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Un Julian Assange russe contre la corruption

Des pipelines de Transneft Vasily Fedosenko / Reuters

Des pipelines de Transneft Vasily Fedosenko / Reuters

Il s'appelle Alexeï Navalny. Il révèle et dénonce sur son site, lancé il y a quelques jours, la corruption endémique en Russie.

Julian Assange fait des émules… Alexeï Navalny, jeune avocat qui depuis des années dénonce dans son blog les malversations des fonctionnaires russes vient de créer un site, Rospil, une sorte de Wikileaks. But de l’opération: exposer la corruption dans les grands monopoles d’états, lutter contre les fonctionnaires qui utilisent les marchés publics et les appels d’offre pour s’enrichir, faire prendre conscience à la population que la corruption n’est pas «un mode de vie» acceptable mais un fléau qui gangrène le pays.  

Depuis le 4 décembre,  la Russie a ainsi son petit Wikileaks bien à elle: Rospil, terme qui signifie depuis les années 1990 piller des fonds (de préférence ceux de l’Etat), sport particulièrement populaire parmi les fonctionnaires russes. Les chiffres parlent d’eux même. «La corruption fait perdre chaque année au  budget du pays entre 200 et 400 milliards dollars par an», a confié au journal économique Vedomosti, Elena Panfilova, présidente de la branche russe de «Transparency international». Quant à Dimitri Medvedev, lors de son allocution devant les chambres, le 30 novembre, après avoir avoué que les marchés d’Etat étaient un gouffre ou a disparu un trillion de roubles selon les estimations les plus basses, il a demandé aux parlementaires de réfléchir à des amendements susceptibles de rendre la loi sur les marchés d’Etat «plus transparente et plus efficace».

Alexeï Navalny, 34 ans, a une double formation de juriste et de financier et surtout une sérieuse expérience politique acquise dans les mouvements de jeunesse. Interrogé sur ses ambitions, il n’y va pas par quatre chemins: «Retraités, enseignants, médecins vivent à la limite de la pauvreté alors que les ripoux qui nous gouvernent s’achètent des yachts et  des villas… Je ne me fais pas d’illusion la lutte contre la corruption est une bataille de longue haleine, mais tout Rospil, aussi petit soit-il, constitue une  victoire sur la corruption.» Alexeï Navalny n'en est pas à son coup d'essai et commence à se construire une image et une réputation de héros.

En octobre, il a fait la une des journaux en révélant dans son blog que Transneft, entreprise d’Etat qui détient le monopole du transport du pétrole dans l’ensemble du pays, a détourné des sommes considérables lors de la construction de l’oléoduc Sibérie-Pacifique qui a coûté jusqu’à présent la modique somme de 17 milliards de dollars (12,7 milliards d’euros) et n’est pas encore terminé. Selon un rapport officiel commandé par la Cour des comptes de Russie et signé par le vice-président de Transneft que Navalny a pu obtenir grâce à des complicités au sein de Transneft, la plupart des entreprises sous-traitantes du projet n’existent pas. Elles servent seulement de moyen commode pour détourner 25% à 30% des fonds sur des comptes offshore situés dans les paradis fiscaux.

Les révélations de Navalny n’ont pas vraiment ému l’establishment. Le PDG  de Transneft, Sémion Vaïnchtok, n’a pas été poursuivi. Il a seulement été muté dans une autre société, Olimpstroï, la société chargée de la préparation de Jeux olympiques. Aucune enquête n’a été ouverte ni par la police ni par la Cour des comptes dont le président a démenti en bloc toutes les révélations.

La nouvelle «Cloche»

Les défenseurs des droits de l’homme saluent tous la naissance de Rospil. Valeri Khomiakov, directeur général du Conseil de la stratégie nationale, compare l’initiative de Navalny avec celle d’Alexandre Herzen et de Nicolas Ogarev qui de leur exil londonien stigmatisaient la bureaucratie tsariste dans leur journal Kolokol («La Cloche») (1857-1865) «Navalny fait prendre  conscience que la corruption n’est pas un mal nécessaire dont il faut s’accommoder  mais que ses effets pervers pèsent sur tout un chacun.»   

Pour Dimitri Orechkine, politologue indépendant, «Alexeï Navalny ouvre une nouvelle ère dans la politique. C’est un homme jeune représentant de la génération internet. Il ne fait pas de grands discours sur les libertés, les droits de l’homme. Il parle de choses concrètes qui touchent les gens. En plus, il est indépendant n’a pas besoin ni de journaux ni de télévision et n’est pas trop  tributaire de l’argent dans la mesure ou on en a moins besoin pour faire fonctionner un site que pour une chaine de télévision ou un journal», explique-t-il.

Mais les autorités n’ont pas été longues à prendre des mesures. Une enquête a été ouverte à Kirov contre Navalny accusé de malversations financières  alors qu’il était conseiller du gouverneur de la province, Nikita Bely. Ce dernier  a démenti avec la plus grande fermeté ces accusations, assurant qu’il répondait de la probité de son ancien conseiller. Quant à Alexeï Navalny qui est actuellement aux Etats unis il a répondu par une plaisanterie: «Mes chers ripoux, je vous connais par cœur, j’étais persuadé que vous alliez  tentés de me compromettre… Je n’ai pas peur ne craignez rien je n’ai pas l’intention de me cacher et je reviens bientôt vers vous», a-t-il écrit dans son blog.

Nathalie Ouvaroff

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