Monde

Epoux et concubines à la moscovite

Julia Ioffe, mis à jour le 16.12.2010 à 9 h 00

En Russie, l'infidélité est devenue admise, voire requise.

Jeunes mariés, à Saint-Petersbourg, en novembre 2010. Alexander Demianchuk / Reu

Jeunes mariés, à Saint-Petersbourg, en novembre 2010. Alexander Demianchuk / Reuters

Un soir, à Moscou, Tanya (ce n'est pas son véritable nom) se retrouve à table avec un groupe d'amis, la plupart des couples mariés. L'un des hommes se met à raconter comment s'est terminée l'une de ses récentes virées nocturnes: rentré chez lui au petit matin, auprès de sa femme et de ses deux enfants – un petit de deux ans et un nourrisson – il a réalisé qu'il avait oublié ses sous-vêtements. La tablée entière, femme du narrateur incluse, s'est esclaffée à cette excellente anecdote.

Les maris volages ne surprennent plus les femmes moscovites. «Ici, tout pousse les hommes à l'infidélité», estime Tanya, qui note qu'aujourd'hui, les soirées entre hommes comportent souvent un passage chez les prostituées. Tanya et ses amies sont de jeunes Moscovites cultivées de la classe moyenne aisée; mais dans la capitale russe, toutes les femmes, quels que soient leur âge, leur niveau d'études ou leurs revenus, ont une histoire du genre à raconter, de l'escapade amoureuse d'un soir à la famille parallèle entretenue pendant des décennies par leur mari. A Moscou, l'infidélité est devenue un «mode de vie», comme le formule une autre de mes amies. Quelque chose d'admis, quand ce n'est pas requis.

Cela à de quoi surprendre dans un pays où il y a encore vingt ans, une relation extraconjugale pouvait briser une carrière. Mais en 1998, une étude a montré que la Russie devançait 24 autres pays pour la proportion d'hommes et de femmes prêts à vivre et à accepter l'adultère. Avec l'explosion consumériste qu'a connue depuis le pays, qui engage à céder à tous ses désirs, cette mentalité a largement fait son chemin. Quelle est donc cette culture de l'infidélité, et quel en est le prix?

«Il n'y a pas de sexe en Union soviétique»

L'explication est à chercher dans l'évolution culturelle. Quand la chrétienté arriva dans ces contrées, au Xe siècle, elle trouva une société paysanne, rurale, pour qui le sexe était quelque chose de naturel, de l'ordre de l'animal. L'étendue du territoire compliqua singulièrement la tâche d'une Église au demeurant désorganisée, et c'est une des raisons pour lesquelles, en matière de sexe, une certaine dichotomie prévalut entre les mots et les actes jusqu'au XIXe siècle, bien plus qu'en Occident. Puis la révolution bolchevique détrôna l'Église et instaura un ordre moral fait de pudibonderie et d'asexualité.

Ainsi, le sexe, autrefois perçu comme un acte naturel même si vaguement impie, cessa tout simplement d'exister: «Il n'y a pas de sexe en Union soviétique», disait-on alors. Les parents ne racontèrent plus d'histoires de roses et de choux à leurs enfants, et les hommes infidèles risquaient de devoir s'expliquer devant leur comité local du parti ou leur syndicat, et d'avoir de sérieux problèmes professionnels.

Cependant, ces nouvelles mœurs n'avaient pas d'ancrage réel dans les esprits; c'était un code comportemental qui manquait de justifications. L'idéologie communiste, en tant que vision politique et économique du monde, ne livra pas plus d'indices. Pourquoi le sexe était-il tabou? Si le communisme rejetait les normes traditionnelles de la bourgeoisie, pourquoi tromper sa femme était-il immoral? Les Soviets répondirent par une rhétorique restrictive et contradictoire. En apparence, ce puritanisme dura jusqu'à la fin de l'ère soviétique: le sexe restait un sujet honteux et déplacé, et les femmes n'avaient pas le droit d'acheter des préservatifs. (L'avortement était alors le principal moyen de contraception.)

Pourtant, des recherches observèrent à cette époque que les Soviétiques avaient leurs premiers rapports plus tôt, se mariaient plus tard et adoptaient toutes les pratiques des Occidentaux plus émancipés. Mais sans la liberté de parole à même de rendre la chose intelligible, on retrouvait là encore un ensemble de comportements dépourvu de socle moral explicité.

Sexe = bouteille de champagne

Tel est le terreau explosif dans lequel se sont subitement déployés le capitalisme de marché et le boom pétrolier de la dernière décennie. Tout à coup, plus personne n'interdisait quoi que ce soit ni ne réprimandait qui que ce soit. Tout ce qui pouvait être obtenu l'était; il suffisait de vouloir. Moscou s'est jeté dans un hédonisme consumériste effréné qui ferait rougir l'Américain le plus accro au shopping. Tout est disponible, tout est à vendre. Le sexe est un produit réjouissant comme un autre. Comme une bouteille de champagne.

Un récent film russe, «De quoi parlent les hommes» [non sorti en France], met en scène quatre quadragénaires en goguette qui discutent des contrariétés de la vie de famille et des plaisirs – quasi obligés – de l'infidélité. «Pourquoi est-ce qu'elle n'arrive pas à comprendre que faire l'amour avec ma bien-aimée, et le faire avec une autre, ça n'a rien à voir?», s'interroge l'un des protagonistes, en comparant les aventures extraconjugales aux razzias nocturnes dans le frigo. Bien sûr, le film a cartonné.

Et comme il le montre, cette libération des mœurs est plutôt réservée à la gent masculine. Toute moderne qu'elle soit, la capitale russe voit renaître un certain paternalisme slave depuis l'arrivée au pouvoir de Poutine et de sa politique national-conservatrice. Les hommes tiennent les cordons de la bourse, et pour prouver que celle-ci est bien garnie, ils doivent être en mesure de s'offrir plus qu'une seule femme (bonne chair et bonnes bouteilles, cadeaux en tous genres).

Lena, Moscovite de trente ans, m'a ainsi raconté que dans certains cercles, ses amis banquiers ne sont pas acceptés s'ils n'ont pas de maîtresses. «C'est comme avoir une Mercedes Classe E», explique Lena. «Si on n'est pas à la hauteur, si on n'a pas les moyens, on est rejeté. J'imagine que ça facilite les choses d'avoir les mêmes centres d'intérêt.» Un Moscovite d'une quarantaine d'année, à la tête d'une entreprise florissante, me confiait récemment: «Je suis peut-être complètement dingue, mais moi, je n'ai pas de maîtresse.»

Pénuries d'hommes

Dans l'ensemble, les femmes russes n'en font pas grand cas. L'infidélité est considérée comme inéluctable, voire normale. Les hommes sont esclaves de leurs hormones. C'est comme la pluie, c'est inévitable, alors pourquoi se mettre dans tous ses états? «Le mari de ma sœur la trompe», commente Tanya. «Elle en est sûre, mais elle lui reste fidèle. Quand je lui demande pourquoi elle est encore avec lui, elle me répond: “Pourquoi je le quitterais pour ces bêtises? Ça lui passera, il finira par se poser”.» «La fidélité conjugale est perçue comme quelque chose de bien, mais d'irréaliste», observe la sociologue moscovite Irina Tartakovskaya, en ajoutant que si les femmes ne s'attendent pas nécessairement à être trompées, elles anticipent quand même le choc de la trahison.

Si les femmes supportent l'inconstance masculine, c'est aussi parce qu'elles sont plus nombreuses. Depuis la Seconde Guerre mondiale, qui a fait 27 millions de morts chez les Soviétiques, la Russie connaît de réelles ou supposées pénuries d'hommes, lesquels affichent l'une des plus basses espérances de vie des pays développés et en voie de développement – 62 ans contre 78 aux États-Unis. Entre 15 et 64 ans, les hommes sont ainsi près de 10% en moins que les femmes. Après la guerre, un homme avait le droit d'avoir des enfants de lits différents, car c'était le seul moyen de fonder une famille pour de nombreuses femmes.

L'infidélité est admise mais la souffrance existe

Soixante-cinq ans plus tard, même les femmes russes les plus splendides évoquent une concurrence acharnée pour trouver un partenaire. (Ce qui expliquerait aussi pourquoi elles sont toujours sur leur trente et un.) «Ici, les hommes n'ont pas peur de perdre leur femme», me dit Olga, Moscovite de 23 ans. «En revanche, si une femme perd un homme, qui sait si elle pourra jamais en retrouver un!». Comme disent souvent les femmes ici, et comme pourrait le chanter Billie Holiday: «Il n'est peut-être pas bien, mais c'est le mien.»

Accepter l'infidélité ne veut toutefois pas dire qu'elle ne fait pas souffrir. Trois de mes amies russes, toutes de jolies trentenaires, en ressentent aujourd'hui les peines. L'une a un petit ami qui vit avec elle, mais part en vacances avec sa femme et ses enfants depuis des années. Quand elle a découvert qu'il était marié, il lui a proposé de divorcer pour l'épouser. Il ne l'a pas fait et, quand elle en a reparlé, il a prétendu que ce jour-là, il plaisantait. Des années plus tard, elle a renoncé à l'idée de le plaquer ou de se disputer avec lui: «Je ne sais même plus ce que je veux», constate-t-elle.

Une autre est sortie pendant des mois avec un homme qu'elle pensait célibataire. Quand elle a su qu'il était marié, il lui a aussi fait le coup du divorce. Cette fois-là, c'était vrai, mais mon amie a bientôt appris qu'il se remariait deux jours plus tard avec une autre femme. Elle a continué à le voir pendant des mois, y compris sa nuit de noces. Quant à moi, un homme fraîchement marié, père d'un enfant de six mois, m'a un jour fait des avances. Quand je lui ai dit que je n'étais pas une briseuse de ménage, il m'a affirmé que son ménage ne serait pas brisé, quoi qu'on fasse ensemble. (J'ai refusé.)

Tanya, elle, n'a pas accepté que son mari la trompe. Elle a divorcé, bien qu'à trente ans et avec un enfant, elle soit pratiquement sûre de ne pas retrouver de candidat aux épousailles. Lena a adopté une approche plus subtile, et plus typique: quand elle a rencontré son petit ami, elle lui a demandé s'il voyait d'autres femmes. Il a répondu par la négative et lui a fait une cour assidue. Puis elle a découvert qu'il était marié et qu'il avait deux enfants. Au lieu de le mettre dehors, Lena a décidé «d'inverser les rôles», comme elle dit, en le tenant à distance à sa manière. «Je ne vis pas cette expérience pour rien, je sais qu'elle m'apprendra quelque chose. J'ai décidé que je n'étais pas sa maîtresse, mais que lui était mon amant», explique-t-elle. Parfois, il parle encore de l'épouser. Alors, Lena se contente de lui montrer son téléphone, où elle a enregistré son numéro sous le nom de «Traître».

Julia Ioffe

Traduit par Chloé Leleu

Julia Ioffe
Julia Ioffe (8 articles)
Journaliste russo-américaine
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