Monde

Anonymous, quel impact pour Wikileaks?

Evgeny Morozov, mis à jour le 14.03.2011 à 17 h 15

Alors que le collectif de hackers a lancé une vague de cyber-attaques contre des sociétés ayant lâché Wikileaks, le gouvernement américain n'a toujours pas pris une position claire sur le sujet.

Manifestation en faveur de Wikileaks. Dani via Flickr, CC Licence By

Manifestación Wikileaks Zaragoza. Dani via Flickr, CC Licence By

Le chapitre actuel de la saga WikiLeaks m'aura finalement forcé à sortir de ma semi-retraite de blogging! Alors que je cherche toujours à comprendre ce qu'il s'est passé ces dix derniers jours, voici quelques analyses sur Anonymous et les défis auxquels doit faire face un gouvernement Obama qui cherche en ce moment-même une réponse adéquate à WikiLeaks.

L'impact de la récente vague de cyber-attaques lancée par les Anonymous à l'encontre des quelques sociétés qui ont évincé WikiLeaks de leur liste de clients –Amazon, EveryDNS, MasterCard, Visa et autres– est difficile à mesurer. Je ne pense pas que ces attaques vont pousser ces entreprises à réexaminer leur position, faire la paix avec WikiLeaks et leur offrir des bons de réduction pour compenser. Mais ces attaques peuvent-elles servir à dissuader ceux qui ont pensé à lâcher WikiLeaks mais ne l'ont pas encore fait?

Peut-être, mais je ne sais même pas combien de sociétés sont dans ce cas. Aujourd'hui, WikiLeaks reste extrêmement dépendant de Twitter et Facebook en tant que moyen de communication primaire; ce sont donc ces deux entreprises qu'il va falloir surveiller de près. (Je ne pense pas que beaucoup de gens vont se mettre à réclamer à Google de retirer WikiLeaks des résultats de son moteur de recherche, mais bon, on verra bien...). Jusqu'à présent, Twitter comme Facebook ont pris des mesures plutôt osées en refusant d'arrêter de traiter avec WikiLeaks et en supprimant les comptes d'Anonymous (sans grand succès, puisque de nouveaux comptes ont vu le jour dans les quelques minutes qui ont suivi). Il est clair que si ces deux sociétés cèdent à la pression et finissent par lâcher WikiLeaks, on peut s'attendre à un violent retour de bâton sur Internet.

Maintenant, le fait que les Anonymous ont choisi de s'en prendre à Visa et MasterCard soulève toutes sortes de questions complexes. Les attaques ont beau prendre pour cible uniquement les sites Web publics de ces entreprises –plutôt que l'infrastructure sous-jacente qui permet les transactions par carte– ce genre de subtilité a de grandes chances d'être noyée dans le débat public, et pour les décideurs politiques, ces raids peuvent passer pour des tentatives d'attaquer l'économie mondiale à sa racine (alors qu'en réalité, pas du tout). On ne sait toujours pas vraiment si des informations sur des cartes de crédit ont fuité à la suite de ces attaques, même si les Anonymous ont posté quelques liens vers de tels renseignements sur leurs comptes Twitter. Ça non plus ça n'aura pas vraiment d'importance, étant donné que les gens supposeront que ces données auront en fait été volées.

Illégalité?

Je doute sérieusement que les autorités américaines soient en mesure de s'en prendre efficacement à Anonymous, en partie parce que trop de gens y sont impliqués, des gens disséminés aux quatre coins du monde, et que leur imputer ces cyber-attaques serait impossible (et demanderait de venir à bout de milliers d'heures de conversation sur IRC). La seule autre réponse légale dont ils disposent, c'est de faciliter la traçabilité de telles attaques à l'avenir, sans doute en donnant cette responsabilité à NSA/Cyber Command et consorts. J'imagine qu'après cette vague de cyber-attaques à l'encontre des sociétés de cartes de crédit –et même si les dégâts sont très limités– ce genre de décision obtiendrait un soutien bipartite aux Etats-Unis.

En ce qui concerne les développements à long terme de cette affaire, je pense que beaucoup dépend de si oui ou non la saga WikiLeaks continuera à être un débat sur la liberté d'expression, la transparence gouvernementale ou encore les dénonciateurs, ou bien si cela se transformera en dialogue quasi-paranoïaque sur les atteintes à la sécurité nationale. Les Anonymous jouent avec le feu car ils risquent de faire pencher la balance vers la seconde interprétation –et tous les leviers politiques qui vont avec.

Cela étant dit, je ne pense pas que leurs attaques soient nécessairement illégales ou immorales. Tant qu'ils ne pénètrent pas les ordinateurs de particuliers, lancer des attaques DDos ne devrait pas être considéré comme un crime par défaut; il faut prendre en compte les circonstances particulières dans lesquelles elles sont lancées, ainsi que leurs cibles. J'aime à envisager les DDos comme un équivalent des sit-ins, leur but étant de perturber brièvement un service ou une institution pour faire connaître leur point de vue. Puisqu'on ne criminalise pas les sit-ins, on ne devrait pas non plus le faire pour toutes les attaques de déni de service.

Je pourrais débattre de ce sujet pendant des heures, mais en bref, si les actions d'Anonymous peuvent conduire à une surveillance accrue du Net par le gouvernement, elles ne sont pas nécessairement illégales ou immorales simplement parce qu'elles impliquent des attaques DDos. Le danger ici est de toute évidence que si la discussion se retrouve brusquement dominée par des préoccupations de sécurité nationale, on peut faire une croix sur la légitimité des attaques de déni de service en tant que moyen d'expression de la dissidence, puisqu'elles deviendraient criminelles.

Le silence de WikiLeaks

Mais quel impact ont ces raids sur WikiLeaks? L'organisation ne s'est pas exprimée sur ses liens avec les Anonymous (je n'ai vu passer aucun tweet, encore moins un communiqué de presse, se prononçant en faveur ou en défaveur de ces cyber-attaques). Au niveau stratégique, je trouve que c'est une grosse erreur de la part de WikiLeaks que de rester muet. En l'absence de toute déclaration de leur part, la plupart des gens –même ceux qui n'ont jamais entendu parler d'Anonymous auparavant– vont se dire que les deux organisations font partie du même gang de hackers. (Sarah Palin semble le supposer de manière implicite en accusant WikiLeaks d'avoir attaqué son site.)

Que WikiLeaks ait choisi de ne pas aborder la question publiquement montre qu'ils sont ou débordés, ou bien qu'ils n'ont pas atteint un niveau de maturité suffisant que l'on peut attendre d'eux avant d'exprimer notre soutien inconditionnel pour ce qu'ils font. Tant que la plupart des gens feront l'amalgame entre WikiLeaks et les cyber-attaques sur les sociétés de cartes de crédit, WikiLeaks reste perdant. Et ça facilitera la tâche à certains cyber-guetteurs de Washington pour justifier de les classer parmi les organisations «terroristes» –du moins quand on parle d'eux sur Fox News. C'est une bataille qu'ils ne pourront de toute façon pas gagner avec des faits, mais ils devraient au moins laisser une trace publique de leur position quant à ces attaques. Je ne suis pas non plus convaincu par le premier argument: même s'ils sont effectivement débordés, je suis sûr que des tas de gens brillants se porteraient volontaires pour faire gratuitement les RP de WikiLeaks...

Mais dans l'ensemble, si le public continue à associer WikiLeaks avec piratage et cyber-attaques –plutôt que penser à une organisation qui fournit, au hasard, une plateforme sécurisée pour ceux qui voudraient partager des informations classées confidentielles– cela va grandement nuire à la réputation que s'est bâtie WikiLeaks au cours de ces derniers mois en coopérant davantage avec médias et ONG. Cette «normalisation par des tiers» a apaisé les inquiétudes de beaucoup de gens, mais les cyber-attaques risquent de semer encore une fois le doute dans les esprits.

La position délicate du gouvernement américain

Au-delà d'Anonymous, je tiens à faire remarquer que lorsqu'il s'agit de trouver une réponse adéquate à WikiLeaks, le gouvernement Obama se retrouve dans une position très délicate. D'une part la pression interne commence à se faire sentir –et ça ne peut qu'empirer tant que les Anonymous continueront leurs attaques et ajouteront davantage de cibles politiques à leur liste (ce qu'ils feront sans aucun doute, vu le cercle vicieux: plus il y a d'attaques, plus il y a de gens qui critiqueront WikiLeaks, et plus ça fera de cibles pour Anonymous.) D'autre part, il semble évident que courir après WikiLeaks porterait un coup fatal à l'Internet Freedom Agenda du ministère des affaires étrangères (NDT: programme américain contre la censure et pour la liberté d'expression sur l'Internet mondial), le vrai grand perdant de ces dix derniers jours.

J'ai toujours eu des sentiments mitigés pour cette volonté libertaire sur Internet. Même si j'estime qu'il s'agit d'un projet peu pertinent et mené par des super-technophiles prétentieux qui ignorent le contexte géopolitique de leurs propres actions, il me paraît également évident que du bon peut sortir de l'intérêt porté par le gouvernement américain en la matière –par exemple, le soutien apporté à des outils comme Tor a été extrêmement apprécié. (Ce soutien, cependant, est antérieur à l'Internet Freedom Agenda tel que formulé par Hillary Clinton en janvier 2010).

Mais étant donné que l'attitude du public à l'égard d'outils comme Tor –qui fournit l'anonymat aux dénonciateurs sur WikiLeaks– est rapidement en train de devenir négative, la vraie question c'est de savoir si le ministère des Affaires étrangères et d'autres organismes comme le National Endowment for Democracy (NDT: «une association à but non-lucratif dont l'objectif officiel est l'éducation et la formation à la démocratie à travers le monde». Source Wikipédia) pourraient perdre leur capacité de financement dans ce domaine. Ce que je ne trouve pas clair non plus, c'est si les nombreux geeks associés au mouvement pour la «liberté sur Internet» se sentiraient à l'aise de recevoir de l'argent du gouvernement américain sachant que ce dernier poursuit activement des gens comme Assange.

Les dangers de l'ambiguïté actuelle

Je pense que cela explique en partie pourquoi le gouvernement américain a mis tant de temps à s'en prendre à WikiLeaks et été si discret en le faisant, laissant des populistes comme Sarah Palin, Rush Limbaugh et Joe Lieberman s'occuper du défrichage rhétorique, ce qui signifie également leur laisser le contrôle du débat, une approche qui jusqu'à présent m'a semblée très préjudiciable.

Par exemple, de nombreux hommes politiques étrangers se sont déjà exprimés sur l'hypocrisie de Washington, son manque de liberté des médias et de respect vis-à-vis des droits de l'homme –tout ça parce que Glenn Beck et Sarah Palin ont tenu des propos radicaux. Et en ce qui concerne les auditeurs étrangers, peu font la différence entre élus, membres de l'opposition, et experts; parce que tout ça c'est «Washington». Donc quoique disent les radicaux, cela finira de toute façon par être associé à la Maison Blanche et au ministère des Affaires étrangères. J'ignore pendant encore combien de temps le gouvernement peut se permettre de rester à l'écart de ce débat.

Autre conséquence possible, et malheureuse, de la situation actuelle, c'est que davantage de financement du gouvernement américain ira à des outils qui ne fournissent pas l'anonymat complet, mais permettent quand même de contourner la censure au sein de régimes autoritaires. Des outils comme ceux développés par les ingénieurs de Falun Gong, et qui bénéficient déjà d'un large soutien de divers groupes d'intérêts néo-conservateurs à Washington.

Ce serait vraiment regrettable et cela ne ferait qu'éloigner encore plus les geeks des décideurs politiques, étant donné que les outils de Falun Gong sont moins efficaces et, pour ainsi dire, pas très fiables en matière de sécurité. Et cela ne prouverait que davantage la nature hypocrite de l'Internet Freedom Agenda de Washington: on se dirait que tout ce qu'ils cherchent à promouvoir, c'est la possibilité de contourner le pare-feu de la Chine, pas celle de pouvoir dire et publier ce dont on a envie sans être identifié. Au ministère des Affaires étrangères, ils sont nombreux à qui Falun Gong ne plaît pas des masses, donc je ne peux pas imaginer qu'ils décident de mettre l'accent sur ces questions-là (et oui, je sais que le ministère des Affaires étrangères n'est pas monolithique, mais si je devais me lancer dans un commentaire des querelles internes de Foggy Bottom, cet article ferait une ou deux pages de plus).

J'espère pouvoir partager davantage d'analyses bientôt! Pendant ce temps, vous pouvez consulter mon compter Twitter où je poste ici et là des observations ainsi que des liens au sujet de WikiLeaks.

Mise à jour: WikiLeaks a publié une déclaration sur son site au sujet d'Anonymous et leurs attaques DDos où ils se distancient de ces dernières –ce qui est une bonne chose– mais ne disent pas ce qu'ils en pensent (ce qui est bof...).

Evgeny Morozov

Traduit par Nora Bouazzouni

Evgeny Morozov
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