Monde

Kissinger est définitivement une ordure

Christopher Hitchens, mis à jour le 18.12.2010 à 10 h 21

Les enregistrements Nixon nous rappellent qui était vraiment Henry Kissinger.

Henry Kissinger fait docteur Honoris Causa de l'Université de Boston  Reuters

Henry Kissinger fait docteur Honoris Causa de l'Université de Boston Reuters

Ces dernières semaines, ma modeste petite chronique s'est parée d'une puissance et d'une prescience quasi surnaturelles. J'en ai appelé à la commutation de la peine de mort à l'encontre de Tarek Aziz, et quelques jours plus tard le Président irakien annonçait qu'il ne signerait pas le mandat de mort. J'en ai appelé à la reddition de Julian Assange, et il se présenta à un poste de police londonien dans les heures qui suivirent la publication de mes mots. Peccadilles, direz-vous. Donnez-nous un os plus conséquent à ronger. OK, et ça alors? Dans ma chronique du 15 novembre, j'ai dénoncé l'offre honteuse proposée par l'Administration Obama au Cabinet de Netanyahou en Israël, et j'ai appelé son retrait de mes vœux. Et la semaine dernière, d'une façon misérable et furtive collant parfaitement à ses premiers relents de corruption et de subordination, elle fut retirée. Qu'en dites-vous?

L'un des arguments principaux de mon article soulignait combien le Premier Ministre Benjamin Netanyahou était dépendant d'une coalition qui avait offert des portefeuilles ministériels à des partis politiques aux idéologies délirantes. J'ai donné les exemples d'Israel Beytenou, le groupe ultra-nationaliste dirigé par le Ministre des Affaires Étrangères Avigdor Lieberman, ainsi que Parti orthodoxe religieux du Shass, mené spirituellement par le détraqué Rabbi Ovadia Yossef. Les membres de ces groupes ont beau être «fanatiques», ils n'en sont pas moins à la tête de ministères stratégiques, y compris ceux gérant le processus d'«implantation». Depuis mes derniers écrits à son sujet, Rabbi Yossef a encore accaparé l'attention en attribuant la responsabilité des catastrophiques feux de forêt dans le Nord d'Israël aux Juifs qui ne respectent pas le Shabbat comme il faut. Et le ministre de l'Intérieur du pays, un membre du Shass du nom d'Eli Yishaï a refusé les équipements anti-incendies venant d'organisations chrétiennes, de peur qu'ils n'en profitent pour détourner les Juifs vers le culte du nazaréen.

Ce sont des hommes avec une telle mentalité qui se sont vus proposer une aide américaine de 3 milliards de dollars, plus toute une gamme de soutiens diplomatiques, en échange de la suspension pendant un mois de la construction de nouvelles implantations, un non-gel qui n'impliquait même pas Jérusalem! Et ils l'ont refusé parce qu'il n'était pas encore assez bien pour eux. Il est difficile de dire où se trouve la pire humiliation nationale pour les États-Unis: dans la méprisable offre initiale ou dans son méprisant refus. J'ai donc pensé demander que ce marché sordide ne soit plus jamais remis sur le tapis. Puis j'ai décidé qu'il s'agirait là d'un gâchis de vœu ou d'un doublon de souhait. Mais comme je suis sur ma lancée...

Voici ce qui devrait aujourd'hui arriver, et voyons si c'est le cas. Henry Kissinger devrait se faire claquer la porte au nez par tout individu digne de ce nom, et devrait être rabaissé, ostracisé et exclu. Plus de dîners en son honneur; plus de public attentif à ses apparitions publiques sur-payées; plus de sourire en coin sur des photos en compagnie d'hôtesses et de célébrités; plus d'invitation à exprimer ses avis dispensables auprès de journalistes ou de producteurs obséquieux. Ce qui aurait pu être exigé à n'importe quel moment depuis que l'on connaît son rôle de conspirateur intouchable au sein du  gang Nixon/Watergate, et depuis que ses crimes de guerre et ses crimes contre l'humanité en Indochine, Chili, Argentine, Chypre, au Timor oriental et dans d'autres contrées ont été découverts. Mais les dernières révélations en provenance de la bibliothèque Nixon pourraient peut-être enfin faire pencher la balance pour de bon. (Cliquez ici pour écouter la conversation; le passage insultant commence à 13'56.)

Sur la bande, alors qu'il discute à bâtons rompus avec son patron, célèbre pour sa grossièreté et son racisme, en mars 1973, suite à l'appel de Golda Meir visant à faire pression sur Moscou pour permettre l'émigration des juifs soviétiques, on entend Kissinger déclarer: «l'émigration des juifs d'Union Soviétique n'est pas un objectif de politique étrangère des États-Unis. Et s'ils mettent les juifs dans des chambres à gaz soviétiques, ce n'est pas un problème américain. Peut-être un problème humanitaire».

Par le passé, Kissinger a défendu son rôle de catalyseur face au sectarisme psychopathologique de Nixon, disant qu'il avait une action modératrice sur son patron en jouant son jeu tout en lui faisant des remarques apaisantes. On peut aujourd'hui tirer directement la chasse là-dessus, comme sur ses autres mensonges hystériques. Nixon avait beau être obsédé par les juifs, il n'a jamais ne serait-ce que murmuré son indifférence à une possible redite d'Auschwitz. Kissinger est ici seul à pouvoir s'en targuer.

Savoir où classer cette observation sur l'échelle de l'ignominie n'est pas une tâche facile. Peut-on la considérer comme la pré-négation tactique d'un holocauste? C'est encore trop faible. Cela va en réalité un peu plus loin que la permission anticipée donnée à un holocauste futur. Et c'est pourquoi je me demande pendant combien de temps encore le représentant de la communauté juive américaine restera silencieux. Rien dans les diatribes de Jesse Jackson ou de Mel Gibson, pour ne citer que deux cibles célèbres des fureurs de l'Anti-Defamation League («Ligue anti-diffamation») n'est vaguement comparable en termes d’abjection. Où sont les foules scandalisées? Est-ce que Kissinger - qu'on supplie en général de donner son avis sur des sujets où il ne connaît rien ou pas grand-chose – sera capable de s'expliquer devant un parterre de journalistes? Va-t-il conserver ses perchoirs éditoriaux dans d'éminents journaux sans que personne ne bouge? Les éditeurs de ses mémoires mensongers et poussifs vont-ils continuer à lui servir d'exorbitants repas comme si de rien n'était?

Quand j'ai publié mon livre en appelant à son procès, de nombreux apologistes de Kissinger ont dit que, même si ses méthodes étaient dures, elles avaient au moins comme objectif la défaite du communisme. Je n'ai jamais vraiment compris comment, disons, le génocide du Timor oriental avait eu le moindre effet sur la détérioration du Mur de Berlin. Mais j'ai aussi montré comment Kissinger avait souvent prêté main forte aux successeurs de Staline et de Mao: en conseillant au Président Gerald Ford de ne pas inviter Alexandre Soljenitsyne à la Maison Blanche, par exemple, ou encore en donnant de copieuses excuses au massacre de Tian'anmen.

Il est de ces bestioles rares et fétides, un homme au passé prouvant sa bienveillance à l'égard du communisme et du fascisme. Descendant direct de la haine du processus démocratique, qu'il aura par tous les moyens subverti et diminué, chez lui comme à l'étranger, il possède un inclinaison naturelle vers les dictateurs de tous bords. Certes, pour être un membre à part entière de cette faune, il vous faudra probablement dire quelque-chose d'au moins indirectement positif sur la Solution Finale. Le plus étonnant dans ces enregistrements Nixon, c'est qu'ils montrent un Kissinger réussir ses ignobles pirouettes sans que personne ne trouve rien à y redire. J'espère que mes bons vœux seront entendus: que ce personnage se fasse enfin traiter comme la dernière des ordures qu'il est.

Christopher Hitchens est notamment l'auteur du livre Les crimes de monsieur Kissinger.

Traduit par Peggy Sastre

Photo: Henry Kissinger fait docteur Honoris Causa de l'Université de Boston  Reuters

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