Monde

Le fascisme, c'est Fini

Margherita Nasi, mis à jour le 13.12.2010 à 18 h 50

Gianfranco Fini se verrait bien président du Conseil à la place de Silvio Berlusconi. Un ancien fasciste à la tête de l'Italie: faut-il en avoir peur?

Gianfranco Fini et Silvio Berlusconi en novembre 2010. REUTERS/Max Rossi

Gianfranco Fini et Silvio Berlusconi en novembre 2010. REUTERS/Max Rossi

«Je crois encore dans le fascisme, oui, j’y crois.» C’était le 19 août 1989, et Gianfranco Fini n’avait pas peur de revendiquer son estime pour Benito Mussolini. Depuis, l’ancien secrétaire national du Mouvement social italien, parti né de la nostalgie du fascisme a fondé deux nouveaux partis, l'Alliance nationale puis Futur et Liberté pour l'Italie (FLI), est devenu vice-président du Conseil des ministres, puis ministre des Affaires étrangères dans un gouvernement de Silvio Berlusconi. Aujourd’hui, président de la chambre des députés, en guerre ouverte avec le Cavaliere depuis son exclusion du Peuple de la Liberté (Pdl, l’alliance de droite dirigée par Berlusconi en juillet dernier), Gianfranco Fini pourrait être en position d’arbitre. Surtout depuis que le 15 novembre, quatre ministres proches de lui ont présenté leur démission et mis Silvio Berlusconi dans une situation délicate: le gouvernement peut être désormais mis en minorité à la chambre et chuter.

Fini se voit maintenant président du Conseil après les élections en 2013, «si les Italiens le veulent bien». Voire avant, en cas d’élection anticipée ou de chute du gouvernement. Un ancien fasciste à la tête de l’Italie? Faut-il en avoir peur?

Les anciennes prises de parole de Gianfranco Fini ont de quoi donner les frissons.

«Celui qui a été vaincu par les armes mais non par l'histoire est destiné à goûter à la douce saveur de la revanche… Après presque un demi-siècle, le fascisme est idéalement vivant», déclarait-il en 1992.

Deux ans plus tard, il semble toujours du même avis:

«Mussolini a été le plus grand homme d'État du siècle… Il y a des phases dans lesquelles la liberté n'est pas parmi les valeurs prééminentes.»

Vingt ans plus tard, celui qui a prononcé ces phrases ne choque plus l’opinion italienne. «Le passé fasciste de Fini est mort et enseveli depuis bien longtemps, et dans ses agissements il n’y a rien qui puisse être assimilé au fascisme», explique Piero Ignazi, politologue à l’université de Bologne. Gianfranco Fini a pris ses distances avec son passé fasciste. En 1995, au cours de ce qu’on appelle Le tournant de Fiuggi, il délaisse l’étiquette fasciste du Mouvement Social Italien, parti ouvertement néo-fasciste, et se tourne vers la droite conservatrice et libérale, en fondant Alleanza Nazionale, même si l’emblème de ce parti conserve la flamme tricolore, symbole de la nostalgie fasciste. En 2003, il se rend en Israël dénoncer le fascisme et l’Holocauste: les lois raciales fascistes sont «le mal absolu du XXe siècle», dit-il, s’attirant les foudres de nombreux militants, et provoquant le départ du parti d’Alessandra Mussolini, la nièce du Duce.

Et même si Fini compte toujours dans ses électeurs d’anciens militants MSI qui croient au fascisme, il a su éloigner les éléments les plus extrémistes. «Fini a laissé cette scission se faire pour blanchir son image: il n’a pas envie de se retrouver à un congrès de parti avec des gens qui chantent Faccetta Nera (chanson de propagande fasciste)», explique Fabio Liberti, directeur de recherche à l’Iris. «Fini est postfasciste comme D’Alema est postcommuniste: il ne l’est plus depuis longtemps, et met en œuvre une politique qui n’a rien à voir avec le fascisme.»

Bref en Italie, le fascisme finien est davantage l’objet de blagues que d’indignations. «Fini a accompli sa parabole: il était fasciste, il a été postfasciste, et maintenant pour retourner au futurisme, il est pré-fasciste», ironisait fin novembre l’humoriste Corrado Guzzanti.

Une alternative crédible

Si les Italiens plaisantent sur ce passé pourtant pesant, c’est que Fini apparaît désormais comme un homme politique classique, représentant d’une droite traditionnelle et libérale, l’alternative crédible à un Berlusconi aux mœurs douteuses. Différents dans leur projets, Berlusconi et Fini le sont aussi dans leur parcours. A l’inverse du Cavaliere, Fini est un homme politique au parcours plutôt classique, un militant de longue date, qui a su se faire accepter dans le milieu européen. Salvatore Merlo, auteur de La conversion de Fini, voyage dans une droite sans Berlusconi se souvient:

«Son entrée au gouvernement italien dans la coalition de Berlusconi en 1994 provoque une levée de boucliers en Europe. Fini est très mal reçu: à l'étranger des ministres refusent de discuter avec leurs homologues italiens membres du MSI. A partir de ce moment-là, beaucoup de choses changent. Fini se fait envoyer écrire la constitution européenne, il entre dans un circuit où il connaît le meilleur de la culture démocratique française, c’est un moment fondamental pour lui. Depuis, personne ne mettra plus en doute sa foi démocratique et républicaine.»

Le Fini de 2010 se place en défenseur de la légalité et des droits civiques, prône l’assouplissement des conditions d'obtention de la nationalité italienne et du droit de vote aux élections locales pour les immigrés légalement installés depuis cinq ans en Italie, est partisan d’une alliance qui donnerait les mêmes droits aux couples homosexuels qu’aux hétérosexuels.

Mais surtout, son militantisme de longue date lui a permis de se faire des collègues fidèles. Des collègues qui le suivent dans sa dissidence après son départ du Pdl. Si d’anciens «colonnelli» de Fini ont choisi de rester avec Berlusconi,  34 députés et 10 sénateurs quittent avec lui le parti. «Fini était le leader de cette formation politique depuis les années 1980, j’aurais été surpris que son courant parlementaire le lâche à ce moment. Il y a entre eux des rapports de longue date, qui reposent sur la fidélité au chef, un principe très important dans la droite postfasciste, même si ces personnes ne partagent pas certaines positions de Fini. Sur la laïcité par exemple, ou encore sur l’immigration», explique Salvatore Merlo. Qui conclut: «Fini donne l’impression d’être un véritable homme politique, alors que Berlusconi ne l’est pas, c’est un histrion.»

Un danger pour Berlusconi et pour la gauche

S’il ne met plus en péril la démocratie italienne, Fini reste un danger pour Berlusconi qu’il tient à sa merci, et en devient un pour la gauche. Car l’ancien fasciste et le parti démocrate jouent la même carte: l’antiberlusconisme.

«Berlusconi est l’étoile polaire de la politique italienne: soit on est pro-Berlusconi, soit on est contre Berlusconi. Il n’y a pas de voie médiane», explique Salvatore Merlo. Voilà pourquoi «Fini peut, en insistant sur l’antiberlusconisme, ronger des électeurs au centre-gauche et à gauche». Pas étonnant alors que Fini se rapproche de Pier Ferdinando Casini (leader de l’Union ses Démocrates Chrétiens) et de  Francesco Rutelli (ex-Parti démocrate), dans ce qu’on appelle le «troisième pôle». C’est avec eux qu’il a appelé, le 2 décembre, à la démission de Berlusconi.

Pour Enzo Palmesano, auteur de Gianfranco Fini-Défi à Berlusconi, Fini serait même plus dangereux pour la gauche que pour Berlusconi. Il est «un péril pour le PD (Parti démocrate) parce qu’il pourrait capter une partie de cette opinion de centre-gauche sensibles aux thèmes des droits civiques, mécontente de la timidité de dirigeants qui doivent toujours tenir compte de la composante catholique du parti». Ancien conseiller et ami de Fini, Enzo Palmesano estime aussi que ce dernier est «le meilleur tacticien de la politique italienne, le plus intelligent et le plus anticonformiste. Et puis il passe bien à la télévision: il ne dit rien, mais le dit de manière convaincue».

Cheval de combat de Fini, l’antiberlusconisme est une arme à double tranchant. «Ce n’est pas tant son passé fasciste que son passé de soutien à Berlusconi qui pose une problème à Fini, explique Fabio Liberti. C’est lui qui a créé le Pdl avec Berlusconi. Il essaye aujourd’hui de se présenter comme un homme nouveau, mais il est au gouvernement depuis 20 ans.»

Plus gênant encore qu’un antiberlusconisme qui sonne faux, le président de la Chambre souffre aussi d’avoir du mal à prendre des décisions claires. Celui que les berlusconiens surnomment le «Traître» en a fait la preuve plusieurs fois au cours de sa carrière. Lors de la création du Pdl par exemple: initialement très critique, Fini changera complètement d’avis. Plus récemment, il «a beaucoup hésité avant de porter son coup au gouvernement, mais il l’a fait trop lentement, sans porter l’estocade, laissant ainsi Berlusconi préparer ses défenses», explique Piero Ignazi.

Le maladroit Fini a donc contraint le gouvernement Berlusconi à un périlleux exercice d’équilibriste, dont on verra les résultats le 14 décembre, date d’un vote de confiance à l’Assemblée. Si des élections s’ensuivent, les enjeux sont de taille. «Si Berlusconi gagne, il pourrait rester au pouvoir jusqu’en 2020, explique Fabio Liberti, ou se faire élire à la présidence de la République pour un septennat, et bénéficier d’une immunité pénale et d’un rôle politique jusqu’à cette date.» Personne ne peut prédire l’issue de ce vote de confiance et l’éventuelle recomposition du paysage politique italien de l’après 14 décembre. Seule certitude, la popularité de Berlusconi est en chute libre. En Italie, «les choses peuvent vite changer, indique un proche de Fini. Mussolini était le patron de l’Italie et quelques semaines plus tard il était pendu». Le post-fascisme change, pas les références.

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