vague. Un mélange de position extrême de yoga, la juste dose de force et d’équilibre d’un gymnaste et un soupçon de physique alternative. Il fait un «rail grab» (attrape le rail droit de sa planche), disparaît sous le barrel [Ndt: vague tubulaire dans laquelle le surfeur peut entrer], avant de réapparaître triomphant. Il se retourne alors pour lancer un regard défiant à un monstre aqueux en train de se désintégrer.

Dans l’histoire des épreuves professionnelles de surf, son score n’est pas un simple 10, c’est peut-être LE 10. Il a défié Bruce Irons en demi-finale et l'a surclassé, avant de remporter la finale avec deux autres prestations parfaites (encore deux 10!) – c’est la première fois qu’un concurrent obtient 20 sur les 20 points possibles sur deux séries (chaque série dure 30 minutes; sont retenues les deux meilleures vagues, et les surfeurs reçoivent à chaque fois une note sur 10).

Sa victoire à Tahiti marque le début d'une série de trois victoires supplémentaires en championnat, puis l’obtention de son septième titre de champion au WCT, ce qui fait de lui (34 ans) le plus âgé des champions de cette compétition internationale. (Chacun de ses trois titres supplémentaires n’a fait que prolonger ce record de l’âge.) Avec les quatre victoires qu’il a cumulées jusqu'ici, cette année, s’il remporte le Pipe Masters (qui se déroule jusqu’au 20 décembre), ce serait seulement la seconde fois qu’un surfeur gagne plus de la moitié des neufs manches du championnat mondial. La première, c’était en 2008, lorsque notre homme réalisa cet exploit alors qu’il était pour la troisième fois le champion du monde de surf le plus âgé.

Les vagues se suivent et se ressemblent. L'histoire se répète... Autrement dit, il se peut que Slater prenne de nouveau sa retraite. Tout le monde estime qu’il est le meilleur surfeur de tous les temps: au bout de 18 ans dans un sport qui ne jure que par la «progression» (comprenez le développement d'un sport où la compétition et les performances d'athlète atteignent des niveaux extrêmement ambitieux), ses pairs le surnomment «the king». Or ils ne veulent pas de roi. Ce sont de fiers maîtres d’une discipline élitiste et profondément machiste où le roi ne semble pas susciter beaucoup d’estime. En tout cas pas autant que celle qu’ils portent à feu Andy Irons, à la personnalité spontanée et anxieuse. Mais ils l'ont quand même qualifié de roi car, aussi rageant que cela puisse être, il est effectivement le meilleur.

Le surf souffre de rareté

Etant donné toutes les évocations à la fois floues et puissantes du surf, sa capacité à nourrir des désirs qui resteront à l'état de fantasme, le statut supérieur de Kelly Slater devrait lui réserver un plus grand espace de transcendement. Pour apprécier sa marque d’excellence – sa prouesse de contorsion à Teahupoo, ce perfect (10 sur 10) en Afrique du Sud, mon préféré, ou encore les barrels (vagues tubulaires) démentiels qu’il a bravés dans la seconde moitié de cette vidéo, la moindre des choses serait que les grands sites de sport américains comme SportsCenter lui consacrent leur une, à la place du dunk occasionnel toujours célébré. Slater devrait être nominé aux ESPY. «Slateresque» devrait être un adjectif pour qualifier les sportifs de son niveau. Le monde du sport (qui, aux Etats-Unis en tout cas, a pendant un temps pris au sérieux l’idée que le plus grand athlète du monde était un golfeur) n’en serait que plus intéressant!

Pourquoi en est-il autrement? La principale raison est sûrement que les compétitions de surf passent mal à la télé et ne pourront jamais être intégrées à une énorme manifestation multisport telle que les JO. Malheureusement, cet obstacle de la diffusion télévisée empêche de faire connaître très largement les meilleurs atouts de Kelly Slater. Son ahurissante domination dans des conditions diverses et variées: petites et grosses vagues, murs d’eau avançant au ralenti, tempétueuses vagues tubulaires, pics parfaitement lisses et vaguelettes déchirées par le vent. (Regardez l’agilité d’adolescent dont il fait preuve ici.)

Kelly, d'un point de vue purement sportif, est au-dessus des autres. Mais on lui reconnaît aussi ses pouvoirs magiques sur l'océan. Quand il aborde une vague, il semble la conduire. Et, à en croire ses rivaux exaspérés, il a la capacité d’invoquer les vagues quand il lui en faut une de qualité pour remporter une épreuve.

Les bons contre les amateurs

Une personne montre bien que la télé est responsable du manque de popularité de Kelly Slater. C'est le dieu du snowboard, Shaun White, dont le sport passe à la télé et, qui plus est, figure au programme des Jeux olympiques. Le snowboardeur, qui enregistre des performances stupéfiantes, est en effet une vedette dans son domaine – les gens le (re)connaissent. Alors que le snowboard n’a pas l’histoire de la compétition du surf et sa force intrinsèque sur ce point.

A mon sens, l’excellence de Kelly Slater a d’autant plus de valeur que le sport qu’il pratique souffre d’un terrible problème de rareté: un seul surfer par vague, pas assez de vagues, trop peu de vagues longues et trop de surfeurs. On «règle» ce problème en évaluant de façon continue les performances des surfeurs. Les meilleurs sont plus respectés et ont le droit de revendiquer un plus grand nombre de vagues sur les spots les plus convoités. (Dans la pratique, l’application de cette loi implicite va généralement du simple stink-eye [dans le jargon des surfeurs, cette expression signifie «regard de travers»] en passant par les «mauvaises vibes», à l'exigence pure et simple qu’un surfeur pas doué quitte immédiatement les lieux).

Chaque surfeur (il y en a environ 20 millions dans le monde) se situe quelque part dans la hiérarchie à la tête de laquelle trône Kelly Slater. C’est une loi à la fois fascinante et, somme toute, assez angoissante quand vous y êtes soumis. Gare à vous si vous osez vous aventurer sur un spot réservé aux bons.

Kelly Slater pratique un sport intolérant

Voici donc une dernière piste pour expliquer la trop petite renommée de Kelly Slater. Le caractère mesquin et insulaire de la culture du surf. Son «élitisme populaire». Inconsciemment, «la grande Amérique» aime le surf et veut en faire. Mais cette grande Amérique pose problème aux pros, puisqu’elle est en train d’engendrer une nouvelle génération d’amateurs qui envahissent les spots. Ils ne sont pas les bienvenus!

Ces gamins percutent avec leur planche les bons surfeurs qui, enragés, voient défiler sous leurs yeux impuissants leur unique vague pas trop mal de la journée. (Ou ils s’emparent de cette seule vague correcte pour faire n'importe quoi dessus.) Prenez une revue de golf – c’est le plus proche qu’on puisse trouver en matière de fiabilité du travail de journalisme sportif – vous y trouverez des cours et des conseils destinés aux débutants. Dans un magazine de surf, vous tomberez sur des dessins satiriques, des courriers enflammés à la rédaction, des citations et des éditos entièrement consacrés à la raillerie malveillante à l'égard des débutants. (Tenez, je vous propose une expérience «marrante»: annoncez à un groupe de surfeurs chevronnés, de préférence saouls, que vous êtes moniteur de surf et que vous prévoyez d’emmener vos élèves s’exercer sur leur spot habituel. Je vous conseille de détaler vite fait.)

Ainsi, quand on n’y connaît rien, plus on découvre les dessous de la culture du surf (qui n’a rien à voir avec les pubs pour les gros SUV ou ce qu’on voit dans le film documentaire Step Into the Liquid, plus on a de chance de préférer l’esprit de tolérance et de démocratie du polo ou de la navigation de plaisance. Il semble donc que l’ultime obstacle qui empêche à Kelly Slater d'être adoré est qu'il est le roi-dieu d’un sport dont la noblesse des finalités, comparées à bien d’autres sports, laisse à désirer. La compétition y devient parfois synonyme d’intolérance. Vous avez le droit d’aimer et d’admirer le surf… depuis la côte. Si vous vous jetez à l’eau, c’est à vos risques et périls.

Matt Feeney

Traduit par Micha Cziffra 

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