Economie

Tous perdants avec la taxe sur la pub sur internet

Giuseppe de Martino, mis à jour le 16.12.2010 à 9 h 20

Slate.fr publie la version personnelle de Giuseppe de Martino de l'appel des 67 web-entrepreneurs lancé lundi dans «La Tribune».

Un vieil ordinateur dans le désert. Photo blmurch  via Flickr CC License by

Un vieil ordinateur dans le désert. Photo blmurch via Flickr CC License by

La «taxe Google» (prélèvement supplémentaire de 1% sur les achats de publicité en ligne), adoptée en commission paritaire le 13 décembre, a été reportée du 1er janvier 2011 au 1er juillet 2011 par un vote de l'Assemblée nationale dans la nuit du 15 au 16 décembre. L'Assemblée a adopté un amendement au projet de budget pour 2011 présenté par le ministre du Budget François Baroin, qui veut laisser le temps «de mener la négociation avec les différents opérateurs concernés».

Slate.fr republie la première version d'une tribune écrite par notre chroniqueur Giuseppe de Martino, directeur juridique de Dailymotion et président de l'Association des services internet communautaires (Asic), parue dans La Tribune le 13 décembre et signée par 66 autres web-entrepreneurs.

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Bien loin de la «Silicon valley» à la française dont on se prend parfois à rêver et dont les politiques se gargarisent pour avoir l’air moderne, c’est un «Silicon désert» que risque de préparer la taxation des investissements publicitaires sur Internet votée récemment par le Sénat.

Tout le monde –a priori— sait qu’il est essentiel d’aider et de stimuler les activités émergentes. Cela va de soi: si c’est émergent, c’est que c’est petit et que ça va grandir et qu’il faut attendre que ce soit grand pour en recueillir les fruits. Or l’internet français, c’est émergent. Disons que l’internet français, c’est le noyau d’avocat que vous faites pousser chez vous dans une bouteille en plastique coupée en deux avec quatre allumettes, noyau qui commence à donner quelques feuilles mais qui n’est pas prêt de vous permettre de vous lancer dans la fabrication industrielle de guacamole. Et pourtant, la France veut encore faire exception en arrachant les feuilles et écraser le noyau; pardon, en devenant le seul pays au monde à compromettre sa propre compétitivité en taxant la pub sur Internet.

La taxe à tirer dans les coins

Mieux, le Sénat vient d’innover en inventant –sans les mains— la taxe à tirer dans les coins. Suivons donc le raisonnement sophistiqué de l’inventeur de cette taxe inspirée par un lobby qui, d’ailleurs, n’a pas pu s’empêcher de se féliciter publiquement de ce vote nocturne. Un: je veux taxer Google, si riche, si puissant, si méchant, si américain. Deux: je constate que c’est une question avant tout européenne et que je ne peux pas la régler depuis la France (ah, zut, mince). Trois: donc je décide de taxer à la source, à savoir l’annonceur et pas Google. Quatre: comme disait le gangster Fritz dans Les Tontons Flingueurs, «je sais, c’est injuste mais ça soulage…». Le plus beau de l’histoire, c’est que l’aveu de cette carabistouille transparait des débats en séance publique au Sénat. Il en résulte que la taxe, en plus d’être cinématographiquement référencée, est économiquement absurde et certainement inconstitutionnelle, mais gardons nos munitions pour plus tard pour ce dernier point.

Un tel dispositif ne sera rien d’autre que rigoureusement «perdant/perdant», en frappant tout à la fois les innovateurs du Web, les internautes et la fameuse vitalité économique française (dont on nous rabâche souvent les oreilles mais qu’on cherche souvent désespérément).

Mieux, une telle taxation nuirait en priorité à ceux que l’on imaginerait plutôt devoir aider et défendre: les «petites» entreprises françaises par rapport aux géants américains aux poches débordantes –en anglais, ça se dit «Google» j’imagine— et les plus faibles (je ne vous fais pas un dessin: toujours les françaises) par rapport aux plus puissantes… Ce sont en effet les moins puissants qui restent donc aujourd’hui –et à ce rythme-là, pour encore de nombreuses années— les entreprises françaises qui seront le plus touchées par une taxe qui semble modeste vu de l’extérieur, mais qui constitue une bonne partie de la marge de ces entreprises… quand marge il y a! Pour ceux qui en doutent encore, les success stories pour l’internet français sont rares, et quand ces boîtes françaises atteignent l’équilibre financier, leur marge est rarement de plus que quelques points de pourcentage de leur chiffre d’affaires, donc quand parmi ces quelques points, vous devez en retrancher un, ça fait mal… On vise donc les géants américains et ce sont les nains français qu’on fauche. Très bien joué.

Tous perdants

Perdants également, les vendeurs d’espaces publicitaires sur le web 2.0. Une telle taxe ferait mécaniquement baisser les recettes des acteurs français installés en France et retarderait d’autant la date à laquelle ils peuvent espérer trouver leur point d’équilibre. Quand on sait la fragilité de nombre de ces entreprises émergentes pour lesquelles la publicité est la principale voire l’unique ressource, c’est à coup sûr condamner beaucoup de ces start-up qui ont plus besoin d’incubateurs que de fossoyeurs (quelle formule! Faut la ressortir! Remarquez, je parie qu’on aura d’autres occasions).

Perdants toujours, les internautes, qui seraient ainsi privés de bien des innovations et des services proposés par les jeunes pousses françaises condamnées par une taxation unique au monde, inique et absurde (et pan). Pendant ce temps là, l’affreux Google se marre.

Perdantes aussi, les entreprises françaises, et en particulier les PME et les TPE. En ne portant que sur les annonceurs fiscalement domiciliés en France, cette taxe dissuadera ceux qui n’ont pas la possibilité de délocaliser leurs achats d’espace ou qui ne disposent que de budgets limités. Donc les moins puissantes, celles pour lesquelles Internet est souvent le seul média possible pour développer leur prospection commerciale et conquérir de nouveaux marchés, seront les premières touchées. Bref, le petit noyau d’avocat est mal parti. Snif.

Perdante donc, la vitalité économique de la France, qui souffrirait sur tous les fronts: par la délocalisation d’acteurs d’une activité par nature très mobile, qui iront trouver hors de France des conditions de développement plus favorables; par le frein mis au développement d’un maillage de PME et TPE français privées d’accès à la publicité; par la perte de compétitivité de toutes les entreprises basées en France, dont les investissements publicitaires sur Internet seraient alourdis par rapport à ceux de leurs concurrents étrangers. Pourtant, nul n’ignore que ces investissements sont essentiels pour se développer et notamment pour conquérir de nouveaux marchés à l’international. Et tout le monde sait le retard français des PME quant à l’usage du numérique. A l’heure où la comparaison franco-allemande est à l’honneur, il serait bon que l’on n’affaiblisse pas davantage nos entreprises. Après la remise en cause du dispositif JEI («Jeune entreprise Innovante»), les jeunes entrepreneurs croyaient avoir bu le calice jusqu’à la lie. Ils se trompaient. Il manquait le temps de l’hallali (ce n’est pas de moi, promis)!

Sauver la Sécu, Manufrance, Lip et les fromages

Quand le sénateur Marini, le père de cette foucade, il y a quelques mois, avaient interrogé certains entrepreneurs web, il avait mis en avant que nos salariés étaient jeunes donc insouciants du financement des retraites mais que, quand ils étaient malades, ils étaient bien contents d’être couverts par notre assurance-maladie, dont l’excellence est unique au monde. En gros et en raccourci, on devrait se satisfaire d’une taxe sur l’internet même unique au monde qui doit permettre de sauver entre autres notre Sécu (et j’imagine, nos fromages, Manufrance, Lip et en faisant un effort on pourrait aussi retrouver grâce à elle le Manureva).

Une telle taxation risquerait de faire rater à la France le train de l’avenir (qui va vite, vite) puisque, tous les experts en conviennent, internet peut à lui seul apporter à un pays jusqu’à un point de croissance par an. Ce serait un gâchis d’autant plus incroyable que la France a la chance d’être aujourd’hui plutôt en pointe dans le développement du web 2.0 (les noyaux d’avocat promettent chez nous). Revenons à la raison, empêchons cette absurde taxation et tournons-nous vraiment vers le futur. Levons nos petits poings ou si ça ne marche toujours pas, votons avec nos pieds: barrons-nous si nous le pouvons.

Suivons aussi l’exemple de certains de nos voisins européens qui, telle la Grande-Bretagne, investissent sur les technologies de l’information: cette dernière a annoncé en novembre un vaste plan de soutien à l’innovation. Il serait grand temps que la France réfléchisse réellement à créer un espace économique favorable aux nouvelles technologies de l’information. N’a-t-on pas, à l’occasion du récent remaniement ministériel, transformé le secrétariat d’Etat au Numérique en ministère? Ayons alors aussi de l’ambition dans nos actes!

A moins que le rapatriement du numérique à Bercy ait signifié son rattachement au Budget et non à l’Industrie… Adieu mon avocat?

Giuseppe de Martino

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