Etats-Unis: il n'y a plus de scientifiques de droite
En théorie, les faits scientifiques ne sont ni de gauche, ni de droite. Et pourtant...
- Une caricature de George W. Bush à un sommet sur le climat à Honolulu, en janvier 2008. REUTERS/Hugh Gentry -
Ce n’est un secret pour personne: aux Etats-Unis, le nombre de scientifiques et d’ingénieurs hispano- et afro-américains est désespérément faible. On dit moins en revanche qu’il existe une autre communauté sous-représentée: les républicains.
Non, ce n’est pas une blague. Une étude du Pew Research Center, réalisée en juillet 2009, montre que seuls 6% des scientifiques américains se disent républicains; 55% d’entre eux sont démocrates et 32% indépendants. Le reste des personnes interrogées a dit «ne pas savoir» où allait leur préférence.
Cet énorme déséquilibre a des conséquences politiques. En apparaissant dans l’émission Mythbusters le 8 décembre, le président Obama ne s'est pas contenté d’encourager les jeunes à faire leurs devoirs de physique –sa seule présence a renforcé l’idée selon laquelle le parti démocrate est celui de la science et de la raison. Et pourquoi pas, après tout? La majorité des scientifiques sont déjà de son côté.
Imaginez ce qui ce serait passé si George W. Bush avait monté la même opération de com'. Un prix Nobel aurait immédiatement fait publier une tribune dans tous les grands quotidiens du pays, demandant comment l’homme qui avait interdit la recherche sur les cellules souches et remis en cause l’hypothèse du changement climatique pouvait avoir l’impudence de passer dans une émission consacrée aux prouesses de la pensée scientifique.
Les faits ne sont ni de gauche, ni de droite
Mais si l’on met la politique partisane à part, pourquoi faudrait-il s’inquiéter de ce faible nombre de scientifiques républicains? Un scientifique ne s’intéresse qu’aux faits –et ces derniers ne sont a priori ni de gauche, ni de droite.
Eh bien, c’est un peu plus compliqué que cela. Prenez le changement climatique: l’opinion que l’on peut en avoir diffère en fonction de l’orientation politique et idéologique. Une étude Gallup de mars 2010 montre que 66% des démocrates (et 74% des sondés de gauche) estiment que les effets du réchauffement climatique se font déjà sentir, contre 31% des républicains. Cela veut-il dire que les démocrates ont deux fois plus de chances d’accepter et de comprendre ce fait scientifique? Que les rangs des républicains sont peuplés d’imbéciles ne connaissant rien à la science et de politiciens à la botte des grandes sociétés, prêts à sacrifier notre planète sur l’autel des profits économiques et politiques à court terme?
A l’inverse, se pourrait-il au contraire que cette polémique soit de nature essentiellement politique –et que les opinions scientifiques se conforment à l’idéologie de chacun? Depuis vingt ans, les politiques proposées pour combattre le réchauffement climatique réclament –directement et explicitement– des régimes de gouvernance internationale, une restructuration sociale à grande échelle et la redistribution des richesses. Le type même de mesures que la plupart des démocrates accueillent à bras ouverts et que la plupart des républicains détestent. Inutile dès lors de se demander pourquoi les républicains se méfient du monde scientifique.
Songez-y: les conclusions des climatologues (qui sont, pour une vaste majorité d’entre eux, démocrates) sont utilisées pour promouvoir un programme politique; programme qui s’aligne précisément sur les préférences idéologiques des démocrates. Coïncidence ou relation de cause à effet? Voilà qui ferait un bon sujet d’émission pour Mythbusters…
Des enjeux prisonniers de l'idéologie
Sous l’administration Bush, les démocrates ont découvert qu’ils pouvaient marquer des points en accusant le président d’être «antiscience». Ils semblent être depuis parvenus à se convaincre qu’ils étaient les gardiens de l’esprit des Lumières, et que ceux qui expriment leur désaccord –au sujet du réchauffement climatique, par exemple– sont foncièrement déraisonnables. De nombreux républicains estiment pour leur part que le courant scientifique dominant est désormais contaminé par l’idéologie, que la science est une activité politique qui ne dit pas son nom.
Les républicains sont attirés par les scientifiques marginaux réunis en petits groupes très actifs, comme celui des climato-sceptiques, et semblent donc rejetés par une large partie de la communauté scientifique, qui, dans l’ensemble, ne partage pas leurs opinions politiques. La débâcle du débat sur le changement climatique n’est que l’exemple le plus évident de cette tendance pour le moins handicapante; ses effets se font sentir dans des dossiers très divers –l’élimination des déchets nucléaires, la protection des espèces menacées, la réglementation des produits pharmaceutiques…
Une communauté scientifique plus diverse sur le plan politique pourrait-elle améliorer les choses –et si oui, comment? Cette diversité pourrait tout d’abord amener les hommes politiques républicains à faire un peu plus confiance à la science conventionnelle, à reconnaître sa légitimité. Les débats consacrés à la dimension politique des connaissances scientifiques en deviendraient plus informés, plus créatifs et plus stimulants. Les enjeux complexes –le changement climatique, par exemple– ne seraient plus immédiatement prisonniers du carcan de l’idéologie. Cette diversité accrue permettrait au final d’assainir les relations qu’entretiennent la science et la politique.
Le penchant pour le pragmatisme de la société américaine est connu de longue date, tout comme son respect pour la valeur et la légitimité, non seulement des faits scientifiques, mais également des scientifiques eux-mêmes. Les études d’opinion montrent que neuf américains sur dix font confiance à la communauté scientifique; aucune institution ne peut en dire autant, pas même l’armée ou la Cour suprême. Mais ce statut exceptionnel pourrait être compromis par la ferveur grandissante qui anime aujourd’hui notre politique nationale, étant donné que la plupart des scientifiques sont d’un seul et même côté de la barrière partisane. Une perte de confiance serait aussi une perte (lourde, et peut-être définitive) pour notre société démocratique dans son ensemble.
Risible et ironique
Cette pénurie de scientifiques républicains n’a sans doute rien de comparable à la sous-représentation des femmes et des minorités dans cette discipline. Je doute que les jeunes républicains s’entendent dire qu’ils ne sont pas fait pour les mathématiques en classe, ce qui est parfois le cas des jeunes filles; je ne pense pas non plus qu’un ensemble de facteurs socio-économiques les empêchent d’étudier les sciences dans de bonnes conditions, comme c’est le cas pour certaines minorités ethniques. L’idée d’un programme d’aide à l’apprentissage des sciences pour étudiants républicains, ou de bourses destinées à attirer les jeunes républicains vers des études scientifiques, serait parfaitement risible –et délicieusement ironique.
Reste que cet état de fait est aujourd’hui à peine reconnu, et encore moins compris. Les principaux acteurs de la communauté scientifique devraient se déclarer prêts à étudier et à débattre du problème. Ils répugneront à le faire, bien évidemment: une telle remise en question mettrait à mal le précieux mythe d’une science pure, à l'abri des luttes partisanes de bas étage. Mais ne vous attendez pas à les voir produire de réels efforts pour comprendre et faire évoluer la dimension politique du monde scientifique. Ils continueront sans doute de prôner une meilleure «compréhension des sciences», et la confiance de la population commencera à faiblir. Ce n’est pas la compréhension des sciences qui pose problème; c’est la légitimité de leur pratique. Qu’on le veuille où non, une société démocratique a besoin de scientifiques républicains.
Daniel Sarewitz
Traduction Jean-Clément Nau
Mis à jour le 26/12/2010 à 14h35















































Ceci confirme ce que je pensais intuitivement, les républicains préfèrent les mythes, religions, sorcières et diables, le retour à un obscurantisme confortable pour leurs convictions plutôt qu'une avancée scientifique qui permettrait au monde de vivre mieux (mais qui risquerait de mettre à mal les hystéries religieuses du Tea Party).
Le phénomène se propage hors des frontières des US. N'avons nous pas, en France, nos climato-sceptiques, nos admirateurs du divin, nos révisionnistes? Le politique oriente aussi parfois le discours "scientifique", la majorité des soi-disant scientifiques climato-sceptiques ne sont-ils pas à la botte des pétroliers, de l'industrie nucléaire ou pharmaceutique?
On pourrait donc penser que la droite et l'extrême-droite sont définitivement fâchées avec la pensée scientifique et lui préfèrent un discours mensongé ou du moins orienté pour coller à leurs croyances et à leurs intérêts. L'information quotidienne aurait tendance à nous donner raison, voir les délires hallucinatoires des Palin, O'Donnell et consort ou plus simplement les assertions biaisées ou mensongères des sbires de l'Uhèmpêt qui sont plus attentifs à leur fortune personnelle et leur soif de gloire qu'à la bonne marche du pays...
Il me semble qu'on appelle ça un facteur de confusion en statistique.
Remarquez que je n'ai pas dit que les gens de droite sont des vieux cons incultes et réactionnaires à outrance, au point de nier la réalité scientifique... mais vous l'avez pensé tellement fort que ...
Ne peut-on pas penser qu'une personne ayant une formation scientifique, et se basant donc sur des faits, aurait tendance à privilégier une position humaniste et sociale ? C'est tout de même ce qui s'est passé en Europe à l'époque des Lumières : les avancées de la science ont conduit à une réinterprétation de croyances. Dont celle de "l'inégalité naturelle "entre les humains.
Sans que ce soit la raison principale, il faudrait aussi peut-être penser que le choix d'une carrière scientifique, et donc peut-être moins rémunératrice, dans un pays où le succès personnel se mesure à l'aune du pouvoir politique ou de la richesse personnelle, indique une personnalité plus altruiste, et plus concernée par le progrès humain que par le progrès économique.
L'orientation idéologique des scientifiques serait donc plus facilement explicable : les scientifiques raisonnent sur des faits, et sont à la base motivées par des raisons 'sociales'.
Alors certes, on considère souvent avec raisons qu'il convient d'observer entre science et religion des mesures d'éloignement, et peut-être que M.SAREWITZ ne souhaite pas élargir à cette sphère là, mais ça me paraît du moins dommage sinon préjudiciable lorsqu'on essaye de comprendre l'électorat américain.
Car à bien y regarder, c'est LA zone de différenciation entre démocrates et républicains qui au contraire de le droite et de la gauche française ne se distingue pas par leur rapport au marché et à l'interventionnisme étatique. On trouve des interventionnistes républicains et des ultra-libéraux démocrates, des libertaires républicains, d'autres démocrates etc.
Il me semble qu'en revanche on trouve sur le plan religieux une vraie ligne de partage : le parti démocrate est devenu quasiment imperméable à des pensées religieuses conservatrices telles que celles qui se situent dans le créationnisme. Inversement, le républicanisme s'arrange bien moins des pensées athéistes et laïcistes.
Ce n'est pas anodin, parce que la société américaine me semble (tout ça n'est bien sûr qu'un point de vue amateur d'outre-atlantique c'est dire si le relativisme est de rigueur) se polariser non pas autour de solutions politiques à des questions d'économie ou de politique étrangère, voire même de protection sociale, mais autour de valeurs. Un fossé beaucoup plus important et profond donc.
On aurait donc désormais des Etats-Unis partagés entre des croyants plutôt WASP, sensibles à une lecture religieuse du monde et à l'opposé, des démocrates qui développent une culture de plus en plus athée voir athéistes lorsqu'elle vire au mépris des croyants, et qui se revendiquerait un quasi-monopole de la rationalité.
Les premiers renoncent à leur rationnalité en tant qu'instrument unique de compréhension du monde, cela me paraît clair. Les seconds se veulent raisonnables et donc politiquement autonomes en l'absence de Dieu qui leur livrerait une vérité transcendante et préconcue, mais finissent également par renoncer à leur autonomie politique en cédant au politiquement correct qui sert de barrière à leur pensée.
Au final, la construction du fait politique se repassionne avec paresse car il est bien plus facile de construire un choix politique dans le champ des valeurs qui est la portée de tous que dans le champ de la méthode de traitement des problèmes qui demande de l'information, de la critique et de la réflexion, et bien souvent une solution qui se passe de valeurs faute de pouvoir les satisfaire toutes.
Le fait n'est pas exclusif aux Etats-Unis. En France, les mêmes mécanismes se retrouvent dans des débats qui séparent les interventionnistes peu sensibles aux question de sécurité qui se réclament le monopole de l'humanisme à des supporters du marché et de l'ordre public qui revendiquent le monopole du pragmatisme. Plutôt que d'avoir à comprendre les enjeux, leurs débats et les programmes des partis.
Il suffit à l'électeur français ou américain de décider ce qui du pragmatisme ou de l'humanisme lui est le plus cher dans sa vision de l'avenir et dans ses rapports sociaux.
Pour finir et en bref : le républicain ne se saisira pas volontiers des questions scientifiques parce qu'il est plus enclin à lire le monde à travers ses valeurs, sa religion qu'au moyen d'un rationalisme qui est l'étendard d'un camp qu'il a choisi de rejeter ; un choix très structurant dans ses rapports sociaux qui se trouveraient affecter d'un revirement.
Pardonnez le cas échéant les préjugés et approximations dans la démonstration, mais il faut garder à l'esprit comment se fait le choix politique.
Si oui alors tout cela et facilement explicable, sans faire intervenir d'autres facteurs statistiques.