Culture

La découverte des 271 œuvres de Picasso va-t-elle avoir une influence sur la cote de l'artiste?

Cécile Dehesdin, mis à jour le 13.12.2010 à 9 h 17

L’introduction sur le marché de l’art d'œuvres de Picasso jamais répertoriées n'aura probablement pas d'effet sur la cote de l'artiste vue la notoriété de l'artiste et le fonctionnement de l'économie de l'art.

Des visiteurs de l'exposition consacrée à Picasso, ouverte à Zurich jusqu'au 30 janvier 2011. REUTERS/Arnd Wiegmann

Des visiteurs de l'exposition consacrée à Picasso, ouverte à Zurich jusqu'au 30 janvier 2011. REUTERS/Arnd Wiegmann

Après que l’ancien électricien de Pablo Picasso a révélé l’existence de 271 œuvres de l’artiste qui seraient restées dans son garage les 37 dernières années, l’affaire a pris un tour encore plus extraordinaire ce mercredi 8 décembre: la vente d’autres œuvres de Picasso ayant appartenu à son dernier chauffeur prévue pour le jeudi 9 décembre à Drouot a été reportée, parce qu’il s’avère que l’électricien et sa femme sont des cousins éloignés –et des héritiers– du chauffeur!

Une fois que la justice aura fait son travail, et si les nouveaux Picasso sont mises en vente, l’introduction sur le marché de l’art de toutes ces œuvres aura-t-elle une influence sur le marché spécifique du Picasso?

Probablement pas. D’abord parce que les lois économiques qui régissent le marché de l’art et la cote des œuvres sont plus complexes qu’un simple rapport offre/demande «en concurrence pure et parfaite», où une plus grande offre d’un artiste pour la même demande des collectionneurs ferait baisser les prix de ses pièces.

Ensuite parce que 271 œuvres, c’est beaucoup, mais rapporté aux 40.000 œuvres du très prolifique peintre, ça ne représente finalement que 0,67% de sa production complète estimée. Et comme plus d’un millier de Picasso passent en enchères chaque année (en 2010, 2.654 de ses œuvres ont été vendues dans le monde toutes ventes publiques confondues, d’après Sotheby’s), cette introduction ne risque pas de créer un effet d’abondance et d’affecter les prix. Enfin parce que c’est de Picasso dont on parle, l’un des artistes les plus célèbres, les plus vendus au monde, et les plus chers, dont la cote ne risque pas de baisser parce que le marché est suffisamment large pour absorber cette offre en plus.

L’offre et la demande artistique

Ce qui fait la valeur de l’œuvre, ce n’est pas tant sa rareté que la notoriété de l’artiste, parce que dans un marché mondial, toutes les œuvres sont rares. (On peut à la limite compter Picasso et Andy Warhol comme des exceptions à cette rareté vu leur travail prolifique, mais leurs prix restent élevés parce qu’ils sont Picasso et Warhol). La valeur dépend alors du talent, du hasard (l’artiste va-t-il rencontrer dans sa carrière une personne influente dans le monde de l’art?) et de la stratégie de l’entourage (cette personne saura-t-elle porter ses protégés?).

Du moment où l’artiste –médiatisé– ne peut pas produire des quantités astronomiques de peintures, dessins, sculptures, collages, etc., le mécanisme de l’offre et de la demande va opérer en faveur de l’offre, c’est à dire de l’artiste.

Ce mécanisme est atypique au sens où on ne peut pas dire qu’un artiste qui a moins produit qu’un autre va être vendu plus cher, puisque l’effet de notoriété est plus fort que celui de rareté: le tableau de votre oncle inconnu qui trône dans le salon sera toujours vendu moins cher qu’un des milliers de tableaux de Picasso.

On n’est pas en présence d’une offre illimitée et d’une demande en fonction de la qualité du bien, mais d'une offre rare (encore plus pour les artistes décédés), et d'une demande qui ne dépend pas juste de la qualité mais aussi d’autres paramètres comme la dimension spéculative ou la perspective d’investissement des acheteurs.

Le seul cas de figure où l’on pourrait en théorie avoir une offre trop abondante serait une vente avec d’un coup 300 œuvres d’un artiste pas aussi connu que Picasso. Mais le désir des collectionneurs peut contrebalancer cette abondance: quand en 2008 Sotheby’s a organisé une vente de 223 œuvres du Britannique Damien Hirst, elle a rapporté plus d’argent que ce que la maison avait prévu dans la fourchette haute de ses estimations. D’après Sotheby’s, cette vente a battu le record de… Picasso, dont 88 œuvres avaient été vendues d’un coup pour 20 millions de dollars en 1993.

Que valent ces 271 œuvres?

Depuis la découverte des 271 Picasso, plusieurs estimations circulent: certains parlent de 60 millions d’euros, d’autres de 80 millions. S’il est impossible de savoir leur valeur exacte avant une estimation officielle, on peut avancer des chiffres en décomposant le fonds retrouvé: on parle ainsi d’une gouache, de carnets de dessins, de lithographies, et surtout de 9 papiers collés, la trouvaille la plus importante puisque seuls une quarantaine de collages de Picasso étaient répertoriés jusque là (dans ce cas aussi l’introduction de ces nouvelles œuvres ne devrait pas affecter négativement la cote des papiers collés de l’artiste, puisque 49 ou 40 collages restent toujours «rares» par rapport au marché mondial).

Pour estimer le prix d’une œuvre, les experts commencent par s’assurer de leur authenticité –non discutée dans le cas des 271 Picasso, certifiés par son héritier Claude, en charge de Picasso Administration–, puis la resituent dans la carrière de l’artiste –d’où l’importance des papiers collés–, regardent à combien ont été vendues ses œuvres «équivalentes», et en tirent une fourchette de prix.

Le Figaro explique que Picasso donnait beaucoup, à ses proches mais aussi aux gens qui l’entouraient comme son chauffeur, son coiffeur ou ses médecins, et qu’il donnait toujours avec une dédicace personnalisée, datée, et signée. Or des 271 objets révélés par les Le Guennec, si tous ont bien été authentifiés comme des originaux, seules quelques études portent une date. La seule pièce dédicacée et signée est un dépliant annonçant une exposition du maître, dont les Le Guennec n’ont pas demandé l’authentification.

Or la signature –en ce qu’elle symbolise la notoriété de l’artiste– compte dans l’appréciation de la valeur d’une œuvre, pour Picasso et pour les artistes du XXe siècle en général. Ensuite s’ajoute l’histoire de l’artiste et de l’œuvre, plus que ses caractéristiques physiques (même si un grand tableau de Picasso vaut plus qu’un petit du maître, une huile plus qu’une aquarelle, etc) qui font sa valeur. Deux tableaux de la même taille et de la même période d’un artiste peuvent avoir une valeur différente si l’un est apparu dans telle exposition, telle collection ou telle biennale (fichier PDF).

Il ne suffit pas de connaître le prix de vente des dernières œuvres équivalentes mais il faut aussi évaluer les éléments qui ont fait le prix: le nombre d’acheteurs qu’il y avait, et à quel niveau les acheteurs se sont arrêtés.

Le prix auquel part une œuvre peut de loin surpasser sa valeur estimée puisque sa seule limite est la capacité d’achat du collectionneur, et qu’il peut y avoir un engouement collectif pour un artiste ou une de ses périodes: si l’œuvre intéresse plusieurs milliardaires ils peuvent se livrer à une bataille d’enchères. L’inverse est aussi vrai, comme lors de cette vente en mai 2009 où aucun acheteur n’a enchéri sur le Picasso, trop surestimé.

Cécile Dehesdin

L’explication remercie Dominique Sagot-Duvauroux, professeur d’économie à l’Université d’Angers et auteur de Le marché de l’art contemporain, Samuel Valette, directeur du département Art Impressionniste et Moderne chez Sotheby’s à Paris, Françoise Benhamou, spécialiste de l’économie de la culture et des médias, et Olivia Guillon.

Cécile Dehesdin
Cécile Dehesdin (610 articles)
Rédactrice en chef adjointe
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