Monde

Rousseff: «Notre politique sociale sera financée par nos découvertes pétrolières»

Slate.com, mis à jour le 03.01.2011 à 13 h 00

Une interview de Dilma Rousseff, présidente élue du Brésil.

Dans un bidonville de Rio, en septembre 2010. REUTERS/Sergio Moraes

Dans un bidonville de Rio, en septembre 2010. REUTERS/Sergio Moraes

[Actualisé le 2 janvier 2010 - Dilma Rousseff est devenue samedi la première femme à accéder à la présidence du Brésil. Lors de son discours inaugural devant le Congrès — elle avait gagné le bâtiment à bord d'une Rolls-Royce décapotable de 1953, sa protection assurée uniquement par des gardes du corps féminins, Rousseff a promis de faire de la réforme fiscale l'une de ses priorités, à lutter contre l'inflation. Elle devrait également marquer sa différence avec son mentor et prédécesseur Lula sur les dossiers diplomatiques.  A l’occasion de cette passation de pouvoir, nous republions un entretien avec Dilma Roussef, mis en ligne le 14 décembre 2010.]

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Brasilia, Brésil – Le 1er novembre 2010, les Brésiliens ont élu leur première femme présidente, Dilma Rousseff, candidate soutenue par Luiz Inácio Lula da Silva, le populaire président sortant du Brésil. Rousseff arrive au pouvoir forte d'une expérience peu commune: dans les années 1960, elle a combattu clandestinement le régime militaire alors à la tête du Brésil, et fut emprisonnée et torturée entre 1970 et 1972. Elle est ensuite entrée en politique à un niveau local puis a rejoint le gouvernement de Lula en 2002 en tant que ministre des mines et de l'énergie, pour enfin devenir son chef de cabinet. Le 2 décembre, dans sa première grande interview donnée depuis son élection, Rousseff a parlé de ses projets pour les quatre prochaines années. Cet entretien a d’abord été publié dans le Washington Post le 3 décembre 2010.

Le fait d'avoir été une prisonnière politique vous rend-il plus sensible au sort d'autres prisonniers politiques?

A n'en pas douter. Parce que j'ai personnellement vécu la situation d'un prisonnier politique, je suis historiquement engagée avec tous ceux qui sont ou ont été détenus parce qu'ils ont exprimé leurs façons de penser, leurs opinions publiques, leurs propres opinions.

Cela va-t-il donc influer sur votre politique à l'égard de l'Iran, par exemple? Pourquoi le Brésil soutient-il un pays qui permet aux gens d'être lapidés, ou aux journalistes d'être emprisonnés?

Je crois qu'il est nécessaire que nous distinguions bien [ce que nous voulons dire quand on se réfère à l'Iran]. J'estime [importante] la stratégie de consolidation de la paix au Proche-Orient. Ce que nous voyons au Proche-Orient, c'est la faillite d'une politique – d'une politique de guerre. Nous parlons de l'Afghanistan et du désastre qu'a été l'invasion de l'Irak. Nous n'avons pas réussi à assurer la paix, ni  à résoudre les problèmes de l'Irak. L'Irak est aujourd'hui en pleine guerre civile. Tous les jours, des deux côtés, des soldats meurent. Essayer de construire la paix et de ne pas faire la guerre est la meilleure stratégie à adopter.

[Mais] Je ne cautionne pas la lapidation. Je ne suis pas d'accord avec des pratiques aux relents médiévaux [quand il s'agit] des femmes. Il n'y a pas de nuance à faire; je ne ferais aucune concession là-dessus.

Le Brésil s'est abstenu de voter la récente résolution des Nations Unies concernant les droits de l'Homme en Iran.

 Je ne suis pas présidente du Brésil [aujourd'hui], mais en tant que femme élue présidente, je suis mal à l'aise avec le silence face à la lapidation. Ma position ne changera pas quand je prendrai mes fonctions. Je ne suis pas d'accord avec la façon dont le Brésil a voté. Ce n'est pas ma position.

De nombreux Américains ont de la sympathie pour l'insurrection du peuple iranien. C'est pourquoi je me demandais si votre position sur l'Iran allait se différencier de celle de votre président actuel, qui entretient de bonnes relations avec le régime iranien.

Le Président Lula a sa propre feuille de route. C'est un président qui a défendu les droits de l'Homme, un président qui a toujours défendu la paix.

Comment voyez-vous les relations entre le Brésil et les États-Unis? Comment voudriez-vous les voir évoluer?

Nos relations avec les Etats-Unis sont très importantes pour le Brésil. Je vais tenter de resserrer les liens avec les Etats-Unis et j'admire grandement l'élection du Président Obama. Je crois que les Etats-Unis, à ce moment là, ont fait preuve d'une extraordinaire capacité à être une grande Nation, et ont surpris le monde. C'est peut-être très difficile de pouvoir élire un président noir aux Etats-Unis – tout comme il a été très difficile pour une femme de se faire élire présidente du Brésil.

Les Etats-Unis ont beaucoup à offrir au monde. Et par-dessus tout, le Brésil et les Etats-Unis doivent jouer un rôle conjoint dans le monde. Par exemple, nous avons tout à gagner à travailler de concert en Afrique, parce que nous pouvons construire un partenariat qui facilitera l'accès aux technologies agricoles, à la production de biocarburants et à l'aide humanitaire dans tous les domaines.    

En ces temps de grande instabilité due à la crise mondiale, il est essentiel de trouver des moyens de garantir la reprise des économies développées parce qu'elles sont au cœur de  la stabilité du monde. Aucun de nous, au Brésil, ne se sentira à l'aise si le taux de chômage aux Etats-Unis est élevé. La reprise de l'économie américaine est importante pour le Brésil car les États-Unis possèdent un incroyable marché de consommation. Aujourd'hui, le plus gros excédent commercial des Etats-Unis se fait avec le Brésil.

Pensez-vous que l'assouplissement quantitatif soit en cause?

L'assouplissement quantitatif est un fait qui nous préoccupe beaucoup, car cela signifie une politique de dévaluation du dollar ayant des effets sur notre commerce extérieur, et aussi une dévaluation de nos réserves de change qui sont en dollars. Pour nous, un dollar faible n'est pas compatible avec le rôle que les États-Unis ont à jouer, vu que la monnaie américaine sert de réserve internationale. Et une politique systématique de dévaluation du dollar pourrait engendrer des réactions protectionnistes, et le protectionnisme  n'est jamais une bonne politique à suivre.

Quand avez-vous l'intention de venir aux Etats-Unis? Je sais que vous avez reçu une invitation pour passer avant votre investiture, le 1er janvier, mais que vous ne pourrez pas venir.

Je n'accepte aujourd'hui aucune invitation. Je ne visite aucun pays étranger. Je dois mettre au point mon propre gouvernement. J'ai 37 ministres à nommer dans mon cabinet. J'ai prévu de rendre visite au Président Obama dans les jours qui suivront mon investiture, s'il me reçoit.

Et ensuite, vous inviterez le Président Obama à venir au Brésil?

Nous l'avons déjà invité de manière informelle lors du Sommet du G-20

Le monde des affaires américain est soucieux de savoir si le Brésil continuera ou pas la voie économique tracée par le Président Lula.

Cela ne fait aucun doute. Pourquoi? Parce que c'est pour nous une réussite majeure de notre pays. Ce n'est pas le succès d'un gouvernement en soi – c'est une réussite de l'Etat brésilien, du peuple de notre pays. En ayant réussi à contrôler l'inflation, à avoir un régime de change flexible, et à assainir notre fiscalité, nous comptons aujourd'hui parmi les pays du monde aux ratios d'endettement sur le PIB les plus bas. Aussi, nous n'avons pas un déficit très important. Nous avons l'intention, dans les quatre prochaines années, de réduire notre ratio d'endettement sur le PIB et d'assurer cette stabilité de l'inflation.

Vous avez dit publiquement espérer voir baisser les taux d'intérêt. Allez-vous faire des économies budgétaires ou réduire la hausse annuelle des dépenses gouvernementales?

Il est impossible de réduire les taux d'intérêt sans réduire votre déficit fiscal. Nous faisons très attention. Nous avons un objectif en tête: que nos taux d'intérêt soient cohérents avec les taux d'intérêts internationaux. Pour réussir à l'atteindre, une de nos préoccupations majeures est la réduction de la dette publique. L'autre point primordial est d'améliorer la compétitivité de nos secteurs manufacturiers et agricoles. Il est aussi très important que le Brésil rationalise son système de taxation.

Dilma Roussef, en campagne, en septembre 2010. REUTERS/Ricardo Moraes

Dilma Roussef, en campagne, en septembre 2010. REUTERS/Ricardo Moraes

Si vous voulez abaisser les taux d'intérêts, vous devez soit diminuer vos dépenses, soit augmenter vos économies domestiques.

Vous ne pouvez pas laisser la croissance économique de côté. Vous devez combiner plusieurs choses.

Quel est votre plan?

Mon plan consiste à poursuivre la trajectoire que nous avons suivie jusqu'à aujourd'hui. Nous avons réussi à diminuer notre dette de 60% à 42%. Notre objectif est d'arriver à 30% de notre PIB. Je dois rationaliser mes dépenses et, en même temps, voir notre produit intérieur brut augmenter afin de faire avancer le pays.

Qu'entendez-vous par «rationaliser les dépenses»?

Nous ne sommes pas en dépression aujourd'hui. Nous ne devons pas réduire les dépenses gouvernementales. Nous diminuerons nos charges, mais continuerons à nous développer.

Nous suivons une voie très spéciale. Nous sommes à un moment où notre pays se développe. Nous profitons d'une stabilité macroéconomique, et en même temps, nous sommes très fiers d'avoir réussi à réguler l'extrême pauvreté du Brésil.

Nous avons fait monter 36 millions de personnes dans la classe moyenne. Et nous avons réussi à faire sortir 28 millions de personnes de la pauvreté extrême. Comment? Par des politiques de transferts de revenus. La Bolsa Família en est un des exemples les plus célèbres.

Expliquez-nous comment fonctionne la Bolsa Família. 

Nous versons une allocation, qui est un salaire pour les pauvres. Ils obtiennent une carte avec laquelle ils peuvent retirer leur salaire, mais ils ont deux impératifs à respecter: ils doivent mettre leurs enfants à l'école, et doivent prouver qu'ils ont assisté à 80% des cours. En même temps, ces enfants doivent recevoir des vaccins et subir des tests médicaux lors de ces vaccinations. C'est un de nos facteurs de croissance, mais ce n'est pas le seul.

Nous avons créé 15 millions d'emplois sous le gouvernement du Président Lula. Cette année, nous avons créé près de 2 millions de nouveaux emplois.

Vous êtes si proche du Président Lula. Allez-vous vraiment être différente, ou allez-vous juste prendre la suite de son gouvernement?

Mon gouvernement sera différent de celui de Lula, dont je faisais partie, et qui sera la base de mes propres avancées. Je ne referai pas ce gouvernement à l'identique, parce que la situation du pays est actuellement bien meilleure qu'en 2002. Certains projets gouvernementaux, que j'ai contribués à développer, sont en route, comme celui qui s'appelle Ma Maison, Ma Vie, et qui est un programme de logement.

Mes défis sont autres. Je devrai résoudre des problèmes tels la qualité du système de santé au Brésil. Je vais devoir solutionner certaines questions de santé publique.

Le Brésil vient de passer pratiquement trente ans sans investir suffisamment dans ses infrastructures. Le gouvernement du Président Lula a commencé à changer cela. Je dois résoudre les problèmes des routes du Brésil, ceux des chemins de fer, des autoroutes, des ports et des aéroports. Mais il y a de bonnes nouvelles. Nous avons découvert du pétrole dans nos fonds marins.

Sous-entendez-vous que ces découvertes financeront vos infrastructures?

Nous avons créé un fonds social [dans lequel] certaines ressources gouvernementales tirées du pétrole seront réinvesties dans l'éducation, la santé, la science et la technologie.

Vous devez préparer votre pays à la Coupe du Monde et aux Jeux olympiques.

Oui, mais j'ai pris aussi un autre engagement, à savoir mettre fin à la pauvreté absolue au Brésil. Nous avons toujours 14 millions de pauvres. C'est mon défi majeur.

Tous les hommes d'affaire que j'ai rencontrés à São Paulo m'ont dit qu'ils se préparent à des entrevues avec vous car vous connaissez très bien la plupart de leurs projets.

Oui, c'est vrai. Et je crois que c'est une caractéristique féminine. Nous adorons les détails. Pas eux.

Que signifie pour vous d'être la première femme présidente du Brésil?

A chaque fois que j'y pense, je trouve cela merveilleux. Le Brésil était prêt à élire une femme. Pourquoi? Parce que c'est une réussite des femmes brésiliennes. Je ne suis pas arrivée là où je suis toute seule, par mes propres moyens. Nous sommes une majorité, ici, dans ce pays.

Quand avez-vous décidé de vous présenter à l'élection présidentielle?

Ce fut un processus. Il n'y a pas de date précise. J'ai commencé à travailler avec le Président Lula, et il a commencé à me donner certains indices montrant qu'il voulait me voir à la présidence, mais cela n'était pas évident au début. Ce fut un grand honneur, mais je ne m'y attendais pas. Quand j'ai su avec certitude que j'allais être nommée, il y a deux ans, j'ai su que nous étions dans de bonnes conditions pour gagner l'élection. Le Président Lula avait un excellent gouvernement, et le peuple brésilien en a pris conscience et l'a reconnu. Nous sommes un gouvernement différent – nous écoutons notre population.

Vous avez récemment combattu le cancer.

Oui, mais je crois m'en être bien sortie. Les gens doivent savoir que le cancer peut se soigner. Plus vous le découvrez tôt, plus vous augmentez vos chances de guérison. C'est pour cela que la prévention est importante.

Lally Weymouth

Traduit par Peggy Sastre

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